Démographie : point sur les migrations

Les migrations sont devenues un phénomène important de notre époque. Les statistiques permettent de livrer des constats indéniables. Point de la situation.

En 2000 la revue Panoramiques dirigée par le regretté Guy Hennebelle avait publié un numéro coordonné par le non moins regretté Jacques Dupâquier et intitulé « Quand on entend démographie, faut-il sortir son revolver ? » En 15 ans, la situation n’a pas véritablement évolué. En matière de migrations où les policiers de la pensée dominante traquent tout écrit dérangeant, le port d’une arme défensive ne protège même plus des cabales et des assignations en justice. Pourtant, même si toute prévision à long terme est aléatoire, les statistiques livrent des constats indéniables.

L’ÉVOLUTION DES MIGRATIONS DANS LE MONDE
En 2015, 250 millions de migrants légaux résidaient dans un pays différent de leur pays d’origine, soit parce qu’ils ont choisi librement de le quitter, soit parce qu’ils l’ont fait contre leur gré pour des raisons politiques, religieuses, économiques ou environnementales. Ils étaient 232 millions en 2013.
Cette progression qui s’accompagne d’une augmentation des migrants en situation irrégulière constatable mais difficilement chiffrable correspond à une transformation des flux.
La trilogie traditionnelle des motivations (migrations économiques, migrations familiales, migrations politiques) n’est plus d’actualité. La seule migration économique par exemple recouvre aujourd’hui des catégories hétérogènes : migration de main-d’œuvre, entrepreneuriale, de compétence, starisée, étudiante, « de charme », pendulaire… De nouvelles formes de migrations sont apparues : migrations sociales, fiscales, médicales, prénatales, environnementales…
La géopolitique des flux s’est également transformée. Au système d’aller-retour entre pays d’origine et pays d’accueil s’est substituée une géographie complexe des parcours avec des étapes et des changements d’itinéraires dans un shopping migratoire où le migrant cherche naturellement le pays où il trouvera le plus d’avantages et le moins de risques. Les migrations africaines, autrefois majoritairement internes (vers un autre pays du continent), sont aujourd’hui largement externes (vers un autre continent). La fracture Sud-Nord et le fossé Est-Ouest ont généré des flux inversés. On délocalise des entreprises en Extrême-Orient où la main-d’œuvre est disponible et moins chère et on quitte le Nord pour le Sud de l’Europe mais aussi le Maroc et la Petite Côte Sénégalaise pour y abriter ses investissements immobiliers, échapper au fisc et y couler une douce retraite.

L’ÉVOLUTION DES MIGRATIONS EN EUROPE
L’Europe, ancien continent d’émigration, est devenue un carrefour social, économique, linguistique et culturel où se côtoient des populations de plus en plus nombreuses et diversifiées. L’Union Européenne dont les frontières sont perméables et qui peine à définir une politique commune n’a pas su anticiper les flux migratoires de 2015 et de 2016 alors que nous avions annoncé pourtant dès 2014 qu’il fallait s’attendre en 2015 à des vagues de migrants comprises entre 1 et 1,5 million (il y en a eu 1,256 million selon Eurostat). Résultat : une politique d’accueil chaotique, une explosion de l’économie informelle pour des migrants politiques et économiques qui ne trouvent pas de travail, une montée de la délinquance et corrélativement des manifestations de rejet, voire de xénophobie dans la quasi-totalité des pays concernés, qui rendent la situation ingérable et menacent l’Union Européenne d’implosion.

L’ÉVOLUTION DES MIGRATIONS EN FRANCE
En France, l’opinion publique n’a pas échappé à cette radicalisation. Selon un sondage de l’IFOP pour Contribuables Associés de septembre 2015, ils n’étaient que 27 % (contre 73 %) à vouloir assumer le coût de l’accueil de ces nouveaux migrants. Attitude corroborée par un sondage de l’IFOP pour Valeurs Actuelles d’octobre 2015 où les mesures coercitives recueillent une majorité d’opinions favorables : expulsion des délinquants étrangers à l’issue de leur peine (83 %), allocations familiales et aides au logement réservées aux Français et aux ressortissants de l’UE (67 %), suppression de l’Aide Médicale d’État pour les migrants irréguliers (61 %), et abolition du droit du sol pour leurs enfants (59 %). Même les sympathisants de gauche approuvent les deux premières mesures.
L’explication est double, quantitative et qualitative. L’augmentation de la population immigrée au sens strict du terme (11,1 % de la population métropolitaine selon Eurostat) et plus largement d’origine étrangère (entre 15 % et 20 % selon les différents experts) nourrit des craintes qu’une propagande xénophobe attise facilement. Elle concerne moins les immigrants légaux dont le flux annuel reste sensiblement constant (entre 180 000 et 250 000 dont une partie repart) que le différentiel de fécondité entre la population autochtone et celle d’origine étrangère qui permet de maintenir le taux de renouvellement des générations mais augmente la proportion des enfants d’origine étrangère (entre 18 et 22 % selon les estimations mais 35,7 % pour Jean-Yves Le Gallou qui s’appuie sur les chiffres de la drépanocytose).
Il faut y ajouter l’augmentation régulière du nombre des demandeurs d’asile comme le montre le schéma 1, ainsi que l’augmentation du nombre de statuts de réfugiés accordés (schéma 2).

Mais même cette statistique est trompeuse. Selon la Cour des comptes dont le président Didier Migaud est socialiste, 96 % des déboutés resteraient en France. Plus prudemment le Ministère de l’Intérieur s’arc-boute sur le chiffre de 80 %. Le nombre de reconduites annoncées est un leurre car elles con­cernent en partie des allers-retours entre la Roumanie et la France, Surinam et la Guyane, les Comores et Mayotte.
Plus profondément l’opinion publique doute de la capacité des nouvelles vagues de migrants à « s’intégrer » malgré la signature obligatoire du CAI (contrat d’accueil et d’intégration). Les moteurs de l’intégration – l’école, l’Église, l’armée, la cité, le travail – qui ont bien fonctionné jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle sont aujourd’hui grippés. Ils ont été remplacés par la solidarité, le sport, la musique, l’économie informelle, l’adhésion à une communauté particulière de pensée ou de vie.
Les connexions entre immigration et islam n’ont fait qu’amplifier les craintes. Le poids grandissant de la communauté musulmane a longtemps été minimisé par les discours officiels. En mettant un voile sur le travail des experts, on a cru que l’opinion publique serait chloroformée. C’est le contraire qui s’est produit. Faute d’une information fiable les rumeurs ont pris les couleurs de la vérité. Selon le sondage IPSOS-MORI de 2014, l’opinion publique serait persuadée qu’il y aurait autour de 32 % de musulmans en France alors qu’ils ne sont que 12,5 % (8,5 millions) comme le montre la courbe ci-dessus (schéma 3) référée aux estimations les plus fiables. Et parmi eux près de 4 millions de pratiquants.


L’émergence du terrorisme et la montée de l’islamisme radical qu’un discours consensuel a longtemps camouflées sont aujourd’hui patentes. Pourtant elles ne touchent qu’une petite minorité de la communauté musulmane. Les islamistes radicaux ne compteraient que 100 000 à 150 000 convaincus, pacifiques pour la plupart, et le noyau dur d’activistes entre 10 000 et 15 000. Ce qui suffit néanmoins pour ensanglanter un pays.

POUR NE PAS CONCLURE
Le nomadisme migratoire, encadré par les mafias de passeurs qui en assurent le contrôle malgré la volonté affichée des États de le combattre, est aujourd’hui un ferment de peurs. Les populations autochtones craignent de voir disparaître leur culture dans une civilisation planétaire où le « vivre côte à côte » se substituerait au « vivre ensemble » avec le risque de voir une communauté minoritaire chercher à imposer à toutes les autres ses valeurs, son mode de vie, sa façon de se nourrir ou de s’habiller.

Jean-Paul Gourévitch

Jean-Paul Gourévitch est depuis 1987 consultant international sur l’Afrique et les migrations et travaille aussi dans le cadre du Partenariat Eurafricain avec les diasporas présentes en France. Il a publié récemment Les Migrations pour les Nuls (First, 2014) et vient de sortir L’islamo-business vivier du terrorisme (Pierre-Guillaume de Roux, 2016, 216 pages, 19,90 €). Il est également le coordinateur scientifique pour l’association Solidarité Internationale de l’exposition « La Caravane de la Mémoire » labellisée par la Mission du Centenaire de 14-18 qui se déplace en France jusqu’en novembre 2018.

© LA NEF n°286 Novembre 2016

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