La miséricorde et la vie

La Fraternité Mère de Miséricorde accomplit un travail aussi discret qu’admirable pour accueillir toute personne se posant la question de l’accueil de la vie. Ses modérateurs, Guillaume et Anne-Charlotte de Maupeou, nous présentent cette belle association.

La Nef – Pourriez-vous nous dire ce qu’est Mère de Miséricorde, son origine, ses buts… ?
Guillaume & Anne-Charlotte de Maupeou – La Fraternité Mère de Miséricorde est née en 1982, fondée par de jeunes médecins qui étaient bouleversés par la souffrance de femmes ayant connu un avortement. Concrètement, nous accueillons et accompagnons toute femme, tout homme ou tout couple qui se posent la question de l’accueil de la vie à cause d’une grossesse non désirée ou difficile, ainsi que celles et ceux qui souffrent des conséquences de la perte d’un enfant in utero, que ce soit par une IVG ou de cause naturelle.
Au service de la vie, notre Fraternité regroupe un peu plus de 3500 bénévoles : une centaine de bénévoles engagés dans l’écoute, l’accompagnement et la présence locale et 3500 jeûneurs et priants.

Quelles sont les personnes qui viennent principalement vers vous ? Que faites-vous concrètement pour aider à accueillir la vie face à une grossesse non désirée ?
Les personnes directement concernées bien sûr, mais aussi leurs proches. Elles entendent parler de nous par des amis ou de la famille, par internet ou par les prêtres et religieux qui nous connaissent. Concrètement, les personnes nous appellent sur notre numéro national ou nous contactent par mail (1).
Pour répondre à votre deuxième question, je dirai que, stricto sensu, nous ne « faisons » pas. Les écoutantes et écoutants écoutent la personne, sans jugement, avec un profond respect pour son histoire et pour ce qu’elle vit. Car ils savent combien les situations peuvent paraître inextricables, les conditionnements puissants. La miséricorde, c’est déjà partir de la situation de la personne : dans une période qui est un tsunami émotionnel, il est essentiel d’être là et de lui donner l’espace pour faire le tour de ses questions et de ses peurs afin que, progressivement, elle puisse discerner. Ainsi pourra-t-elle laisser résonner en elle la parole « choisis la vie » (Dt 30, 15-20) pour son enfant, et pour elle-même. En gardant à l’esprit que la liberté individuelle est inviolable et que c’est ainsi que Dieu nous a voulus…

Quelles sont vos actions, quelle part entre la dimension purement humaine de votre aide et sa dimension spirituelle ?
Si l’écoute est essentielle, nous ne pouvons nous arrêter là. Il est des personnes qui veulent garder leur enfant alors qu’elles sont dans une grande détresse économique. D’autres quittent leur famille et leurs amis pour fuir la pression et accueillir leur enfant dans le calme et l’amour. D’autres encore aimeraient l’avis d’un médecin qui ne presse pas à l’avortement dès qu’une malformation est identifiée. Nous apportons donc une aide sur ces différents points : en mettant en contact ; en aidant la personne à trouver un logement au sein de maisons d’accueil ; en fournissant une aide matérielle (des affaires de bébé par exemple).
Notre aide humaine consiste également à organiser des sessions pour les personnes qui ne surmontent pas le deuil de l’enfant qu’elles n’ont pu accueillir ou qui est mort in utero. Que ce soit sur 5 jours (session « Stabat ») ou sur un week-end (session « Vigne de Rachel »), chaque session est construite pour que le Seigneur vienne faire son œuvre de restauration.
La dimension spirituelle est essentielle. Lorsque nous avons reçu la responsabilité de Mère de Miséricorde, il y a un peu plus d’un an, la première chose qui nous a marqués est l’ancrage spirituel de la fraternité qui repose largement sur ses 3500 jeûneurs et intercesseurs. Dès qu’une personne appelle, les écoutantes lancent une chaîne de jeûne qui va les porter, elle et son enfant. C’est vraiment très puissant.

On voudrait nous faire passer l’avortement pour un acte banal : que pouvez-vous en dire au regard de l’expérience de Mère de Miséricorde ?
Effectivement, nous ne pouvons parler qu’à partir des personnes que nous accompagnons, c’est-à-dire celles qui ont un cas de conscience ou, plus tard, celles qui vivent douloureusement leur avortement. Les autres ne nous appellent pas !
On voudrait nous faire croire que l’avortement n’est rien, juste un choix comme un autre. Il est devenu un sujet tabou. Une sorte d’omerta, imposée par la société, empêche de faire remonter à la surface toutes les souffrances, les remords générés par cette décision prise parfois plus de 50 ans auparavant. Qu’entendent ces personnes ? « C’était ton droit, où est le problème ? » « Ce n’était qu’un amas de cellules… des enfants, tu en as eu d’autres depuis ». Ce que nous entendons dans les sessions est d’un autre registre : « Pourquoi ce silence autour de nous ? Comme c’est libérateur d’exprimer sa tristesse ! Que ça fait du bien quand s’écroule le mur de la honte… Je croyais que j’étais toute seule à vivre ça… que j’étais anormale… »

Peut-on guérir du « traumatisme post-IVG » ?
Lorsque les premières femmes ont relaté leur regret de l’avortement et ses conséquences sur leur vie, notre premier travail a été de les écouter et de voir dans quelle mesure le mal-être qu’elles ressentaient était effectivement lié à l’IVG. Car c’est une chose de penser que « moralement » l’avortement est un geste terrible, c’en est une autre d’entendre les pleurs, voire les cris d’une femme qui entre deux sanglots ne cesse de répéter : « C’est irrévocable, ce que j’ai fait est irrévocable ! Je ne me le pardonnerai jamais ! » ou « Comment ai-je pu faire ça ? Ce n’est pas moi ! »
Ainsi avons-nous été poussés par les femmes elles-mêmes à entrer dans cette dynamique de guérison. Les véritables termes seraient plutôt « restauration », « relèvement », « réconciliation » intérieure avec son histoire. Car si nous vivons cette démarche sous le regard de Dieu, nous comptons essentiellement sur Sa participation effective de Père Miséricordieux qui ne peut jamais laisser un de ses enfants, a fortiori une « brebis mère », sans la prendre sur ses épaules, la serrer sur son cœur.

Comment intégrez-vous les pères dans votre démarche ?
Nous sommes frappés de voir que, par commodité de langage, ou par lâcheté masculine, l’avortement est presque toujours associé à la femme. Mais, que je sache, il a bien fallu qu’un homme soit impliqué dans l’affaire pour que cette vie arrive !
Le problème est que, pour beaucoup d’hom­mes, être père n’est pas inné. Si l’homme refuse toute responsabilité, tout investissement familial, il lui sera aisé de demander à sa compagne d’avorter : l’enfant est invisible et ce n’est pas son corps qui est en jeu ! Or pas de corps, pas d’empreinte de l’acte… Si la femme refuse de devenir mère, elle entraîne un homme hésitant, car c’est la mère qui fait le père. Bien sûr, des hommes se battent pour garder leur enfant, mais, en l’occurrence, c’est bien la femme qui agit en dernier ressort.
Donc, dès qu’un homme fait cette prise de conscience, il n’y a rien de plus facile pour l’intégrer que de l’écouter, lui, en tant qu’homme, dans son ressenti, dans sa douleur, dans sa culpabilité que l’on retrouve chez tous : avoir failli à leur devoir de protection de la femme, de la mère, de leur enfant.

Vous avez créé un « Chemin de la Consolation » au sanctuaire de la Sainte-Baume : pourriez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ? Un tel projet a-t-il vocation à se multiplier ?
L’initiative est née de la demande des personnes que nous accompagnons : sans lieu de mémoire et de recueillement, elles ne peuvent honorer l’enfant qu’elles ont perdu. Nos prédécesseurs, Jean-Marc et Sabine Poujade, ont eu cette magnifique idée, de créer un « Chemin de la Consolation » à la Sainte-Baume. Un projet développé avec Mgr Macaire, alors recteur de la Sainte-Baume, et la communauté des Dominicains.
La fin du chemin qui mène à l’intérieur de la grotte de sainte Marie-Madeleine est jalonnée d’étapes de prière qui agissent comme un pèlerinage intérieur. Là, les parents peuvent demander à nommer leur enfant. Ce prénom est gravé sur une plaque mémorielle, rivée sur les parois de la grotte. C’est un baume pour eux de reconnaître à la fois leur douleur et leur enfant.
Aux fruits que nous voyons, il est clair que c’est un projet poussé par l’Esprit ! Depuis l’été dernier, ce sont près de 200 plaques qui font briller les prénoms de ces enfants. Des témoignages bouleversants sont partagés avec les frères et nos équipes. De nombreux évêques ou recteurs sont très intéressés par ce projet.
Alors, oui, ce « Chemin de la Consolation » a vocation à « croître et à se multiplier ». Plusieurs projets sont à l’étude et nous pouvons vous dévoiler que le prochain « Chemin » sera à Lourdes… signe que nous sommes bien une œuvre mariale !

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) 0800 746 966, sept jours sur sept de 9h à 22h.
contact@meredemisericorde.org
www.meredemisericorde.org

© LA NEF n°282 Juin 2016

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