Zones de turbulences

Ne nous voilons pas la face : il n’est pas plaisant de le reconnaître, mais l’Église est entrée dans une zone de turbulences après la publication de l’exhortation apostolique Amoris Laetitia et de son fameux chapitre VIII. Ce constat est en effet mortifiant pour tout fidèle aimant l’Église et soumis à son enseignement : il ne peut que souffrir de voir la perplexité et le désarroi que sème un texte peu clair qui donne lieu à des interprétations aussi opposées, alors qu’un document pontifical est censé éclairer une question, trancher celles qui doivent l’être et non apporter le trouble et la discorde.

L’Église n’est cependant pas une caserne, et chacun, avec ses grâces d’état, a d’abord le devoir de recevoir filialement une telle exhortation, de la lire ensuite dans un esprit d’Église, c’est-à-dire avec un préjugé favorable, et, enfin, d’exercer son intelligence bien formée pour la comprendre et, ainsi, si nécessaire, de poser respectueusement aux autorités compétentes les questions qui s’imposent pour en attendre une clarification. C’est dans cet esprit que nous soumettons dans ce numéro une série d’interrogations qui sont apparues sur ce fameux chapitre VIII d’Amoris Laetitia (1).

L’AFFAIRE DES DIACONESSES

Ces interrogations se posent au moment même où d’autres interventions du pape ont surpris une partie des chrétiens – sur des sujets toutefois moins importants. D’abord à propos des diaconesses, question qui revient régulièrement comme une rengaine dans certains milieux de l’Église. Mgr Martimort – difficilement soupçonnable d’« intégrisme » – avait montré, dans une étude historique fouillée ayant fait référence (parue en 1982), l’impossibilité du diaconat sacramentel pour les femmes. La Commission théologique internationale (CTI) publiait en 2002 un document plus général sur le diaconat allant dans le même sens. Et Jean-Paul II, dans Ordinatio sacerdotalis (1994), avait explicité de façon définitive et infaillible, en continuité avec toute la Tradition de l’Église, que le sacerdoce était exclusivement réservé aux hommes. Mais certains n’en ont cure qui remettent toujours ces questions sur le tapis. François n’a jamais dit qu’il souhaitait changer cela, mais il s’est fait quelque peu piéger quand, lors d’une rencontre, des religieuses ont abordé le sujet des diaconesses et qu’il a évoqué la possibilité d’une commission d’études. Pour calmer certaines ardeurs, la salle de presse du Saint-Siège a été obligée de publier une mise au point !

L’autre intervention controversée du pape était son interview dans le quotidien La Croix, le 17 mai, où ses réponses sur les racines chrétiennes de l’Europe, l’islam, la laïcité… en ont désarçonné plus d’un. (2).

TROP D’INTERVENTIONS ?

Je l’avais évoqué le mois dernier dans notre dossier sur Amoris Laetitia, ces problèmes de communication ne révèlent-ils pas une inflation dommageable de la parole pontificale ? François donne plus d’interviews que nombre de chefs d’État, il répond souvent publiquement de façon improvisée et par mode réactif immédiat sur les sujets les plus variés. Cette multiplication d’interventions rabaisse forcément le niveau et la crédibilité de sa parole et, de plus, donne lieu à d’incessantes imprécisions qui obligent la salle de presse du Saint-Siège à autant de mises au point pour expliquer ce que le pape a vraiment voulu dire ! Et plus il s’exprime sur des sujets contingents sur lesquels il n’a pas d’autorité particulière, plus il prend le risque de diviser les chrétiens, de tels sujets permettant de légitimes divergences.

Certes, les médias se réjouissent dès qu’un propos est mal compris, surtout lorsque celui-ci peut être interprété dans le sens du vent dominant qui est le leur, et François sait habilement en jouer. Ainsi cultive-t-il une popularité sans précédent, d’abord due à sa personnalité, mais aussi largement entretenue par les médias qui ne voient que ce qui leur plaît. Il serait cependant erroné d’accuser François de démagogie, car il sait aussi tenir des positions très impopulaires, par exemple son souci d’ouverture à l’égard de la Fraternité Saint-Pie X – qu’on lui reproche comme par hasard bien moins qu’à Benoît XVI !

PRIMAUTÉ DE LA PASTORALE

François est déroutant en ce sens qu’il apparaît avant tout comme un pape qui fait passer la pastorale – le souci des personnes concrètes et de la miséricorde – avant la doctrine, et qu’il semble même se réjouir des controverses, un peu comme si de tels débats, parfois véhéments comme lors des synodes sur la famille, pouvait émerger une situation nouvelle et meilleure selon le schéma hégélien thèse-antithèse-synthèse ! Une telle approche, inhabituelle au plus haut niveau dans l’Église – critiquable, le pape lui-même le reconnaît –, peut être déstabilisante et laisser croire que la défense de la doctrine est forcément le fait d’un « cœur dur » qui se moque de la misère humaine. On ne peut cependant ôter à François sa préoccupation profonde du bien des âmes, puisque pour lui la finalité demeure toujours l’évangélisation et la conversion au Christ.

Dans La Croix, François annonce sa possible venue en France après l’élection présidentielle de 2017 : nous nous en réjouissons et lui souhaitons d’ores et déjà la bienvenue, en espérant que ce voyage lui permettra de mieux connaître la situation de notre pays.

(1) Cf. l’article de l’abbé Christian Gouyaud, « Amoris Laetitia : interrogations », dans La Nef n°282 Juin 2016

(2) Jacques de Guillebon y consacre sa Contre Culture, « Le besoin d’être aimé » (La Nef n°282 Juin 2016), nous n’y revenons pas ici.

LA NEF n°282 Juin 2016

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).