Le besoin d’être aimé

Il serait malhonnête de prétendre que lorsque sont parus les premiers extraits de l’entretien accordé par le pape François au quotidien La Croix nous n’ayons pas été nombreux à être atteints de quelques aigreurs d’estomac. L’Europe ne serait pas spécialement chrétienne, la laïcité française trop rude avec les musulmans, et toute cette sorte de fatras nous était jetée à la face.

Il fallait cependant se livrer à une lecture sereine de cette interview du pape pour tenter d’en dégager des lignes de force autres que celles que les journalistes légèrement obsédés par les questions d’identité du quotidien de Bayard souhaitaient nous imposer. Notons-le en passant, il est tout de même étonnant que les trois-quarts de leurs questions concernent les migrants, la pédophilie, l’islam et le « mariage » pour les homosexuels. Et ce sont les mêmes qui ensuite viendront jurer leurs grands dieux que l’Église a bien autre chose à faire que de se préoccuper de ces basses questions de morale. Mais venons-en au fait.

La parole la plus agaçante, si l’on nous permet, du Souverain Pontife touche aux racines chrétiennes de l’Europe. Non qu’il les nie, bien sûr, mais il les pose de facto à équivalence avec de nombreuses autres, qui, elles, ne sont d’ailleurs jamais citées. Surtout, dans une formule sibylline, il redoute que parler des racines chrétiennes de l’Europe devienne « du colonialisme ». Il faut ici avouer notre incompréhension : quel est le fond du raisonnement ? Que l’apport du christianisme soit celui du « lavement des pieds » comme il le précise ensuite, nul n’en doutera, et c’est le génie propre de ce pape que de le rappeler. Mais justement, nous souvenir de ces racines, et en vivre, n’est-ce pas la meilleure façon de poursuivre l’entreprise anthropologique de feu la chrétienté ? Quel colonialisme, et vis-à-vis de qui ? Craint-il que nous nous croyions les seuls chrétiens légitimes au monde ? Nous sommes là, semble-t-il, face à une sorte de choc de civilisation entre le monde latino-américain de Bergoglio et le nôtre.

Sur le plan des migrants, ses propos sont en revanche mille fois plus mesurés que ce que l’on a pu en lire : « On ne peut pas ouvrir grand les portes de façon irrationnelle », ne redoute-t-il pas d’affirmer. Que feront les benêts gauchistes de ces mots-ci ? Nous attendrons.

Sur la question du marché qu’il lie avec raison à celle de la cause du départ de ces migrants depuis leur pays natal, il est encore lumineux, et parfaitement dans la voie de tous ses prédécesseurs depuis Léon XIII – qui inventa la formule d’État-providence, rappelons-le – en réaffirmant la nécessité d’un pouvoir politique tiers pour contrer le mécanisme de la gifle invisible. Ici, ce sont les libéraux de droite dont l’on attend les conclusions.

Mais après, il cite Léon le Grand, qui a négocié avec les Barbares. Rappelons que le barbare en question était Attila, ce qui n’est pas une comparaison extrêmement flatteuse pour les migrants, et que si ses négociations ont été couronnées d’un franc succès, c’est qu’elles ont contraint le fléau de Dieu à faire demi-tour. En fera-t-on autant avec les « migrants » ? Par ailleurs, il nous semble qu’il y avait chez ces papes et ces évêques des temps obscurs une véritable volonté évangélisatrice, et qu’ils ont baptisé des rois. Ici, où la voit-on ? Quelles armes nous offrent l’Église et son chef le pape pour faire des nouveaux arrivants de vrais chrétiens, quand l’on nous met en garde toute la journée contre le vilain prosélytisme ?

Sur la laïcité, on regrettera aussi qu’il soit un peu rapide : « Les États confessionnels finissent mal », dit-il. Les États confessionnels comme l’Angleterre ou la Suède, modèles d’intolérance ? Ici, les mots sont piégés : accorder la liberté de religion, dont l’on sait que c’est une nécessité dans un certain ordre, n’induit pas de proclamer la laïcité, concept-obus qui détruit tout sur son passage. Et par ailleurs, dans la suite de son raisonnement, le pape dit exactement le contraire quand il vilipende la laïcité à la française. Nous sommes d’accord avec lui, mais quel besoin a-t-il de ne citer quasiment que le cas des musulmans, et de comparer le voile avec le port de la croix ? On dirait du Valls dans le texte. « Chacun doit avoir la liberté d’extérioriser sa propre foi » : n’est-ce pas un peu court, et est-ce conforme à la définition de la liberté religieuse selon Vatican II ? En outre, qui définit ce qu’est une foi ? Les Aztèques devraient-ils pouvoir le faire, si leur foi implique des sacrifices humains ? Il y a bien des limites originelles, et qu’on le veuille ou non, ce sont celles des vertus chrétiennes.

En revanche, sur la question du mariage, François ne lâche rien et rappelle la nécessité de l’objection de conscience : on ne peut qu’applaudir. De manière générale, s’il est lucide sur la France, on regrettera qu’encore une fois il ne fournisse pas les armes pour le combat : « La France, une périphérie à évangéliser. » Soit. Nous en sommes là. Mais si donc, nous sommes la brebis perdue, que le pasteur vienne nous chercher, et qu’il ne fasse pas que nous humilier. Nous aussi, nous avons un peu besoin d’être aimés, cher pape François.

Jacques de Guillebon

© LANEF n°282 Juin 2016

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).