Ecole : une faillite tragique

L’égalitarisme idéologique et la haine du passé de la France qui sévit dans l’école publique, dans un contexte de forte immigration, ne pouvaient mener qu’à la catastrophe. Explications.

Au cours des dix années que je viens de passer dans l’Éducation Nationale, venant d’un univers très différent, j’ai pu constater à quel point elle est un monde clos, hiérarchisé et contrôlé par les tenants de certains courants politiques. Il peut y avoir une diversité de pensée chez les enseignants « de base », mais la règle dès qu’on grimpe dans la hiérarchie est celle d’une pensée unique, dogmatique et sectaire. La matière que j’enseigne, l’Histoire-Géographie et l’EMC (Éducation morale et civique), est un enjeu très fort pour certains, qui s’en considèrent comme les propriétaires et veillent dessus avec un soin jaloux.
Cela a certes toujours été le cas, l’« Instruction Publique » ayant été, dès sa création par Jules Ferry, un « État dans l’État » chargé de faire des provinciaux, de toutes croyances et opinions, de bons Français républicains, uns et indivisibles. On doit saluer l’œuvre accomplie par les « hussards noirs de la République », même si, pierre dans leur jardin, ils ont préparé toute une génération de Français à affronter de bon cœur l’absurde boucherie de 14-18. Je suis un enfant de cette école-là, qui m’a donné des bases solides (grammaire, orthographe, calcul, géographie, chronologie) et appris à aimer mon pays, qu’on l’appelle « la France » ou « la République ». Et aussi donné le goût de l’effort récompensé, avec ses classements, ses prix, ses examens difficiles, et enfin ses concours. J’en étais naïvement resté là-dessus.
Tout cela a bien changé. Si la structure est bien restée la même, la mission qu’elle s’est donnée a fortement évolué. Il ne s’agit plus tant d’éduquer, c’est-à-dire de faire grandir, souvent dans la douleur, des enfants qui n’atteindront forcément pas tous la même taille, que de niveler. Peut-être devrait-on l’appeler désormais « Égalisation Nationale » ? Mais pourquoi « nationale » ? Car il ne s’agit plus, non plus, de faire des « bons Français », mais d’ouvrir les élèves au monde et à la diversité. De quel droit, à l’heure de la mondialisation, imposer à des enfants d’origine si diverse une histoire de France qui ne les concerne pas, et aurait des relents de chauvinisme ? À quel titre juger l’expression écrite et orale de ceux, si nombreux, « qui ne parlent pas français à la maison » ? On devrait bien plutôt parler d’« Égalisation Universelle ».

ÉDUCATION ?…
L’égalisation se fait, bien sûr, par le bas. Les « bases », qui les connaît encore ? La grammaire et l’orthographe ? On rencontre bien peu de copie qui ne comporte d’innombrables fautes (on n’a, de fait, pas le courage de les relever toutes), dont beaucoup témoignent de l’ignorance de la moindre règle, voire de celle de la simple exigence orthographique. Le calcul ? Rarissimes sont les élèves maîtrisant les tables de multiplication, ou capables d’effectuer un calcul simple. En géographie, les lacunes sont immenses, beaucoup n’ayant pas été capables, cette année au brevet, de localiser deux montagnes et deux fleuves sur une carte de France. En histoire, les élèves pataugent dans l’ignorance de la chronologie, et des pans entiers de notre Histoire nationale leur échappent totalement. Il est très difficile de construire un quelconque savoir sur des fondations aussi inexistantes. Le « socle commun », que la République s’engage à avoir donné à chacun à sa sortie du collège, relève de l’incantation magique. Parce qu’il ne faut pas plus désespérer la banlieue qu’il ne fallait jadis désespérer Billancourt, on note en fin d’années comme « acquises » les compétences de tous ceux qui ne sont pas, de manière trop évidente, aux antipodes de leur acquisition.
On avait naguère, grâce aux classes « européennes » et « bilingues », la possibilité de regrouper les meilleurs élèves, leur donnant la possibilité d’aller plus vite, plus loin dans les programmes. C’était une chance pour ceux « de banlieue », mais la réforme vient de les prohiber comme une scandaleuse forme d’« entre-soi » (sic), comme si être bon en classe constituait un privilège social, une Bastille à prendre. Les malheureux sont donc mêlés à d’autres moins doués pour les études générales, obligés d’aller à leur rythme, souvent objets de leurs moqueries.
Mais l’égalisation par le bas entraîne cet effet pervers qu’elle empêche aussi de faire grandir ceux qui poussent dans la « mauvaise » direction. Combien sont-ils ceux que le dogme du collège unique, jamais aboli, lui, malgré ses quarante ans, oblige à subir six heures par jour jusqu’à leurs 16 ans des enseignements qui les rasent, mais ont été jugés seuls dignes de constituer la culture d’un citoyen ? Fi donc de ceux qui rêvent de devenir plombiers, carrossiers ou coiffeurs, professions pourtant si utiles – il suffit de voir le mal qu’on a à faire venir un artisan chez soi en cas de problème urgent ! – ils doivent patienter de longues années avant de faire ce qui les intéresse, ce dans quoi ils excelleront. En attendant, ils ont l’impression de perdre leur temps, se dévalorisent à leurs propres yeux, entrent dans un cercle infernal indiscipline-sanction, font prendre du retard à la classe, épuisent leurs enseignants… Et puis on finit par ne plus en voir certains au collège, qu’on soupçonne bien pourtant de ne pas rester la journée sans rien faire…

… NATIONALE ?
Passons au « Nationale »… La mixité d’origines est un fait réel dans « les quartiers », ce qu’il y manque, c’est juste des « Français ». Difficile, dans ces conditions, de donner de notre pays une image autre que théorique. Nombre d’élèves ne peuvent imaginer qu’il puisse rester, en France, personne qui ne soit d’origine étrangère. Cela donne, à la correction du Brevet, cette perle, en réponse à une question sur les sources du rayonnement international de la France : « chaque été, les Français s’éparpi (sic) dans leur pays d’origine ». Un élève m’a un jour demandé ce que je ferais « si la France entrait en guerre contre (mon) pays d’origine ». Il n’a pas voulu croire que la France pouvait être le mien et que je ne me comptais, à mon grand regret, pas un ancêtre étranger. On voudrait connaître les « origines » du professeur car, en banlieue, chacun a des « origines » et les revendique quitte, pour les familles intégrées depuis longtemps, à y faire retour : un Jean d’origine italienne appellera son fils Giovanni, une Marie d’origine portugaise nommera sa fille Maria.
Ce qui fait le lien, c’est le rejet de la France, et aussi souvent l’islam, vécu comme culture de classe (sociale), en lieu et place du marxisme. Islam et rejet de la France sont d’ailleurs liés, car pour beaucoup d’élèves, « Français » = « chrétien », et donc « musulman » ≠ « Français ». La référence à l’islam est permanente, même de la part d’élèves n’ayant en apparence aucune origine musulmane. Ainsi, « Natacha », élève « française de souche », m’a-t-elle interpellé en me voyant me diriger vers la cantine en plein ramadan : « n’y allez pas, M’sieur, vous aller casser votre ramadan ! » Les rares incidents que j’ai rencontrés en classe ont toujours eu trait à la religion… J’ai alors pu me rendre compte de la peur que suscite, dans la hiérarchie, le risque d’être accusé d’« islamophobie » : en cas de « pépin », l’enseignant risque fort de se retrouver bien seul.
Et pour achever le tout, on va faire communier les élèves à la haine de la France. Les programmes d’Histoire s’attachent à « déconstruire le roman national » pour laisser place aux « revendications mémorielles » de nos concitoyens dont les ancêtres ont été « victimes » de notre pays. Un ami ayant fait passer les oraux de Sciences Po à des candidats ayant eu la mention Très Bien au bac a été frappé par ce mépris dont tous se croyaient obligés de faire preuve pour se faire bien voir du jury. Comme il demandait à l’un d’entre eux – futur préfet ou ambassadeur – de résumer l’Histoire de France en deux mots, celui-ci répondit : « colonisation, collaboration »… Il ne faut pas, dans ce contexte de repentance obsessionnelle, s’étonner que tant d’élèves de ZEP ne portent pas notre pays dans leur cœur, même si on tente de leur expliquer que c’est le leur. Alors qu’au fond d’eux-mêmes ils sont en attente qu’on le leur donne à aimer (selon le souhait de Simone Weil).
Là se situe l’une des faillites principales de l’Éducation Nationale : ne pas pouvoir, faute de le vouloir, transmettre aux élèves l’amour de la France, ni même son respect, ni même sa connaissance. Faire de notre nation un ensemble d’individus qui se sentent tous étrangers, tous étrangers les uns aux autres, et que seule l’allégeance à une religion étrangère à notre tradition nationale vient encore fédérer dans le rejet de ce pays.

Jean-François Chemain

© LA NEF n°284 Septembre 2016

À propos Jean-François Chemain

Jean-François Chemain
Jean-François Chemain, agrégé et docteur en Histoire, a enseigné dix ans en ZEP. Il est l’auteur notamment de Kiffe la France (Via Romana, 2011), Une autre Histoire de la Laïcité (Via Romana, 2013), Tarek, une chance pour la France ? (Via Romana, 2017).