L’Eglise et la démocratie

« L’Église apprécie le système démocratique » (n. 46), écrivait Jean-Paul II dans l’encyclique Centesimus annus (1991). Et à maintes reprises, les papes contemporains ont réaffirmé un même attachement de l’Église à la démocratie, ne laissant planer aucun doute sur la sincérité et la profondeur de ce soutien. Soutien, toutefois, qui doit être relativisé par le fait que l’Église n’est liée à aucun type de régime politique légitime selon ses critères, ce que le Catéchisme de l’Église catholique rappelle très clairement : « La diversité des régimes politiques est moralement admissible, pourvu qu’ils concourent au bien légitime de la communauté qui les adopte. Les régimes dont la nature est contraire à la loi naturelle, à l’ordre public et aux droits fondamentaux des personnes, ne peuvent réaliser le bien commun des nations auxquelles ils se sont imposés » (CEC n. 1901, § 2).

Singulière et rapide évolution, pourra-t-on penser, si l’on se souvient que l’Église était, avant la Révolution, très liée aux monarchies d’Ancien Régime qui lui garantissaient un statut privilégié dans le cadre d’« États chrétiens » ! N’oublions pas, cependant, que la démocratie ne s’est imposée que progressivement après la Révolution et que l’Église elle-même a mûri sa position lentement dans un contexte historique hostile dont elle ne maîtrisait pas le cours : il n’y a donc là nul opportunisme de sa part, mais approfondissement d’une question fort complexe liée aux rapports entre l’Église et l’État, permettant de mieux appréhender ce qui, dans ses positions passées, relevaient soit de la contingence historique soit de la doctrine pérenne.

Pour comprendre la cohérence de la pensée de l’Église sur la démocratie, il faut donc revenir à l’histoire.

Joseph de Maistre considère la Révolution comme « mauvaise radicalement », comme « le plus haut degré de corruption connu » : « Il y a dans la Révolution française, écrit-il, un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu et peut-être de tout ce qu’on verra » ([1]). La Révolution n’en est pas moins pour Maistre une punition divine qui châtie la France pour la dissolution de ses mœurs sous l’Ancien Régime, passage obligé voulu par la Providence pour une nécessaire renaissance d’une nouvelle monarchie purifiée de ses travers passés. « Ce ne sont point les hommes qui mènent la Révolution, c’est la Révolution qui emploie les hommes » ([2]), écrit-il encore, montrant par là qu’elle obéit à une « mécanique » inéluctable dont le ressort est d’être fondamentalement anti-chrétienne, analyse proche de celle de Bonald qui donne naissance à l’école de pensée contre-révolutionnaire dont ils sont tous deux les précurseurs.

Face à cette vision de la Révolution comme un « bloc » monolithique, selon l’expression de Clémenceau, s’oppose la thèse d’un déroulement en plusieurs phases, l’une libérale, l’autre anti-libérale puis totalitaire. Remarquons que cette conception n’interdit nullement de voir une logique révolutionnaire à l’œuvre qui ne peut qu’aboutir à la victoire sans partage des plus extrémistes, laissant ouvertes les hypothèses sur les intentions de départ des révolutionnaires. L’idée d’une certaine mécanique politique qui conduit, avec la Terreur, à un totalitarisme organisé et donc voulu, lui-même responsable de l’atroce extermination des Vendéens, nous semble fondamentalement juste.

Quoi qu’il en soit de cette question ouverte au débat, pour Tocqueville, « l’objet fondamental et final de la Révolution n’était pas, comme on l’a cru, de détruire le pouvoir religieux », mais d’abattre l’aristocratie : « C’était bien moins comme doctrine religieuse que comme institution politique que le christianisme avait allumé ces furieuses haines, non parce que les prêtres prétendaient régler les choses de l’autre monde, mais parce qu’ils étaient propriétaires, seigneurs décimateurs, administrateurs dans celui-ci ; non parce que l’Église ne pouvait prendre place dans la société nouvelle qu’on allait fonder, mais parce qu’elle occupait alors la place la plus privilégiée et la plus forte dans cette vieille société qu’il s’agissait de réduire en poudre » ([3]). Tocqueville va plus loin. Il voit une affinité entre l’idéal égalitaire de la Révolution et l’enseignement évangélique : « Le christianisme qui a rendu tous les hommes égaux devant Dieu ne répugnera pas à voir tous les citoyens égaux devant la loi » ([4]).

Une chose est certaine : une grande partie du clergé – tout particulièrement le bas-clergé – est favorable aux idées nouvelles au tout début de la Révolution. Et cela se manifeste lorsque le parti du ralliement l’emporte dans l’assemblée du clergé aux États généraux, contre la volonté des évêques, rejoignant ainsi le Tiers-État qui se proclame Assemblée nationale le 17 juin 1789. L’Église comme l’État a besoin de réformes, et la majorité du clergé en est consciente. La monarchie ne parvient pas à les entreprendre, notamment en raison de l’opposition de la noblesse (via les Parlements), ce qui empêche l’Église de France, prisonnière de sa position privilégiée, de remettre elle-même en cause un statut qui finit par lui nuire. « La problématique entre l’État et l’Église, telle qu’elle se fait jour à la faveur de la Révolution, écrit l’historien allemand Hans Maier, était incontestablement contenue en germe dans le contexte propre à l’Ancien Régime. C’est uniquement lorsque les libertés de l’Église s’étaient muées en privilège de caste que la religion était devenue politiquement vulnérable. C’est uniquement lorsque les sphères de l’Église et de l’État se furent confondues dans l’ancienne monarchie, que le monisme totalitaire des Jacobins put voir le jour au cours du processus de sécularisation qui traversa le XVIIIe siècle » ([5]).

Par la force des choses, la Révolution oblige l’Église de France à se réformer, mais en cherchant à lui imposer un statut schismatique inacceptable : la Constitution civile du clergé (août 1790), qui inaugure la persécution contre le catholicisme et marque la fracture définitive entre l’Église et la Révolution. La réaction de Rome est assez longue, puisqu’il faut attendre mars 1791 pour que le pape Pie VI publie Quod aliquantum, qui ne cherche en aucune façon à soutenir l’Ancien Régime en tant que tel, mais condamne la Constitution civile et indirectement aussi la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, en fustigeant les notions d’égalité et de liberté qui s’y développent – « ce fantôme d’une liberté indéfinie », écrit Pie VI. Les articles de la Déclaration visés par le pape sont : l’article 3 qui affirme que « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation », l’article 4 qui stipule que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » et l’article 6 qui précise que « la loi est l’expression de la volonté générale ». Ces articles reviennent en effet à refuser une loi morale qui soit au-dessus de la volonté de l’homme, laquelle n’est plus bornée que par la liberté d’autrui, la « volonté générale » étant souveraine pour édicter les normes morales.

Les persécutions de la Révolution française contre les chrétiens – sur lesquelles nos bons manuels d’histoire passent assez vite – ont porté un coup extrêmement sévère à l’Église. C’est l’Église gallicane qui est décapitée en quelques rapides étapes : politiquement, elle perd sa « base » avec le ralliement du bas-clergé au Tiers-État, et ses privilèges avec l’abolition des droits féodaux ; économiquement, elle est spoliée par la confiscation et la revente des biens nationaux ; religieusement, elle disparaît avec la Constitution civile du clergé. Ainsi, la période révolutionnaire va profondément transformer l’Église de France, et tout particulièrement la pensée politique catholique. La tradition du gallicanisme de Bossuet favorisait à la fois l’autonomie de la nation et celle de l’Église, les deux étant liées dans le cadre de l’État chrétien. Ce lien entre la Couronne et l’Église entraînait certes une certaine intolérance à l’égard des non-catholiques, mais il imposait au monarque des limites dans l’ordre moral qui empêchaient toute dérive de type totalitaire. « La sécularisation de l’État lui ouvre un champ d’action illimité, écrit à juste titre Emile Perreau-Saussine. La remise en cause du rôle politique ou quasi politique de l’Église favorise un monisme potentiellement totalitaire » ([6]).

La Révolution détruit donc cette identité chrétienne de l’État, si bien que les catholiques ne peuvent plus se tourner vers lui, comme ils le faisaient auparavant, et doivent lui trouver un centre de substitution qui ne peut être que Rome, la papauté étant seule en mesure de remplir cette fonction protectrice qui a disparu avec la fin de la monarchie. Ainsi, la Révolution provoque-t-elle le basculement du centre de gravité de l’Église de France du gallicanisme vers l’ultramontanisme. Le bas-clergé lui-même, un temps favorable aux idéaux révolutionnaires de la période libérale on l’a vu, sera largement « réfractaire » à la Constitution civile du clergé et sera à ce titre durement persécuté et décimé par la Révolution. Il fournira au XIXe siècle les rangs majoritaires de l’ultramontanisme.

Dans un premier temps, il s’agit d’un ultramontanisme contre-révolutionnaire dont Joseph de Maistre est le principal théoricien – Du Pape est publié en 1819. Néanmoins, explique Hans Maier, « l’Église ne s’est… pas appropriée l’apologétique contre-révolutionnaire » ([7]). Non pour des raisons politiques, puisqu’après la Révolution l’Église comme le clergé de France sont très majoritairement favorables à la monarchie. Mais pour des raisons doctrinales en raison des tendances fidéistes de Maistre, Bonald et même du premier Lamennais. Avec ce dernier, qui a connu un itinéraire pour le moins sinueux, l’ultramontanisme devient libéral : il défend la liberté pour l’Église (et non encore pour les individus), car, ne se faisant pas d’illusion sur le régime des Bourbons, il appelle à désengager l’Église de l’État pour la rendre libre de tout pouvoir politique. Il en arrive à plaider pour une totale liberté de conscience, de presse et de religion en préconisant une séparation entre l’Église et l’État. Ses positions sont fermement condamnées par l’encyclique Mirari vos (1832) de Grégoire XVI qui qualifie la liberté sans limite de Lamennais de « délire ». Cela le conduit à rompre avec l’Église et à ne plus voir le salut – temporel – que dans le peuple. Sans doute a-t-il été avant sa condamnation un initiateur du rapprochement de l’Église vers la démocratie, mais l’excès même de ses positions et ses erreurs doctrinales ont finalement compliqué et donc retardé cette évolution !

Après la Révolution, se développent du côté catholique d’autres sensibilités politiques, qui ne rejettent pas la Révolution en bloc, et essaient d’adapter la religion aux conditions nouvelles. Des écrivains comme Chateaubriand et Ballanche, tout en étant royalistes, estiment que la période révolutionnaire a permis de faire progresser la liberté. Et il y a bien sûr les catholiques libéraux ([8]) qui, d’abord disciples de Lamennais, se détachent de lui après 1832 : Lacordaire et Montalembert en sont les principales figures. D’abord très proche de ces derniers, Frédéric Ozanam, préoccupé par la question sociale dans une France en pleine révolution industrielle avec son cortège de misère ouvrière, est à l’origine du catholicisme social, aux fruits si nombreux. Lors de la révolution de 1848, contre l’esprit bourgeois de nombre de chrétiens, il choisit le parti du peuple et se présente aux élections, où il échoue. Il est le premier à parler de « démocratie chrétienne » et à ouvrir une voie démocratique distincte du libéralisme catholique.

Le coup d’État du 2 décembre 1851 met provisoirement fin aux espérances démocratiques d’une minorité de catholiques qui s’étaient sentis proches du mouvement de 1848. Le Second Empire voit le triomphe de l’esprit bourgeois et, du côté romain, Pie IX, avec l’encyclique Quanta cura et le Syllabus (1864), confirme la ligne de Grégoire XVI en maintenant le principe politique du christianisme comme religion d’État, et condamne la sécularisation et la conception moderne d’une liberté sans normes. « Comme ses prédécesseurs, écrit le Père Basile, Pie IX estime qu’encore à son époque, appartient à l’Église un droit d’être dominante dans les pays unanimement et traditionnellement catholiques, de telle sorte que les sujets rebelles de l’Église […] peuvent être empêchés de pratiquer leur culte hérétique et de répandre leurs erreurs, nuisibles à la société catholique par la perversion des mœurs qu’ils engendrent » ([9]). Le principe même de la démocratie n’est cependant nullement visé par le pape.

Ozanam trop tôt disparu – il meurt à 40 ans en 1853 –, le mouvement politique des catholiques sociaux s’essouffle sous Napoléon III, en partie victime de la position de l’Église de France trop favorable à l’Empire bourgeois obsédé par la question de l’ordre, et laissant ainsi un large champ aux socialistes dont beaucoup sont alors des chrétiens, au moins d’esprit (Buchez), et aux marxistes. Ainsi, écrit Hans Maier, « l’anticléricalisme trouva une nouvelle nourriture dans les milieux ouvriers qui n’avaient jusqu’alors pas encore explicitement manifesté leur hostilité à l’égard de l’Église, mais qui passaient maintenant en grand nombre au socialisme, étant donné que l’espoir qu’ils avaient mis dans le catholicisme avait été déçu » ([10]). Cette période cruciale est celle où l’Église « perd la classe ouvrière ». Sous la IIIe République renaît une belle dynamique des catholiques sociaux issus des milieux intransigeants et légitimistes avec Albert de Mun, René de La Tour du Pin – tous deux, avec Maurice Maignen, fondent l’Œuvre des Cercles catholiques ouvriers en 1871 – et Léon Harmel notamment. L’influence d’Albert de Mun au Parlement est importante, il contribue, de 1876 à 1902, à l’élaboration de presque toutes les lois sociales de la IIIe République (souvent refusées par la gauche !), mais l’action admirable de ces catholiques-sociaux ne suffit pas à ramener une partie notable du monde ouvrier à l’Église.

Le concile Vatican I, qui se déroule à Rome en 1869-1870 consacre, en France, la victoire définitive de l’ultramontanisme sur le gallicanisme, en nette régression depuis la Révolution – la proclamation de l’infaillibilité pontificale en est le symbole éclatant. D’un point de vue politique – le seul aspect qui nous intéresse ici –, la question est en réalité fort complexe, car l’ultramontanisme est très majoritaire dans le bas-clergé (principal soutien de Louis Veuillot et de son journal, L’Univers) et s’allie plus facilement à des positions politiques intransigeantes et contre-révolutionnaires, bien qu’il ait aussi une dimension libérale (Lacordaire) ([11]). Quant au gallicanisme, il est l’apanage du haut-clergé héritier de l’Ancien Régime, mais se retrouve proche aussi, à certains égards, du catholicisme libéral (Mgr Dupanloup). Le paradoxe, on l’a vu, est que l’ultramontanisme est un pur produit de la sécularisation révolutionnaire et, en défendant le pouvoir pontifical, il contribue de fait à combattre simultanément l’influence de l’État (non chrétien) dans la vie de l’Église. En affirmant la liberté de l’Église, donc, il participe indirectement à la déconfessionnalisation de l’État à laquelle il s’oppose pourtant en principe – ce qui tend à prouver que lorsque l’État n’est plus animé par des hommes de foi, pire, des adversaires de la foi, la séparation devient préférable pour l’Église. Finalement, l’ultramontanisme et Vatican I vont donner au pape une importance et une visibilité qu’il n’avait jamais eues auparavant, mais en le recentrant sur son domaine propre, le spirituel.

En France, la IIIe République poursuit son œuvre de sécularisation par toute une batterie de lois contre l’enseignement catholique et les congrégations religieuses. Les catholiques sociaux sont alors principalement des monarchistes qui s’opposent frontalement à ce régime, bien qu’ils soient largement redevables aux idéaux sociaux d’Ozanam, lui-même adepte d’une démocratie chrétienne. Sous une République qui commence cependant à s’installer dans la durée, la question du régime devait tôt ou tard se poser : c’est le pape lui-même, Léon XIII, qui aborde la question en imposant en 1892 aux catholiques français le « ralliement » à la République par l’encyclique Au milieu des sollicitudes, lequel manifeste très clairement combien l’Église n’a aucune hostilité de principe envers la démocratie et combien elle ne dogmatise pas la forme de l’État (ce que Léon XIII rappelle d’ailleurs) : c’est de ce point de vue, assurément, une étape importante. Par ce ralliement, le pape souhaite montrer que le catholicisme n’est pas opposé au principe même de la République issue de la Révolution et qu’il ne s’identifie pas à l’opposition monarchique contre-révolutionnaire.

Léon XIII ne demande cependant pas aux catholiques monarchistes de renoncer à leur idéal, mais de reconnaître la République et son gouvernement comme le régime et l’autorité légitimes, et ainsi de participer à la vie politique de manière à l’irriguer par les valeurs chrétiennes. Ce qui est intéressant aussi, c’est qu’il distingue, d’une part, les principes « inébranlables » dans l’ordre spéculatif de leur incarnation dans les faits, où « ils revêtent un caractère de contingence, déterminé par le milieu où se produit leur application » et, d’autre part, les pouvoirs politiques et la législation qui est précisément le domaine où les catholiques « doivent s’unir comme un seul homme ». Ainsi, poursuit le pape, lorsque « les nouveaux gouvernements » sont légitimement constitués, « les accepter n’est pas seulement permis, mais réclamé, voire même imposé par la nécessité du bien social qui les a faits et les maintient ».

Le ralliement souhaité par Léon XIII passe très mal auprès des catholiques monarchistes, qui alimenteront assez largement les rangs de la future Action française (fondée en 1898). De leur côté, les « catholiques libéraux », ainsi que les quelques légitimistes qui, à l’instar d’Albert de Mun, suivent la voie pontificale, ont bien du mal à s’organiser au sein de la République, et à imposer leur point de vue. La première encyclique sociale, Rerum novarum (1891), contribuait pourtant à étendre l’influence de l’Église sur ces questions et à légitimer le travail remarquable des catholiques sociaux. Tout cela ne suffit pas – du moins en France – à créer un climat favorable à une véritable démocratie chrétienne. Le principal mouvement né de cette dynamique est le Sillon de Marc Sangnier, qui voit le jour en 1894, et dont le principal objectif est d’intégrer le catholicisme dans la République et de reconquérir le monde ouvrier.

Déjà, on sent poindre quelques nuages sur le Sillon, quand, en 1901, Léon XIII, dans l’encyclique Graves de communi, met en garde les fidèles contre la « démocratie sociale » qui est celle du « socialisme chrétien », condamnable, qu’il oppose à la « démocratie chrétienne », et qu’il appelle de ses vœux. Il reproche surtout à la « démocratie sociale » « qu’elle ne voit rien de supérieur aux choses de la terre », militant ainsi pour un messianisme temporel. Et il rappelle que « les préceptes de la nature et de l’Evangile […] ne dépendent d’aucune forme de gouvernement civil ; ils peuvent pourtant s’accommoder de n’importe laquelle de ces formes, pourvu qu’elle ne répugne ni à l’honnêteté ni à la justice ».

Le Sillon se développe néanmoins de façon importante, ce qui pousse finalement saint Pie X, en 1910, à le condamner en adressant à l’épiscopat français la lettre très argumentée Notre charge apostolique. C’est une lettre remarquable par son ton paternel – « Nous aimons la vaillante jeunesse enrôlée sous le drapeau du Sillon, […] digne […] d’éloge et d’admiration », confie-t-il – et la précision des reproches qu’il expose : citons notamment le fait « d’échapper à la direction de l’autorité ecclésiastique », de contribuer à rendre l’homme « autonome » de ses supérieurs naturels (émancipation politique, économique et intellectuelle), de mettre toute l’autorité dans le peuple et finalement de penser que « la démocratie seule inaugurera le règne de la parfaite justice » – saint Pie X s’empresse aussitôt de rappeler que l’Église admet « les trois formes de gouvernement », mais que « la démocratie ne jouit pas d’un privilège spécial ». Il reproche donc au Sillon de n’admettre que la démocratie comme forme de gouvernement légitime, et ainsi de « confondre » son catholicisme avec elle et donc d’inféoder « sa religion avec un parti politique », alors même que le silloniste, s’il est catholique à titre privé, devient neutre quand il entre en politique ([12]).

Après ce coup à « gauche » dans l’ordre politique, l’Église agit à « droite » avec la condamnation de l’Action française fin 1926. Mais autant les motifs de saint Pie X contre le Sillon sont clairement exposés, autant ceux de Pie XI contre l’Action française ne sont pas systématiquement développés dans un texte spécifique. Le pape se prononce toutefois clairement, après avoir déjà dit ailleurs qu’il était fort bien informé de l’affaire, lors de son Allocution consistoriale du 20 décembre 1926 : « En aucun cas il n’est permis aux catholiques d’adhérer aux entreprises et en quelque sorte à l’école de ceux qui placent les intérêts des partis au-dessus de la religion et veulent mettre la seconde au service des premiers ; il n’est pas permis non plus de s’exposer ou d’exposer les autres, surtout les jeunes gens, à des influences ou des doctrines constituant un péril tant pour l’intégrité de la foi et des mœurs que pour la formation catholique de la jeunesse. » L’honnêteté oblige à reconnaître que cette condamnation est assez inhabituelle dans sa forme puisque le pape demande à un évêque français (le cardinal Andrieu) de porter le premier coup, ce qu’il fait à travers une déclaration caricaturale contre l’AF (mais tout n’y est pas faux), avalisée par le pape le 5 septembre qui évoque notamment le « naturalisme » de la doctrine maurrassienne. A la différence de Marc Sangnier qui se soumet, les responsables catholiques d’AF se cabrent, affirment voir là une intrusion indue du religieux dans le politique – par ceux-là mêmes qui défendaient le principe de l’État chrétien ! – et refusent de se soumettre par un retentissant Non possumus conduisant Pie XI à réagir en édictant des mesures extrêmement sévères contre les récalcitrants (janvier 1927). A ce sujet, Emile Poulat écrit : « Inutile, donc, de chercher midi à quatorze heures : c’est cette résistance seule [de l’AF], dont Pie XI n’imaginait pas la force et l’étendue, qui a emporté la décision du pape : refus d’obéissance ou soustraction d’obédience dans le clergé comme parmi les fidèles, véritable révolte contre l’autorité suprême instituée par Dieu » ([13]).

La condamnation est levée en 1939 par Pie XII, le tout nouveau pape à peine élu. Les catholiques d’AF qui n’ont jamais accepté cette condamnation ont vu là la preuve qu’elle était injustifiée, car, pour eux, il n’y avait pas matière à condamnation doctrinale, la preuve en serait qu’il n’y aurait eu aucune demande de rétractation. En réalité, les dirigeants de l’AF ont écrit au pape le 19 juin 1939 une lettre de soumission qui, « pour tout ce qui regarde en particulier la doctrine », écrivent-ils, réprouve « tout ce qu’ils ont pu écrire d’erroné ». Et Rome, par le décret du 10 juillet qui lève la condamnation de 1926, prend acte de cette « soumission » et du fait que le comité directeur de l’AF « réprouva ses erreurs et donna des garanties sur le respect du magistère de l’Église ». Il est donc difficile de prétendre qu’il n’y avait aucun problème doctrinal. Jacques Maritain, encouragé et approuvé par Pie XI, a dirigé deux ouvrages collectifs – Pourquoi Rome a parlé (1927) et Clairvoyance de Rome (1929) – pour expliquer les raisons religieuses – et non pas politique – de la condamnation romaine. Certes, ils sont à l’évidence marqués par l’esprit polémique de l’époque, ils n’en développent pas moins nombre d’arguments qui montrent indubitablement qu’il y avait matière à condamnation – l’opportunité ou non de celle-ci étant une autre question (saint Pie X avait préparé la condamnation mais n’était pas passé à l’acte).

Quoi que l’on pense de cette condamnation, elle marque la rupture définitive, déjà bien entamée avec le ralliement, de l’Église avec la forme de pensée contre-révolutionnaire demeurée viscéralement hostile à la modernité en bloc – rupture qui ne date donc pas de Vatican II comme certains le croient. Elle s’inscrit dans une progressive prise en compte du contexte nouveau des sociétés démocratiques modernes.

Pie XII, après les horreurs incommensurables des deux totalitarismes communiste et nazi, alors que la Seconde Guerre mondiale n’est pas encore achevée, consacre son radio-message de Noël 1944 à la démocratie. Faisant corps avec le grand mouvement qui se lève, expliquant que « si la possibilité de contrôler et de corriger l’activité des pouvoirs publics n’avait pas fait défaut, le monde n’aurait pas été entraîné dans le tourbillon désastreux de la guerre », le pape avalise le fait que « la tendance démocratique envahisse les peuples ». C’est assurément une nouvelle étape importante, et ce d’autant plus que dans le cadre d’« une vraie et saine démocratie », la sollicitude de l’Église va « à l’homme lui-même qui, loin d’être l’objet et comme un élément passif de la vie sociale, en est au contraire, et doit en être et demeurer le sujet, le fondement et la fin ». Texte étonnant – trop peu cité – tant il annonce le célèbre passage de Gaudium et spes (Vatican II, 1965) : « Tout sur terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet » (n. 12, § 1).

Les totalitarismes ont en effet précipité une prise de conscience qui progressait depuis un moment : celle de l’inviolable dignité de la personne humaine créée à l’image de Dieu et dont l’Église, d’abord avec Léon XIII mais surtout depuis Pie XII, va se faire le champion. Elément désormais primordial qui déplace le centre d’équilibre de la doctrine politique de l’Église vers la personne humaine. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la déclaration du concile Vatican II proclamant la liberté religieuse (Dignitatis humanae, 1965). C’est ce qui explique également la préférence actuelle des papes pour la démocratie (quelle qu’en soit la forme, y compris la royauté) – sans toutefois l’absolutiser et tout en admettant d’autres formes légitimes de gouvernement –, leur souci de défendre les vrais droits de l’homme, la liberté religieuse partout dans le monde. La démocratie se conjugue également avec le sens de la liberté, de l’égalité et de la justice, ainsi que Maritain le note : « Depuis la Révolution française et l’explosion d’idéalisme chrétien laïcisé qu’elle a provoquée dans l’histoire, le sens de la liberté et le sens de la justice sociale ont bouleversé et vivifié notre civilisation, et il faut avoir une âme d’esclave pour souhaiter l’anéantissement de ce sens même de la liberté et de la justice à cause des souffrances et des désordres dont il a pu être l’occasion » ([14]).

Il est cependant indubitable que la démocratie est en crise. Et moins elle est effective, plus elle devient une idole intouchable qu’il est interdit de critiquer, plus nos politiques s’en gargarisent tout en la foulant aux pieds. Le problème n’est pas la démocratie, mais ce qu’elle est devenue, l’idéologie de la démocratie – que Maritain appelait le « démocratisme » ou encore « mythe religieux de la démocratie » – avec son mythe du « peuple souverain » : si tout le pouvoir vient du peuple – et non de Dieu –, alors la majorité peut légiférer sans partage et décider souverainement du juste et du bien ; la loi positive se confond avec la loi morale au lieu de lui être soumise. Sans normes intangibles pour la contenir, la démocratie peut à son tour sombrer dans la tyrannie, une tyrannie certes voulue par une majorité, mais tyrannie quand même pour les minorités qui la subissent. Pour éviter qu’elle ne glisse vers ce que Jean-Paul II appelait dans Evangelium vitae un « totalitarisme caractérisé » (n. 20), elle doit être limitée par une loi morale qui s’impose à tous et qu’il n’est au pouvoir d’aucune majorité d’abolir ou de modifier – la loi morale naturelle. Jean-Paul II, dans Centesimus annus (le n. 46 notamment) et Evangelium vitae notamment, a clairement montré ce que devait être une vraie démocratie.

Mais la crise de la démocratie est également due au fait que les peuples se sentent de moins en moins représentés par des gouvernants élus qui gouvernent de moins en moins, car les instances de décisions sont ailleurs, d’une part en raison d’une primauté de l’économique sur le politique et, d’autre part, parce que le centre du pouvoir s’est déplacé en Europe vers Bruxelles, l’UE accaparant de plus en plus la souveraineté des États membres.

Mais, malgré cette crise très réelle et fort grave, quelle alternative crédible existe-t-il à la démocratie aujourd’hui ? Aucune ! Même ceux qui n’ont de cesse d’en critiquer les travers (souvent fort à propos) ne proposent concrètement aucune formule politique alternative crédible qui puisse être acceptée par les peuples ([15]) ! La « dictature de salut public » préconisée par Maurras pour rétablir la monarchie ou la « dictature du prolétariat » chère à Marx ? Ce sont des rêves ou des cauchemars qui n’attirent plus les foules. Personne, aujourd’hui, après les expériences totalitaires, ne souhaite subir un régime autoritaire, quel qu’il soit ! Nos régimes démocratiques sont à réformer en profondeur, mais cela ne pourra pas se faire en-dehors du paradigme démocratique : l’Église l’a compris, et c’est bien pourquoi elle demeure si attachée à cette forme politique somme toute récente dans l’histoire de l’humanité, tout en balisant sa nécessaire réforme, laquelle passe par l’éducation des peuples et des cultures à la loi morale naturelle, voire leur conversion à la loi évangélique.

Christophe Geffroy

NOTES

[1] Considérations sur la France, Garnier, 1980, p. 54 et 56.

[2] Op. cit., p. 34.

[3] L’Ancien Régime et la Révolution, Idées/Gallimard, 1967.

[4] De la démocratie en Amérique, livre 1, Folio/Gallimard, 1986.

[5] Hans Maier, L’Église et la démocratie. Une histoire de l’Europe politique, Critérion, 1992, p. 123.

[6] Emile Perreau-Saussine, Catholicisme et démocratie. Une histoire de la pensée politique, préface de Pierre Manent, Cerf, coll. « La nuit surveillée », 2011, p. 53. Cet ouvrage est une étude assez novatrice, devant certes susciter des réserves, notamment en raison de visibles carences théologiques de l’auteur, mais dont la thèse, vraiment intéressante, mérite d’être débattue, ce que nous faisons notamment dans le cadre de cet article.

[7] Op. cit., p. 150.

[8] Historiquement, l’expression de « catholique libéral » que nous employons ici ne recoupe pas la notion actuelle de « libéral », notamment au plan socio-économique, attention aux anachronismes et aux contre-sens.

[9] Fr. Basile, osb, Le droit à la liberté religieuse dans la Tradition de l’Église, Editions Sainte-Madeleine, 2e éd. 2011, p. 239.

[10] Op. cit., p. 210.

[11] C’est en partie pour échapper à l’emprise du gallicanisme qu’il refonda l’Ordre dominicain : « Dépendant d’un Ordre, il espérait en effet que dans sa lutte pour l’importance publique du catholicisme, il aurait les mains plus libres que sous la coupe et la direction d’un épiscopat qui, dans son écrasante majorité, restait gallican et favorable à l’Église nationale » (Hans Maier, op. cit., p. 196).

[12] C’est l’erreur, si fréquente aujourd’hui, dénoncée par Jean-Paul II dans Evangelium vitae (n. 69).

[13] Yves Chiron et Emile Poulat, Pourquoi Pie XI a-t-il condamné l’Action française ?, Editions BCM, 2009, p. 62.

[14] Jacques Maritain, Christianisme et démocratie, 1942, rééd. Desclée de Brouwer, 1989, p. 33.

[15] Aucun gouvernement ne peut légitimement se maintenir sans le soutien du peuple, saint Thomas d’Aquin l’avait déjà montré au XIIIe siècle, lui qui qualifiait le Prince ou chef politique de « vicaire de la multitude » (cf. Somme théologique, I-II, Q. 90, a. 3 et II-I, Q. 97, a. 3).

LA NEF n°236 Avril 2012

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).