Merci Sœur Catherine

On remarque dans le film étonnant de François Ruffin, Merci patron !, film où l’on pleure et où l’on rit du même mouvement souvent, saisis que l’on est par le désespoir et ravis pourtant par l’ingéniosité de ce Robin des bois de Picardie, qui vole le riche Bernard Arnault pour sauver la pauvre famille Klur qu’il a condamnée au chômage perpétuel, c’est-à-dire à la mort lente du désespoir, on remarque dans ce film donc parmi la dizaine de personnages réels qui apparaissent l’émouvante figure d’une religieuse catholique, sœur Catherine. Comme venue d’un temps très ancien, elle rappelle au spectateur le rôle qu’a joué, et que joue encore, un peu heureusement, ce catholicisme social auprès de la condition ouvrière. Ces Ozanam inconnus, ces Simone Weil discrètes qui se comptent par milliers et qui, s’ils n’eurent peut-être le génie intellectuel ou le brillant oratoire de leurs grands modèles, œuvrèrent dans ce silence et cette humilité qui, plus que tout autre chose, plaisent à Dieu, modelèrent des vies entières, des familles, des villages, des provinces, enfin créèrent ou recréèrent quand il le fallait les conditions de ce que l’on appelle, peut-être un soupçon de pédanterie derrière Orwell et Jean-Claude Michéa, la common decency, c’est-à-dire un art de vivre à l’usage des petits.

Le phénomène, trop uniquement médiatique hélas, qu’on appelle Nuit debout aujourd’hui et qui est précisément né sous l’impulsion du réalisateur de Merci patron !, quoi qu’on puisse lui reprocher, et notamment son slogan de « convergence des luttes » dont on ne sait que trop ce qu’il recouvre, c’est-à-dire revendications en tous genres pour le « droit » de minorités introuvables ou improbables, qui se sont généralement proclamées telles pour bénéficier d’un statut de victimes, le seul statut valable dans cette postdémocratie – immigrés, femmes, homosexuels, tous mélangés dans la partouze conceptuelle de l’ego vindicatif – ce phénomène ne peut cependant que nous rappeler à un devoir d’hommes, mais combien plus de chrétiens, que nous avons tendance, dans notre majorité, à oublier, ou à pousser vite fait sous le tapis le souci du plus faible, cette option préférentielle pour les pauvres que contient la doctrine sociale de l’Église.

Généralement rassurés par notre engagement pour la vie, comme l’on dit, engagement qui honore et honorera par-delà les siècles les chrétiens bien entendu, nous avons déserté la question sociale comme si elle ne nous concernait plus. Entrelardés de bonnes intentions, nous prêchons au plan économique la libération fiscale, la fin de l’étatisme qui ronge toute volonté d’entreprendre, mais nous oublions dans le même temps le sort de ceux qui devaient nous préoccuper au premier chef, nous empêcher de dormir même, ces frères humains, et français, qui sont là derrière notre porte, ou à quelques minutes de voiture ou de train, ce prolétariat à qui l’on a ôté même ses dernières armes, sa conscience de classe. Gros mot marxiste certes, mais qui n’en recouvrait pas moins une réalité, une culture propre qui permettait de se sauver, temporellement et spirituellement. Enfants gâtés, nous réclamons bourgeoisement de bons curés, abandonnant le reste de la France à son sort de mort.

Les périphéries de l’existence chères au pape François, ou la France périphérique de Christophe Guilluy, les mots sont les mêmes et désignent la même réalité. Que le pape ignore parfois cette misère d’ici, de la vieille Europe qui de loin ressemble à une rombière croulant sous les bijoux de mauvais goût, quand de près elle est pleine de pauvres et d’oubliés, est une chose que l’on pourrait regretter. Qu’il se soucie d’abord des migrants ou des habitants des bidonvilles du Sud, cela se comprend peut-être. Nos pauvres sont moins visibles, ils ont même été invisibilisés volontairement, par l’alliance d’un grand patronat avide et d’un pouvoir qui a choisi ses bonnes œuvres en promouvant d’autres figures de la domination.

Reste que cette « psychologie d’un Français des plaines », de ces familles Klur, du nord, de l’est, ou du sud est à faire et son mal à soigner. Et que si nous ne le faisons pas nous-mêmes, chrétiens, nul ne le fera. Emigré de l’intérieur, oublié de l’histoire, le petit bourgeois d’ici n’a même plus de rituels, et illustre la fameuse phrase du curé d’Ars : « Privez-les d’un prêtre pendant dix ans, ils deviendront des bêtes. »

À Nuit debout, il n’y a plus de sœur Catherine. Cette nuit nous brûle, mais elle nous éclaire. C’est là-bas que nous devons aller.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°281 Mai 2016

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).