François Mitterrand.

Le mythe Mitterrand

Le 10 mai 2016 marquera le 35e anniversaire de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République. Alors que plusieurs biographies de qualité ont été publiées depuis peu, cet anniversaire est l’occasion d’aller au-delà du mythe Mitterrand.

Automne 1934 : un jeune homme de dix-huit ans, appartenant à une bonne famille charentaise, et venu à Paris pour y faire son droit, prenait ses quartiers au 104, rue de Vaugirard, foyer d’étudiants régi par les maristes, qui offraient à leurs pensionnaires un cadre de vie où la formation spirituelle avait sa juste place. Appliqué, bûcheur même, ayant un goût prononcé pour la littérature, nullement ennemi, au surplus, des distractions mondaines, François Mitterrand, à l’exemple de sa mère et de son père, se pose aussi comme un catholique fidèle… et comme un patriote résolu. Si bien que, tout de suite, il adhère aux Volontaires nationaux, émanation du mouvement Croix-de-Feu du colonel de La Rocque, lequel se réclamait du souvenir de l’Union sacrée et de la doctrine sociale de l’Église – puis, entre juillet 1936 et juillet 1937, signe une chronique estudiantine dans le très répandu et très conservateur Écho de Paris. Mais voici 1938, et, le 4 novembre, nanti d’un doctorat de droit public (qui s’ajoute à son diplôme de l’École libre des sciences politiques), il rejoint, au fort d’Ivry, le 23e régiment d’infanterie coloniale.
Au début de septembre 1939, la guerre est déclarée. Bientôt le sergent Mitterrand, avec le 23e RIC, est appelé dans les Ardennes. Longs mois d’attente stérile, rompus le 10 mai 1940, par la brusque offensive allemande. À partir du 10 juin, son unité doit battre en retraite. Le 14, une blessure reçue devant Verdun, l’envoie à l’hôpital, et, le 21, il tombe prisonnier. D’abord transféré en convoi au stalag IX A, en Hesse, le stalag IX C, en Thuringe, lui sera assigné au mois d’octobre. Ce qui allait signifier un an et demi de captivité, jalonnée de deux évasions manquées et, le 10 décembre 1941, d’une évasion réussie.

MITTERRAND À VICHY
Après des retrouvailles familiales à Jarnac, sa ville natale, François Mitterrand, à la mi-janvier 1942, débarque à Vichy, en zone non occupée. On lui trouve un modeste emploi à la Documentation générale du directoire de la Légion française des combattants. Il le quitte en avril, et, le 16 juin, gratifié du titre de chef de la section Presse, il entre au Commissariat au reclassement des prisonniers. À ce moment, tandis que près d’un million cinq cent mille jeunes soldats sont encore derrière les barbelés, « en première ligne des souffrances », un problème hante les autorités : tâcher d’aider et de réintégrer, parmi eux, le grand nombre des rapatriés ou évadés des camps. C’est donc dans la continuité de ses fonctions qu’il écrit « Pèlerinage en Thuringe », consacré à sa propre expérience carcérale. L’article, paru en décembre 1942 dans France, revue de l’État nouveau, manifeste du reste une nette animosité pour le régime failli de la IIIe République. Nourri d’une idéologie mortifère, spectateur inerte de tous les « manquements » de l’Allemagne quand elle était faible, ledit régime, nous le savons, s’avisa tout à coup de montrer les dents depuis que l’Allemagne était forte et de distribuer à qui en voulait des garanties diplomatiques l’engageant aux quatre coins de l’Europe, dans le même temps où ses instincts et son dispositif militaire révélaient qu’il n’envisageait d’autre guerre qu’immobile…
De toute façon, une évidence s’impose. Le souci des prisonniers, lié à la confection de faux papiers et à la mise au point d’itinéraires d’évasion, le limogeage, en janvier 1943, de Maurice Pinot, son patron, vont pousser Mitterrand, démissionnaire du Commissariat, vers la Résistance. Certes, il garde un pied dans l’entourage du maréchal Pétain, à preuve la Francisque, qui lui est décernée au printemps de 1943, mais la lutte contre l’occupant le sollicite de plus en plus. À Londres, où il atterrit le 16 novembre pour se faire reconnaître, des directives fixent sa conduite : se rendre à Alger, siège du CFLN. Un tête-à-tête assez rude, le 5 décembre, avec de Gaulle, auquel le « vichysme » récent et l’étiquette giraudiste de son visiteur pourraient être suprêmement désagréables, en fin de compte facilite les desseins de celui-ci, et le Général, dans un proche futur, entérinera la prééminence du jeune Mitterrand au sein des mouvements de prisonniers.
Revenu en France le 27 février 1944 en situation de clandestin, les indices avant-coureurs du repli allemand achevèrent de le convaincre de ses atouts. Avec raison ! Le jour de la libération de la capitale, il s’improvise « ministre » des prisonniers en l’absence et sur les instructions d’Henri Frenay, titulaire du poste. Et, en avril de l’année suivante, il s’empare de la naissante Fédération nationale des prisonniers de guerre, tremplin pour ses visées ambitieuses. Car le 10 novembre 1946 François Mitterrand, élu député de la Nièvre grâce aux voix de droite, scintille déjà dans la première législature de la IVe République, présidée à ses débuts par Vincent Auriol. Qui mieux est, le 22 janvier 1947, Paul Ramadier, attelé à la formation du cabinet, confie à l’enfant de Jarnac, seulement âgé de trente ans, le portefeuille des Anciens Combattants – qu’il gardera lors du passage de témoin, le 24 novembre, à Robert Schuman. Secrétaire d’État à la vice-présidence du Conseil puis à la présidence du Conseil sous Henri Queuille, ministre de la France d’outre-mer en 1950 et 1951 dans le premier cabinet René Pleven et le troisième cabinet Queuille, le voilà en juin 1954, après avoir participé en 1952 à un cabinet Edgar Faure et en 1953 à un cabinet Joseph Laniel, ministre de l’Intérieur sous Pierre Mendès France ; en janvier 1956, ministre de la Justice sous Guy Mollet, période sinueuse au cours de laquelle, en dépit de réels dissentiments avec plusieurs de ses collègues, Mitterrand respecte la solidarité gouvernementale et déclare inacceptable un abandon de l’Algérie.

L’ADVERSAIRE DE DE GAULLE
Le 21 mai 1957, quand Guy Mollet fut renversé, son ex-ministre s’attendait à lui succéder. Espoir déçu ! Maurice Bourgès-Maunoury décrocha la timbale, à son tour remplacé par Félix Gaillard, ensuite par Pierre Pflimlin, dont la désignation souleva une tempête chez les pieds-noirs et, en prime, quinze jours de crise qui se termineraient par l’investiture du général de Gaulle, le 1er juin 1958. Or, Mitterrand, pour refuser son vote, allait arguer de circonstances graves, consubstantielles à la reprise du pouvoir par de Gaulle : le coup de force et la révolte des prétoriens. Cependant, à se cabrer de la sorte, il courait des risques. Aux élections du mois de novembre, le député de la Nièvre perdit son mandat. Habituellement suspecté, au mieux d’opportunisme, au pire de carriérisme sans retenue, bien peu s’en émurent, et il dut affronter la solitude. Mais comme en politique, rien n’est figé, sa bravade fructifia. Le choix bruyant de la gauche, le projet de l’unir, l’alliance, riche d’avenir stratégique, avec le Parti communiste, oui, ces décisives orientations, leur poursuite patiente et obstinée, fourniront à l’habile metteur en œuvre de savoureuses revanches.
Quoique victime d’un désaveu, Mitterrand n’avait pas lâché la Nièvre. En 1959 il conquiert la mairie de Château-Chinon, et, dans la foulée, un scrutin sénatorial du même département lui ouvre le Palais du Luxembourg. À la fin de 1962, malgré sa mésaventure, trois ans auparavant, des jardins de l’Observatoire, théâtre d’un pseudo-attentat contre sa personne, cette terre propice le refait député. Progressivement, graduellement, il accapare le rôle d’opposant en chef à de Gaulle, et cela est si vrai que, candidat au marathon présidentiel du mois de décembre 1965, il tient la dragée haute au Général, surpris d’une telle concurrence. Oh ! le psychodrame de mai 1968, sanctionné aux élections de juin par la débâcle de la gauche, l’éloignèrent du devant de la scène et stoppèrent son élan. Toutefois la panne dura peu. L’homme, d’une pugnacité intacte, recommença de gravir la pente.
En 1971, un nouveau Parti socialiste, substitué à la défunte SFIO, avait surgi au congrès d’Épinay, ville de la ceinture rouge, et l’ancienne direction de Guy Mollet et consorts mise en minorité, Mitterrand, catéchumène de fraîche date, avait été bombardé premier secrétaire. En 1972, il scelle l’accord sur un programme commun de gouvernement avec le PCF, et, en 1974, à un cheveu près, rate sa seconde tentative élyséenne. Échec décevant mais vite surmonté, comme, en 1977, le torpillage par Georges Marchais d’une « union de la gauche » estimée dommageable à son parti ; comme, en 1978, le loupage des législatives, où le PS néanmoins distance les communistes, événement inédit depuis 1945. À la vérité, parce qu’il possède une inusable « capacité de rebondissement », Mitterrand se croit encore un destin. Il n’a pas tort. Le 10 mai 1981, face à Valéry Giscard d’Estaing, son vainqueur de 1974, il se hisse au sommet de l’État.
Selon le programme commun de 1972, catalogue de mesures très dirigistes confirmé par les 110 propositions, ce fondement de la campagne du candidat président, neuf groupes industriels devaient être nationalisés ainsi que la plupart des établissements de crédit, et la loi du 13 février 1982 y pourvut (quitte à admettre d’onéreux critères d’indemnisation). D’ailleurs, faisant mine d’ignorer la déconfiture d’une union tant scandée, Mitterrand introduit au gouvernement quatre membres du PCF – piqûre de rappel des envolées d’Épinay et des strophes de l’Internationale… Car en France, se plaisait-il à assener, l’identité de la gauche repose sur deux piliers : l’anticléricalisme et l’imprégnation marxiste. Est-ce pour les satisfaire qu’au nombre des 110 propositions figurait la création d’un « grand service public, unifié et laïque de l’Éducation nationale » ? Adopté en 1984 par les députés, mais récusé par d’énormes manifestations, un texte en ce sens capota et fut jeté aux oubliettes.
Les lendemains de la troisième dévaluation du franc, au mois de mars 1983, avaient déjà vu l’abandon implicite du discours de « rupture » avec le capitalisme, commode ritournelle des forums et des congrès, et l’éclipse d’une radicalité de pacotille. On ne parlait plus que d’allègement des charges de nos entreprises. On embrassait une ligne gestionnaire. On laissait partir les ministres communistes. En 1988, quand Mitterrand, de nouveau soutenu par une majorité de gauche, eut amorcé son second septennat, la série de privatisations votées en 1986 par une majorité de centre droit, non seulement lui survécut, mais elle serait complétée en 1993 par Édouard Balladur, Premier ministre de la deuxième « cohabitation ».
Engagés bon gré mal gré dans une conversion doctrinale feutrée, voisine du réformisme pragmatique, le président et son parti, en 1991, se résigneront décidément, touchant Épinay, à la cérémonie des adieux. Pour Mitterrand, ce qui importe dorénavant, au moment où s’ouvre à Maastricht, en cette fin d’année, le sommet des Douze, c’est de faire aboutir le traité fondateur de l’Union européenne. Soumis à consultation référendaire, ledit traité, peu respectueux de l’indépendance nationale, mais chanté et vanté par le concert des médias, recueille un court assentiment (51,3 %) le 20 septembre 1992. Embellie stimulante ? Un instant. La collusion entre la gauche et l’argent, que dévoilent des « affaires » aux odeurs d’égout, la choquante promotion ministérielle de l’aventurier Tapie, membre du gouvernement formé au mois d’avril 1992 par Pierre Bérégovoy, lui-même empêtré dans de singulières fréquentations, atteignent le président, trop bien averti de ces turpitudes.
Quoi qu’il en soit, du 29 mars 1993, retour de la dyarchie (baptisée cohabitation) dans l’État, au 17 mai 1995, terme du second septennat, on aura à l’Élysée un vieil homme malade, aux pouvoirs diminués et à l’influence en berne. Loin de sa phraséologie, remballée, d’allure marxiste, la Lettre à tous les Français de sa campagne de 1988 incluait tout et son contraire, de manière à séduire chacun et à ne vexer personne. Traînant une réputation plutôt mauvaise, « secret, dissimulateur, tortueux », tenu pour un manœuvrier, professionnel des perfidies, expert en duplicité, plusieurs, à l’inverse, se seront attendris sur une étroite intimité avec sa province, son ciel, ses paysages ; avec une France profonde dont il savait par cœur les ressorts cachés. Nous pensons, nous, qu’il ne s’intéressa qu’à lui, et qu’il se comporta en cynique, en renégat, en liquidateur impardonnable de nos héritages et de nos dieux lares.

Michel Toda

Bibliographie
Mathias Bernard, Les années Mitterrand, Belin, 2015.
Eric Roussel, Mitterrand, Robert Laffont, 2015.
Michel Winock, François Mitterrand, Gallimard, 2015.
Pierre Péan, Une jeunesse française. François Mitterrand 1934-1947, rééd. Pluriel, 2011.

© LA NEF n°281 Mai 2016

À propos Michel Toda

Michel Toda
Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).