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Ecole : histoire d’une impasse

La nouvelle réforme des programmes et l’attaque contre les écoles libres hors contrat remettent la question scolaire sur le devant de la scène. Alors que l’échec de l’Éducation Nationale est patent, peut-on sortir de cette situation catastrophique ?

L’école, l’éducation et l’enseignement en général sont un motif, en France plus que n’importe où ailleurs, de guerres incessantes, de dissensions, de parti-pris, de camps irréductibles. Phénomène assez peu surprenant dans le pays qui non seulement a inventé les universités et notoirement participé à l’élaboration des écoles modernes, mais qui encore a fondé sa république et sa démocratie sur le partage commun des connaissances. Le citoyen est celui qui est assez éclairé par la raison pour décider de son sort et de celui de sa nation. De même le chrétien, à l’opposé ou conjointement, est celui qui sait assez de la parole de Dieu pour y croire librement, et celui encore qui enseigne ses frères, non seulement pour leur salut mais encore pour leur permettre de décider de leur destinée terrestre. D’où vient que la direction ou le contrôle, c’est selon, des âmes et des esprits, fut un enjeu colossal et l’objet d’une dispute virulente entre les différents pouvoirs qui n’est pas encore achevée.
La fixation des modalités et des buts de l’enseignement en France a pris, on le sait, beaucoup de temps, plusieurs siècles de débats, de combats, d’avancées, de reculs, de généralisation, conflits parmi lesquels prédomine celui qui opposa les États successifs à l’Église catholique. Une confrontation longue et fastidieuse, entamée dès l’Ancien Régime, notamment avec l’expulsion des Jésuites et qui, culminant sous la Révolution, s’acheva provisoirement avec la loi Falloux de 1850, laquelle établissait la possibilité des deux types d’enseignement parallèle. Si la loi Combes de 1904 interdit l’enseignement congréganiste, relançant la guerre perpétuelle, elle ne fut dans les faits jamais vraiment appliquée, et cet enseignement put se poursuivre jusqu’à nos jours cahin-caha. On sait qu’ensuite vint la loi Debré de 1959 qui consacra l’enseignement libre, lequel passe désormais des contrats avec l’État, qui en échange de la rémunération des professeurs, a désormais un droit de regard sur les programmes. Vassalisation contre protection.
Du côté de la démocratisation, la volonté d’éducation universelle culmina après la Libération avec le rapport Langevin-Wallon, une première tentative de rendre l’enseignement obligatoire jusqu’à 18 ans et de créer une école unique, pour répondre à la « massification de la société ». S’il ne fut jamais appliqué tel quel, ce rapport instilla pourtant et jusqu’à nos jours l’idée que l’enseignement de l’esprit était accessible à tous, voire obligatoire. Belle idée qui pourtant fait fi de la diversité de la nature humaine, du poids de l’histoire familiale et des cultures, et même des besoins économiques.
Mai 68 précipita comme en de nombreuses matières les choses : on décida la démocratisation complète de l’université, et surtout on accoucha en 1975 avec la loi Haby du collège unique – principe démagogique qui allait rapidement montrer ses limites. Le collège unique est ainsi très vite confronté à des difficultés persistantes, car il doit accueillir tous les enfants jusqu’à 16 ans tout en préparant une partie d’entre eux à des études longues, et l’autre au travail immédiat : c’est là toute son ambiguïté connaturelle. La réforme Haby ne réussit de toute façon pas à créer un véritable parcours unique : le jeu des options (notamment du grec et du latin, le choix des langues vivantes) s’est très vite mis en place comme un filtre spontané, reproduisant une sélection culturelle.

LES « PÉDAGOGIES NOUVELLES »
Surtout, sous l’effet des « pédagogies nouvelles », de noble inspiration généralement comme les écoles Montessori, se développe au cours des années 70 et 80 l’idée que l’élève doit être placé « au centre du système » et se construire lui-même. Une idée qui sera formalisée par la loi Jospin de 1989, orchestrée par le pédagogue désormais tristement réputé Philippe Meirieu, dont l’article premier stipulait : « L’éducation est la première priorité nationale. Le service public de l’éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants. Il contribue à l’égalité des chances. » Organisation à but égalitaire qui devait produire, comme toutes les idéologies poussées jusqu’à un certain point, exactement le contraire de l’effet recherché : le système éducatif devient à mesure du temps de plus en plus inégalitaire puisque se refusant à extraire l’élève de son milieu d’origine et tentant de se placer à sa portée, finalement seuls les enfants issus de milieux culturels favorisés y triomphent.
Désormais, l’école n’a plus pour objectif de transmettre un savoir, des connaissances, y compris par une certaine contrainte – apprendre par cœur par exemple –, le maître perd donc, avec son rôle, son autorité, que tout, par ailleurs, contribue à détruire. C’est l’époque de la généralisation des méthodes globales pour apprendre à lire et à écrire, du bradage généralisé de la grammaire, de la littérature, de l’histoire (abandon de la chronologie), etc., au profit des « matières d’éveil » (1). Et dans ce contexte de déliquescence de la transmission, la démagogie triomphe avec la loi d’orientation du 10 juillet 1989 qui propose de « conduire d’ici à dix ans l’ensemble d’une classe d’âge au minimum au niveau du certificat d’aptitude professionnelle (CAP) ou du brevet d’études professionnelles (BEP) et 80 % au niveau du baccalauréat » : objectif non atteint, malgré un abaissement effrayant des niveaux et, pour le Bac, une surnotation imposée aux correcteurs qui permet d’afficher des taux de réussite de 80 % qui ne signifient plus rien.
Une idéologie dont les funestes conséquences étaient prévisibles et dont on peut aujourd’hui, avec le recul, juger de la capacité destructrice. Au point que l’école est devenue, pour reprendre l’expression de Robert Redeker, une « école fantôme » : « elle n’enseigne plus que l’ignorance, de ses murs ne sortent que des inhéritiers » (2). Ce qui, hélas, n’empêche pas les gouvernements successifs, malgré de belles paroles, de s’enfoncer toujours plus avant dans une démocratisation qui n’en a plus que le nom.
Entre-temps, en 1984, sous la présidence de François Mitterrand, la gauche avait essayé de faire reluire une de ses vieilles lunes, la destruction de l’école libre (loi Savary). Les gigantesques manifestations qui s’y opposèrent firent reculer le gouvernement, sauvant la diversité de l’enseignement. Hélas, malgré cette épithète, libre, les aventures pédagogistes ne tardèrent pas à contaminer l’enseignement dans son entier. Bien malin qui, aujourd’hui, et fors quelques exceptions, saurait sur le plan des méthodes d’enseignement distinguer deux collèges, public et libre, l’un de l’autre. Ceci étant dû entre autres à la création des fameux Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM), par la loi Jospin, qui réduisit toute pédagogie à un jeu de langage, nécessairement non discriminant et in fine absurde.
Face au désastre, les ministères Bayrou et Allègre-Royal se succédèrent, critiquant à la marge l’uniformité de cet enseignement et tentant de l’aménager, mais sans succès réel : il est maintenant réclamé à l’Éducation Nationale de conserver la forme du collège unique tout en intégrant à l’intérieur la diversité des élèves. Pour pallier à l’iniquité du système, on introduit un soutien inégalitaire dans son sein, au lieu de le réviser entièrement. Tout ceci pour aboutir à la phraséologie d’un Jack Lang en 2001, aussi grandiloquente que vide de sens : « bâtir un collège pour tous qui soit en même temps un collège pour chacun. »

SUIVRE L’AIR DU TEMPS
Les années 2000 se réduiront, elles, à travers notamment les ministères Luc Ferry, François Fillon, Xavier Darcos et Luc Chatel, à tenter de gérer les problèmes posés par des populations de moins en moins intégrées : histoires de voiles, de cantines scolaires, d’apprentissage de l’histoire de France. Ce qui n’empêche pas – idéologie quand tu nous tiens ! – les ministres successifs, de droite comme de gauche, de suivre l’air du temps et d’imposer toutes les lubies à la mode : éducation sexuelle de plus en plus « réaliste », préservatifs et pilules à disposition, enseignement de la théorie du genre en SVT, etc. (3). En quelques décennies, on est passé de la volonté de démocratiser l’enseignement à la nécessité de faire des Français minimums. S’ils savent lire en sortant du collège, on peut s’estimer heureux. Pendant ce temps, se développent les activités annexes et gadgets. Le mammouth n’a pas dégraissé, au contraire il a crû, se donnant pour mission d’occuper l’entièreté de la vie des enfants et adolescents. La génération de parents démissionnaires y trouvera son compte.
Mais, après toutes ces catastrophes, les dernières réformes sur l’école, menées sous la présidence de François Hollande, allaient sonner l’hallali. La réforme de Peillon, dite de refondation de l’école de la République, imprime un peu plus encore la marque du contrôle de l’idéologie : il s’agit maintenant tout bonnement de préparer les citoyens de demain. Et peu importe qu’ils ne sachent rien, ni lire, ni écrire, ni calculer. Tant que les « valeurs républicaines » – dont l’essentielle est la non-discrimination – leur ont été inculquées, tout va bien. Les activités périscolaires, censées alléger les rythmes scolaires, et sous-traitées à des associations clientélistes, viendront confirmer ceci : après avoir avalé tout entier l’enfant, l’Éducation Nationale qui ne sait plus apprendre se mêle de ses loisirs et de ses apprentissages annexes.
Mais le pire restait à venir avec Najat Vallaud-Belkacem : sa réforme des collèges allait parachever une entreprise de destruction massive, avec notamment l’élimination des classes bilangues dès la sixième, des langues anciennes réduites à n’apparaître que dans le cadre des EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires) par exemple. A contrario, elle prône aujourd’hui l’enseignement de l’arabe dès le CP, comme si apprendre leur langue maternelle à des populations allogènes allait favoriser leur assimilation. Comme le remarquait Marc Le Bris dans Le Figaro : « C’est quand même la première fois qu’un ministre de l’Éducation Nationale promeut une loi dont l’objectif avoué est d’empêcher la réussite scolaire d’une partie des élèves. » Par ailleurs, ce même ministre s’est mis en tête de faire chuter le seul système qui aujourd’hui réussit : celui des écoles hors-contrat ou à domicile, arguant de ce que certaines ne respectaient pas les « valeurs républicaines ». À l’heure où le même gouvernement se refuse à fermer les mosquées où l’on prêche le djihad, ça peut prêter à sourire.

Jacques de Guillebon

(1) Dans un essai roboratif à paraître le 1er septembre 2016, L’histoire politisée ? Réformes et conséquences (Le Rocher, 336 pages, 19,90 €), Vincent Badré montre combien l’histoire est mal enseignée, victime d’une politisation outrancière.
(2) Robert Redeker, L’École fantôme, Desclée de Brouwer, à paraître le 1er septembre 2016, 208 pages, 17,90 €.
(3) Jean Gabard, dans Materner ou éduquer ? Refonder l’école (Les Éditions de Paris, 2016, 80 pages, 9 €), voit la source de la crise de l’école dans l’entreprise d’élimination du père, autorité à abattre au même titre que le professeur, au profit de l’enfant-roi, au nom d’une idéologie féministe et égalitariste éculée.

© LA NEF n°284 Septembre 2016

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).