« On se rend incapable de voir nos ennemis »

Portrait of Alain FINKIELKRAUT 03/09/2009 ©Hannah ASSOULINE/Opale/Leemage Date: 20090903

Alain Finkielkraut est aujourd’hui l’un de nos intellectuels les plus lucides et les plus courageux. Alors qu’il a été reçu à l’Académie française le 28 janvier, nous le remercions vivement de nous avoir reçus chez lui pour ce long entretien.

La Nef – Vous dénoncez dans La seule exactitude (1) nos élites qui ne parviennent pas à sortir du schéma des années 30, l’islamophobie prenant le relais de l’antisémitisme : comment expliquez-vous un tel aveuglement quand les différences de situation sautent aux yeux ?
Alain Finkielkraut – Je constate que rien n’y fait. Quelques semaines après les attentats du 13 novembre ont eu lieu les élections régionales, et la presse dite de gauche a cru voir une vague brune déferler sur la France. C’est dans la langue inaltérable de l’anti-fascisme qu’a été commentée l’ascension du Front National. On continue donc, malgré les démentis les plus sanglants, de raisonner par analogie : dans la première moitié du XXe siècle certains disaient qu’il y avait un problème juif et un problème immigré, cela a mené au nazisme ; ceux qui disent aujourd’hui qu’il y a un problème de l’islam et un problème de l’immigration sont les indignes successeurs de cette extrême droite, de cette idéologie française dont Barrès et Maurras étaient les plus parfaites incarnations. Et ajoutons : on réorienterait aujourd’hui contre les musulmans une hostilité traditionnellement dirigée contre les juifs. Mais pour dire que les musulmans remplacent aujourd’hui les Juifs dans le rôle de bouc émissaire, il faut faire l’impasse sur la réalité de plus en plus voyante, criante et meurtrière de l’antisémitisme islamique. Et y avait-il dans les années 30 des djihadistes juifs ? Les cours, dans les écoles de la République, étaient-ils contestés au nom de la Torah ? Le prosélytisme religieux sévissait-il jusque dans les clubs de football amateur ?
C’est le déni de cette réalité qui favorise aujourd’hui le Front National : aux yeux de beaucoup de gens, ce parti a le mérite de regarder la vie en face. Et j’ajoute que les électeurs qui se laissent tenter par ce vote ne disent pas « la France aux Français » ; effarés par le changement culturel de leur pays, ils veulent simplement que la France reste la France, que la France ne soit plus une option, une proposition facultative, qu’elle ne devienne pas, peu à peu, minoritaire, mais qu’elle reste elle-même pour tous ceux qui l’habitent, quelle que soit leur origine. Ils réclament le droit à la continuité historique, et si l’opinion qui se veut éclairée refuse de prendre acte de ce sentiment, c’est parce que, comme l’a dit Valéry, lorsqu’une communauté est saisie de circonstances pressantes, elle a tendance à solliciter des précédents, à se souvenir d’abord ; et dans l’Europe post-hitlérienne, se souvenir, c’est se souvenir de Hitler ; on ne veut pas retomber dans les mêmes errements ; on veut tirer les leçons de ce qu’a été la grande catastrophe européenne, on décide donc de combattre toute résurgence de nos vieux démons, on répète comme un mantra la phrase de Brecht, « le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». Et à force de juguler nos démons, on se rend incapable de voir nos ennemis.

Vous évoquez nos ennemis : qui sont-ils ? Est-il nécessaire, en politique, de nommer des ennemis ?
Le 26 juin 1965, Julien Freund soutenait en Sorbonne une thèse de philosophie sur l’essence du politique ; Jean Hyppolite, qui était membre du jury, a salué ce travail mais il a émis une réserve d’importance, choqué qu’il était par la phrase : « Il n’y a de politique que là où il y a un ennemi. » Hyppolite, traducteur passionné de Hegel, croyait à une réconciliation finale et universelle des consciences, et il lui dit : « Si vous avez vraiment raison de définir la politique par la discrimination de l’ami et de l’ennemi, il ne me reste plus qu’à cultiver mon jardin. » Et Julien Freund lui a fait cette réponse fascinante : « Vous pensez M. Hyppolite que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes ; du moment que nous ne voulons pas d’ennemi, nous n’en aurons pas, raisonnez-vous ; or c’est l’ennemi qui vous désigne, et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié, du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes, et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. » Phrase qui a une incroyable résonance aujourd’hui, c’est exactement ce qui arrive ! L’Europe post-hitlérienne, post-coloniale n’avait plus d’ennemi, le seul ennemi qu’elle se reconnaissait était intérieur, c’était ses propres démons. Et là, tout d’un coup, elle en a un, bien malgré elle. La France a toujours beaucoup de mal à le nommer ; depuis le 13 novembre 2015, l’ennemi ne peut plus être occulté, il existe et c’est l’islamisme radical.
Mais il ne faut pas se tromper. La tentation est grande de dire : l’ennemi, c’est l’islam ! Quand on entend la propagande djihadiste et ces mots « Allah akbar », on peut céder à la colère et dire : nous sommes en guerre avec l’islam. Or, c’est précisément ce que les djihadistes veulent que nous pensions. Comme l’a montré Gilles Kepel, ils ont une stratégie ; s’ils multiplient les attentats en Europe, c’est pour, au bout du compte, déclencher une guerre civile, pour pousser les non-musulmans à la violence et, en retour, amener les musulmans sur leurs positions d’islamistes radicaux. Il faut donc à tout prix éviter ce piège.

La difficulté pour éviter ce piège n’est-elle pas dans le fait que si l’islamisme n’est pas tout l’islam, c’est quand même une partie de l’islam, les islamistes appliquant certains versets du Coran à la lettre ? Que peut-on dire aux musulmans français ?
J’ai d’abord envie de vous répondre que vous avez un gros problème avec le pape, souverain pontife de la doxa journalistique mondiale. Car voilà ce qu’a dit le pape François en 2013 : « Face aux épisodes de fondamentalisme violent qui nous inquiètent, l’affection envers les vrais croyants de l’islam doit nous porter à éviter d’odieuses généralisations parce que le véritable islam et une adéquate interprétation du Coran s’opposent à toute violence. » Le pape nous explique ce qu’est l’islam en vérité ! Imaginons un imam nous expliquant ce qu’est le véritable christianisme ! C’est insensé et, de plus, le propos du pape est complètement faux. Comme l’a montré Bernard Lewis, le djihad comme combat armé pour la défense et pour l’expansion de l’islam est une obligation léguée par le Prophète à tous les musulmans. L’islam a été dès l’origine une religion guerrière et conquérante : conquête arabe, puis conquête ottomane.
Bien sûr, nous sortons de plusieurs siècles d’expansion et de domination européenne et occidentale, mais justement les islamistes sont ceux qui pensent que l’heure de la revanche, l’heure de la reconquête a sonné. Pour certains, cette reconquête passe par la terreur, d’autres sont plus patients comme Youssef al-Qaradawi. Ce mufti mondial prêche la conquête par la prédication et la démographie. Il faut se souvenir aussi des propos tenus en 1998 par Recip Erdogan : « Les mosquées sont nos casernes, les coupoles nos casques, les minarets nos baïonnettes et les croyants nos soldats. » Il a renié officiellement cette déclaration, mais son comportement de sultan du Bosphore montre qu’elle reste pour lui d’actualité. Tel est l’islamisme : un islam littéral de plus en plus répandu, mais que nombre de croyants musulmans récusent. J’ai lu dans Le Monde, il y a quelques jours, un très beau texte, signé par un collectif de jeunes musulmans qui s’est constitué après le 11 janvier : ceux-ci disent très clairement que le califat ne fait plus du tout partie de leur dictionnaire. Nous devons aussi tenir compte de cette réalité.

Peut-on aider les musulmans de France à aller dans le sens de ces jeunes musulmans que vous venez de citer ? Cela dépend-il de nous de faire évoluer les musulmans de France en ce sens ?
Ce qui peut dépendre de nous, c’est d’être intransigeants sur ce que nous sommes. Nous avons des valeurs, comme on aime à dire, mais ce mot ne me semble pas recouvrir l’intégralité de notre être. Nous sommes une civilisation, c’est-à-dire une forme de vie, un mode de présence sur terre, et nous devons dire que celui-ci n’est pas négociable. On a voulu attaquer, le 13 novembre, la France en tant que civilisation urbaine, en tant que civilisation du mélange des sexes et des conditions ; et c’est là que je me démarque tout à fait des propositions de Pierre Manent : l’islamisme nous rappelle que nous ne sommes pas simplement des individus titulaires de droits, nous avons des mœurs et nous ne pouvons pas considérer que ces mœurs doivent coexister en France avec des mœurs qui leur soient complètement étrangers et hostiles. Et nous devons d’autant moins faire cette concession que là réside le principal problème de l’islam. On entend – et cela a été répété même après le 13 novembre – que l’islamisme est une réaction extrême, pathologique à l’oppression de l’islam par l’Occident. Or, le mal dont souffre l’islam aujourd’hui, ce n’est pas l’oppression de l’Occident, ce n’est pas la stigmatisation, la discrimination ou l’exclusion, c’est l’oppression des femmes par l’islam même. Cette violence, cette culture de l’hypervirilité engendre une frustration et une fureur irrépressibles. Tant que le monde musulman n’aura pas pris à bras-le-corps la question du statut des femmes, on n’en aura pas fini avec l’islamisme.

Vous dites que notre forme de vie n’est pas négociable, mais n’est-ce pas trop tard déjà, tant nous avons abandonné des pans entiers de nos territoires au communautarisme musulman ? Pierre Manent, que vous mentionnez, a par exemple voulu proposer une solution, mais au
prix de certaines concessions…
Est-ce trop tard ? Je ne sais pas. Mais le but de toute politique doit être la reconquête des territoires perdus de la République et même de la nation. Cela demande une très grande fermeté, cela demande aussi une maîtrise et même un arrêt des flux migratoires. Il n’est qu’à voir Molenbeek. Que voulez-vous faire à Molenbeek si 80 % de la population de cette commune belge est musulmane ? S’il y a 29 mosquées, la cause est perdue ! Or, des Molenbeek se constituent aujourd’hui en France. Il me semble que si la classe politique se mettait d’accord sur ce but, si nous affirmions collectivement nos principes avec suffisamment de force, alors, peut-être que nous nous ferions mieux entendre. Mais on est très loin du compte, on l’a encore vu aux élections régionales : le débat en Ile-de-France entre Valérie Pécresse et Claude Bartolone est très révélateur ; si celui-ci a accusé sa rivale d’être « la candidate de Versailles, de Neuilly et de la race blanche », c’est précisément parce qu’il fait une politique clientéliste : il sait qu’en Seine-Saint-Denis et bientôt dans toute l’Ile-de-France les musulmans deviennent majoritaires et il les flatte en désignant à leur vindicte ceux qu’on n’ose même plus appeler les Français de souche ! C’est la stratégie Terra Nova, celle qui a été exprimée avant les présidentielles de 2012 : le peuple français au sens traditionnel ne mérite pas qu’on se préoccupe de lui, il est réactionnaire, il est crispé sur lui-même, l’avenir appartient aux minorités, aux jeunes et aux femmes. Ils rêvent de cette alliance entre l’islamisme et les femmes, alors même que l’islamisme est fondé sur l’oppression des femmes.

À propos d’immigration, que pensez-vous du passage de l’assimilation à l’intégration, puis de l’intégration à l’inclusion ?
On a pensé que l’assimilation était une forme de violence coloniale, on lui a préféré l’intégration, concept moins normalisateur. Mais cela était encore trop, on en est donc maintenant à l’inclusion. La société inclusive, ce sont les rapports qui se sont accumulés sur le bureau de Jean-Marc Ayrault lorsqu’il était l’hôte de Matignon et où était fustigée la célébration angoissée du passé révolu d’une France chevrotante confite dans des traditions imaginaires. C’était la mise en cause de l’intégration comme « parcours incertain menant des populations mal définies pour rejoindre on ne sait quoi ». Autrement dit, la société inclusive qu’on nous propose est en réalité une société multiculturelle où la nation cesse d’être une entité englobante et où ce qui doit prévaloir, c’est le respect, le respect de l’autre à qui l’on ne demande qu’une chose : être ce qu’il est. Ce défaitisme ne peut conduire qu’à la catastrophe.
Je voudrais ajouter une chose : aujourd’hui cette politique d’inclusion s’accompagne d’une liquidation générale de l’héritage par l’enseignement. En même temps qu’on préconise une politique d’ouverture à l’autre, on pratique un véritable oubli de soi ; l’enseignement du français est réduit à la portion congrue et il diminue pour faire toute leur place aux enseignements pratiques interdisciplinaires. Et de quoi s’agit-il ? Il s’agit de remplacer les humanités, la langue et la littérature française par un nouveau catéchisme citoyen. Exemple cité élogieusement par Télérama dans un numéro récent : le projet « hip hop et art de la rue » lancé en troisième et qui mêle histoire, sport et art plastique. Le présent fait la loi, le passé est renvoyé aux oubliettes ; dans cette France prétendument multiculturelle, la culture française est peu à peu marginalisée.

Cette liquidation de l’héritage par l’enseignement, cette déculturation, n’est-elle pas également une conséquence, notamment chez les jeunes, de la prégnance de l’image, de la télévision
et plus encore d’internet ?
Là, Régis Debray a raison : l’enseignement relève de la transmission, internet est avant toute chose un moyen de communication et c’est ainsi qu’il est utilisé par la majorité des adolescents. Autrefois, on s’enfermait dans sa chambre pour lire, aujourd’hui on s’enferme dans sa chambre pour communiquer. D’où le caractère ridicule et angoissant du fétichisme technologique qui a saisi les gouvernants. Ils pensent que pour résoudre les problèmes de l’école, il faut la connecter. C’est notamment l’obsession du président de la République qui, sur le modèle de ce qu’il a fait en Corrèze, voudrait généraliser les tablettes dès le collège, alors que les parents s’arrachent les cheveux devant l’addiction de leurs enfants à internet et au portable. Comme dit Octavio Paz : « les seuls obscurantistes aujourd’hui sont ceux qui ont la superstition du progrès coûte que coûte » !

La lecture et la transmission de la culture ont-elles encore un rôle dans ce monde régi par internet ?
Oui, quand même ! Les cadres dirigeants des grandes entreprises américaines, que ce soit Apple, Google, Facebook, Yahoo, etc., mettent leurs enfants dans des écoles déconnectées où il y a des bibliothèques, des livres… Cela devrait être médité par nos dirigeants. Il ne s’agit pas de revenir en arrière, internet rend des services. Dans une société individualiste comme la nôtre, il fait de plus en plus d’adeptes, mais beaucoup de gens pourraient comprendre que l’école doit rester un sanctuaire. Les professeurs courageux confisquent les téléphones portables et très rares sont les parents qui s’en plaignent dès lors que ces précieux instruments sont rendus aux enfants à la sortie du cours.

Cette évolution qui « déculture » les jeunes ne conduit-elle pas finalement à un accroissement des inégalités ?
Le cercle des vrais lecteurs est en train de se réduire considérablement. Il y avait beaucoup plus de lecteurs pour les essais, la philosophie, les sciences humaines dans les années 70 et 80. Mais surtout, seuls échappent à la déculturation ceux qui peuvent, d’une manière ou d’une autre, remédier à la nouvelle politique scolaire. Soit parce qu’il y a des livres chez eux, soit parce qu’ils peuvent compenser les défaillances de l’école par des cours particuliers, soit parce que des parents lucides retirent leurs enfants de l’enseignement public. Tout le monde le constate, depuis la soi-disant démocratisation de l’école, il y a moins d’élèves des milieux dits défavorisés dans les classes préparatoires et a fortiori dans les grandes écoles qu’avant ce grand bouleversement. Malheureusement, les réformateurs concluent qu’il faut aller encore plus loin dans les réformes. La démocratie est un régime précieux et même irremplaçable, mais le monde est plein d’idées démocratiques devenues folles. Et l’idée la plus folle de toutes, c’est l’égalité. On a constaté avec Pierre Bourdieu que les enfants de la bourgeoisie avaient accès par droit de naissance à l’héritage culturel et, pour pallier ce phénomène, on a décidé de pratiquer la politique du bistouri et on a procédé à l’ablation de cet héritage. On ne l’enseigne plus, ainsi est-on assuré que tout le monde est à égalité. C’est une catastrophe à laquelle seuls échappent les élèves venus des milieux favorisés.
En même temps, il ne faut pas se leurrer. Ce que produit l’école à force de réformes destructrices, c’est une nouvelle élite de gens instruits incultes. Puisque la culture générale disparaît de bas en haut de l’école, des gens instruits incultes vont arriver au sommet de la hiérarchie sociale, et ce sont eux qui dirigeront notre destin.

Il y a aujourd’hui une primauté de l’économie avec une prépondérance du rôle des « experts », dans un contexte de mondialisation et de libéralisation des marchés, sans parler de la construction européenne qui enlève aux nations certaines prérogatives régaliennes : tout cela ne manifeste-t-il pas une volonté de détruire le Politique et donc finalement la démocratie ?
Je dirai comme Pierre Manent que la démocratie actuelle ne cesse d’augmenter les droits de l’individu et de diminuer les pouvoirs du citoyen. Autrement dit, nous n’entrons pas en tyrannie, c’est autre chose. Que nous offrent les « start-up » ? La mise à disposition de tout, l’extension indéfinie du monde des possibles. Chaque caprice de l’individu trouve sa traduction et son assouvissement immédiat grâce à une nouvelle « start-up » ! C’est vers cela que nous nous orientons : la démocratie politique se vide de sa substance à mesure que l’individu démocratique augmente sa puissance. C’est une disparition indolore, mais elle n’en est pas moins inquiétante.

La France et l’Occident ne traversent-ils pas aussi une crise spirituelle, que révélerait de façon tragique le djihadisme, puisque les djihadistes nés en France ne se tournent pas vers les « zadistes » ou les altermondialistes, par exemple, mais vers un combat « religieux » ?
z Je ne suis pas sûr de vous suivre. Certains, aujourd’hui, comme Olivier Roy, disent que cette révolte est en fait nihiliste ; d’autres disent qu’elle est une réponse radicale et terrifiante au nihilisme de notre société, celle-ci ayant renoncé à toute transcendance, n’ayant aucune richesse spirituelle à offrir, de sorte que de plus en plus d’enfants perdus se tourneraient vers une religion alternative, quelle qu’elle soit. Je crois, pour ma part, que nous devons faire notre deuil de l’idée hégélienne, actualisée par Francis Fukuyama, selon laquelle l’Histoire arriverait à son terme, avec le triomphe de la démocratie représentative et de l’économie de marché. Nous n’assistons pas à la fin de l’Histoire, mais à sa dislocation. Le monde a beau être mondialisé, la réponse à la question « quelle heure est-il ? » n’est pas la même pour tous. Et ce sont plusieurs histoires qui s’entrechoquent en guise d’histoire universelle. Ce n’est pas notre vide spirituel que combattent et à la fois remplissent les djihadistes, c’est notre histoire, dans ce qu’elle a de plus précieux : l’urbanité et la liberté des femmes.

Une certaine transcendance n’est-elle pas cependant nécessaire dans toute société, ne serait-ce que pour nous aider à retrouver le sens des limites ?
C’est le problème majeur : nous devons aujourd’hui être capables de nous fixer des limites, il y va de notre survie même. C’est tout le sens de l’écologie. Mais je crois qu’il faut découpler les deux questions : l’islamisme ne s’en prend pas à notre technicisme effréné, au contraire les islamistes ne rêvent que d’une chose, s’en emparer, et ils s’en servent d’ailleurs déjà !
Pour ce qui est de votre interrogation initiale : une certaine transcendance est sans doute nécessaire, mais peut-elle encore prendre la forme de l’au-delà ? Nos sociétés ne sont plus religieuses au sens où elles l’étaient autrefois et elles ne vont pas le redevenir. Il y a un élément de la foi de plus en plus problématique chez les croyants eux-mêmes : l’idée de la vie éternelle. « S’il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la religion, car elle n’est pas certaine », disait déjà Pascal. Et le scepticisme ne cesse de croître : les croyants sont de plus en plus assaillis par le doute. C’est d’ailleurs ce qui différencie les croyants juifs ou chrétiens des musulmans et notamment des musulmans fanatiques. Si les islamistes disent : nous aimons la mort autant que vous aimez la vie, c’est parce qu’ils sont sûrs que la mort leur ouvre les portes de la vraie vie. On dit encore dans les enterrements juifs ou chrétiens que le Seigneur a rappelé le mort à lui, mais cette affirmation est aujourd’hui plus gênante que consolante. « Si la maison de terre et de boue dans laquelle nous habitons est détruite », nous sommes de moins en moins convaincus d’en avoir une autre « qui nous est préparée au Ciel ».

Vous-même, êtes-vous travaillé par cette question de la foi et de la vie éternelle ?
Pas du tout, hélas. Je lis les Pensées de Pascal : « le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste : on jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour jamais. » Et ensuite, je lis son invitation au pari, mais je ne peux pas parier, car il n’y a pas d’enjeu pour moi ! La mort, c’est exactement ce qu’il dit et ce n’est rien d’autre. Il me semble que nous sommes de plus en plus nombreux en Europe à ressentir les choses ainsi. Je pense que la transcendance conçue comme l’existence d’un Dieu qui nous garantirait la vie éternelle n’est plus, et j’en suis inconsolable. Il n’y a pas un moment de ma vie où je me suis dit il y a autre chose. C’est une certitude écrasante, douloureuse, surtout que j’avance en âge ! Je me souviens que j’avais eu une discussion publique avec le cardinal Lustiger sur le thème du doute et je lui avais dit que la différence entre l’athée et le croyant, c’est que le croyant sait qu’il croit et l’athée croit qu’il sait.

Vous évoquiez l’écologie : est-ce un sujet qui vous intéresse, que vous jugez important ?
Le grand malheur de ce temps est que l’écologie soit tombée aux mains des écologistes. À l’heure du principe de responsabilité, ceux-ci préconisent une extension illimitée des droits. Ils réclament la légalisation du cannabis, l’ouverture des frontières, et même la gestation pour autrui ; quand José Bové s’est élevé contre l’autorisation de cette technique redoutable, il s’est fait taper sur les doigts par ses camarades. À cette illumination des droits, j’opposerais pour ma part une écologie généralisée. Car maintenant que « nous sommes plus près du sinistre que le tocsin lui-même », comme disait René Char, il ne s’agit plus seulement de sauver la planète, mais de sauver la langue, la culture, et tout ce qui reste de beauté dans le monde.
C’est cette inquiétude qui me vaut d’être traité de réactionnaire. La simple exigence de sauvegarde est considérée par la doxa du jour comme suspecte. C’est extraordinaire : les mêmes qui nous disent que la Terre est en danger criminalisent le regret. Il y a quelque chose qui ne va pas !

Propos recueillis par Christophe Geffroy et Élisabeth Geffroy

(1) Alain Finkielkraut, La seule exactitude, Stock, 2015.

LA NEF n°278 Février 2016

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