Retour de la diplomatie

Un coup d‘œil sur l’histoire suffit à mesurer une évidence que souvent les âges démocratiques cachent : la politique intérieure d’un pays est largement dominée par sa politique extérieure, et des événements mondiaux qui, dans l’ordre des causes et des conséquences, laissent loin derrière les questions que le « débat », parce qu’il donne droit aux préoccupations immédiates des électeurs, met bien trop souvent en avant, notamment les questions économiques et sociales : on se désole d’en voir l’illustration régulière lors des « grands rendez-vous » que la nation a avec elle-même à l’occasion de l’élection présidentielle. Cette fois, pourtant, sans qu’elle atteigne le niveau d’intérêt qu’elle connut en 1965 lors de la première élection du chef de l’État au suffrage universel, encore marquée par la guerre d’Algérie, puis les initiatives diplomatiques que son règlement permit, cette présidentielle est marquée par des débats qui excèdent le train-train intérieur : d’abord la montée des populismes aux États-Unis et en Europe, ensuite la question islamique, en ses deux volets que sont le djihad et le poids crucial d’un électorat « communautaire », enfin la question russe.

LA MONTÉE DES POPULISMES
Un premier sujet pourrait avoir une influence, la fameuse « montée des populismes » clamée après le Brexit, confirmée par les percées de plusieurs partis européens décrits comme « anti-émigrés », puis la victoire de Donald Trump : la France est censée suivre cette vague, montée en épingle aussi bien par ceux qu’elle effraie que par celle qui en profiterait, Marine le Pen.
D’innombrables études ont montré qu’une large partie (80 %) des musulmans ont voté pour François Hollande en 2012. S’il n’est point assuré que cela ait suffi pour assurer la victoire du socialiste (soutenu au second tour par toutes les gauches, le centre et les chiraquiens, dont Jacques Chirac lui-même), ce fait va cependant croissant depuis, pour des raisons démographiques d’abord, mais aussi d’actives campagnes menées dans les banlieues pour l’inscription des jeunes sur les listes électorales. Cet électorat fut sans doute décisif pour assurer la victoire aux primaires de M. Hamon, maire de Trappes où il expérimenta la co-gestion avec les autorités musulmanes locales, au point que les habitants des villes voisines nomment Trappes « l’émirat » ; il pourrait être aussi décisif dans le principal enjeu du 1er tour, le duel Fillon-Macron. Nul doute que cet électorat, quadrillé par les associations, jouera pleinement contre M. Fillon, qui se présente comme catholique et publia l’été dernier un livre audacieux, Vaincre le totalitarisme islamique (Albin Michel) dans lequel il écrit que la radicalisation de l’islam nous place face à un totalitarisme « comparable à ceux que l’on connut au siècle dernier ». En face, M. Macron mit le « paquet » en qualifiant, (lors d’un déplacement électoral à Alger, chose en elle-même étonnante) la colonisation française de « crime contre l’humanité » : il s’attacha ainsi non seulement le vote des Français originaires d’Algérie, mais aussi les millions d’électeurs originaires de pays colonisés par la France au cours de son histoire, attirés par la perspective d’indemnisation, car un « crime contre l’humanité » se monnaye fort cher et sur de longues années… Ruse politique certes fructueuse, mais inédite : même au temps du PCF, on ne vit jamais candidat attenter à ce point, depuis l’étranger, au crédit moral aussi bien que financier de son pays pour en percevoir de solides dividendes électoraux.

LA QUESTION RUSSE
Il est cependant probable que ce soit la question russe qui, de plus discrète façon, pèse le plus lourd. En mettant en cause les États-Unis dans la désindustrialisation de la France (interdits prononcés par des tribunaux états-uniens, procès contre des entreprises françaises, espionnage dont Thomson ne fut qu’un exemple parmi d’autres), en proposant, surtout, de réorienter la diplomatie française vers un partenariat privilégié avec la Russie, M. Fillon prit de grands risques : un partenariat franco-russe (auquel s’associeraient sans doute l’Iran et les Chiites) modifierait les équilibres au Proche-Orient au détriment de l’axe dominant que forment les pétromonarchies du Golfe, les États-Unis et Israël : or, ce sont de rudes adversaires, disposant de sérieux réseaux. Mieux, un partenariat franco-russe renouvelé serait un cauchemar pour l’Allemagne, qui non seulement entend avoir l’exclusivité de la relation avec Moscou et redoute comme toujours des « alliances dans le dos », mais qui verrait se dérober le socle d’une Union Européenne qu’elle domine seule – plus ou moins en partenariat avec les États-Unis. Bref, les positions innovantes de M. Fillon lui mettent à dos bien des puissances, publiques et privées, ce qui pourrait expliquer ses déboires, minces en eux-mêmes, mais incroyablement montés par la nouvelle et dangereuse connivence entre juges et médias.
Assurément, les questions internationales jouent ces temps-ci un rôle qu’elles n’avaient pas eu depuis longtemps…

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°291 Avril 2017

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).