Montfermeil

Espérance en banlieue

Transmettre l’amour de la culture française en banlieues : Éric Mestrallet est le président et le fondateur de la Fondation Espérance Banlieues créée en 2012 pour favoriser la création d’écoles indépendantes dans les quartiers en grande urgence éducative. Entretien.

La Nef – Pourquoi avoir créé la Fondation Espérance Banlieues ?
Éric Mestrallet – Je me suis retrouvé à la croisée des chemins en matière d’éducation. En tant que chef d’entreprise, j’ai pu constater la difficulté de recruter des jeunes des banlieues. Au-delà de la formation acquise, il leur manque souvent les codes du monde adulte, un savoir-être adapté pour s’y épanouir. Et en tant que père de famille, je voyais bien que l’école ne remplissait plus son rôle. C’est une situation que j’ai trouvée profondément injuste pour les banlieues car les jeunes n’y disposent pas d’un environnement social et familial favorable ; le chômage les touche d’ailleurs plus durement qu’ailleurs. J’ai donc cherché à agir.
Par ailleurs, dans le cadre de mes activités professionnelles, j’accompagne des entreprises dans leurs projets de transformation. Souvent, pour leur permettre de s’adapter à un nouvel environnement, il est nécessaire de créer une petite entité à côté d’elles, afin d’éviter que l’activité historique ne tue la nouveauté. Une fois que la nouvelle entité est robuste, elle est réintégrée dans l’activité historique pour l’oxygéner. Je crois que l’Éducation Nationale est dans cette situation. J’ai donc créé une fondation qui accompagne et soutient la création d’écoles indépendantes en banlieues au service de ces jeunes. Dans la foulée, le cours Alexandre-Dumas a ouvert à Montfermeil. Désormais, il y a huit écoles dans le réseau, réparties dans toute la France : Marseille, Asnières, Roubaix, Pierre-Bénite (Lyon), Sartrouville, Mantes-la-Jolie et Saint-Etienne.

Comment parvenir à lutter contre l’échec scolaire et à transmettre l’amour de la culture française ?
Nous sommes pragmatiques. Autrement dit, nous n’avons pas peur d’utiliser les méthodes qui marchent, loin de toute idéologie. Les maîtresses de CP par exemple, utilisent beaucoup la culture syllabique, mais y ajoutent des exercices de type Montessori pour faciliter l’appropriation des élèves. Au collège, les élèves sont poussés à réfléchir par eux-mêmes et à se mettre en position de recevoir un savoir qui les dépasse mais qu’ils doivent « féconder ». En histoire par exemple, les professeurs commencent l’année scolaire en demandant aux élèves pourquoi ils étudient l’histoire. L’histoire n’est pas transmise aux élèves pour le simple plaisir de transmettre (bien qu’il soit réel pour les professeurs !), mais parce qu’elle nous permet de comprendre, de poser un regard factuel, dépassionné et réel sur ce qui a construit notre pays ; et ce faisant, de nous enraciner dans notre terre, qu’elle soit natale ou adoptive, afin de mieux y fleurir. Quand l’élève a compris cela, il ne « subit » plus un savoir transmis « de force », mais il comprend qu’il est l’héritier de ce savoir, le dépositaire pour les générations futures. Dans ces conditions, le professeur peut transmettre et l’élève recevoir dans une dynamique de réelle participation.
Outre les méthodes pédagogiques, qui sont une vraie clé de réussite, la taille réduite des écoles (150 élèves maximum) est essentielle. Elle offre un véritable cocon pour que les enfants puissent trouver ou retrouver la confiance indispensable à l’apprentissage.
Le second pilier important est la présence active des parents. Si ces derniers sont bien les premiers éducateurs de leurs enfants, ils ont besoin d’être soutenus et remis en responsabilité dans ce rôle. Les écoles Espérance Banlieues se veulent être un lieu d’éducation en vérité, en continuité avec ce qui se passe à la maison, si possible. D’ailleurs, la pièce dans laquelle les enfants déjeunent est appelée la « salle à manger ». Il y a également des services réalisés en équipe après ce temps (nettoyer les tables, passer un coup de balai, etc.). Les parents sont enfin en contact constant avec les professeurs. L’année dernière, une élève avait menti sur la date de son anniversaire ; tous les élèves lui avaient apporté des cadeaux ; une maman avait même fait un gâteau pour elle ! Pourtant, le jour du soi-disant anniversaire, le directeur a découvert la supercherie ; il a donc invité la maman de la jeune fille à venir. Celle-ci, mère célibataire, culpabilisait de cette situation et gâtait exagérément sa fille pour compenser son mal-être. Avec le directeur, elle a pris conscience de cela. Ensemble, ils ont décidé d’en discuter avec l’adolescente pour lui faire réaliser la gravité de son mensonge. Quand celle-ci est arrivée dans le bureau du directeur, elle a vu sa mère et le directeur, ensemble du même côté de la table, parlant à l’unisson. Dans la tête d’un enfant, cette symbolique est très forte. Cette unanimité et cette cohérence le rassure et lui donne un cadre dans lequel il va pouvoir donner le meilleur de lui-même.
Enfin, dernier axe fort de notre modèle pédagogique, les professeurs sont également des éducateurs. Très présents aux côtés des élèves (cours de récréation, déjeuner, etc.), ils connaissent plus vite et mieux leurs élèves. Lors de la première année du Cours Alexandre-Dumas, un élève avait jeté au visage de son professeur son livre d’histoire, refusant de lire. Si ce dernier n’avait pas connu en profondeur son élève, il n’aurait jamais pu déceler, derrière cette réaction violente, la honte de ne pas savoir lire. Cette double responsabilité de nos enseignants est pour nous fondamentale et constitue un vrai critère de recrutement.
Non, au contraire, les CV arrivant à la Fondation en témoignent (X, HEC, etc.) ! Je crois que notre modèle d’école redonne le désir d’enseigner. Les professeurs y ont une profonde liberté pédagogique. Ils sont libres de leurs moyens mais comptables de leurs résultats ; surtout ils ont le sentiment de pouvoir exercer pleinement leur vocation. Mais soyons réalistes : le métier de professeur peut aussi être assez usant. Il n’y a sans doute qu’en France que les professeurs passent toute leur vie active devant des élèves. Pour ceux dont l’envie de transmettre s’érode, il est possible de changer de carrière tout en valorisant l’expérience humaine acquise. Je crois qu’il faut que nous travaillions là-dessus dans notre pays.

Vous réussissez en banlieues là ou l’Éducation Nationale rencontre des difficultés quasi insurmontables avec des moyens pourtant autrement plus considérables que les vôtres : comment expliquez-vous ce décalage et pensez-vous que votre expérience puisse servir de modèle pour sortir de cette impasse ?
Le modèle pédagogique déployé dans nos écoles permet de relever trois défis. Le premier est académique. L’Éducation Nationale semble s’éloigner de son « cœur de métier » : la transmission. Dans les programmes, on constate une dispersion pédagogique qui réduit le volume horaire des matières fondamentales. Cela met particulièrement en difficultés les élèves qui cumulent le plus de handicaps (contextes familial, social, culturel) et qui auraient besoin de plus de temps pour assimiler les connaissances fondamentales.
Le second défi concerne l’éducatif. Il faut aider les parents dans leur rôle d’éducateur. Il est donc important de travailler main dans la main avec eux pour amener l’enfant à donner le meilleur de lui-même. L’éducation nécessite de la cohérence ; l’école doit être le prolongement de ce qui se passe à la maison : toute l’équipe pédagogique cherche à épanouir les enfants dans toutes les dimensions de leur personne, pas seulement l’esprit et le corps mais aussi le cœur.
Le troisième défi est celui de l’apprentissage de la vie en société dans notre pays. Cela passe par la découverte puis l’amour de la France car quand on ne connaît pas on ne peut pas aimer. Si ces jeunes aiment leur pays, ils s’engageront à son service. Il faut, comme le rappelle le philosophe François-Xavier Bellamy, « habiter le vide laissé dans l’esprit des jeunes par notre société moderne » par un idéal, sinon une idéologie dévoyée le comblera.
Quant à savoir si notre expérience peut service de modèle, j’en suis persuadé ! Les 30 projets d’écoles en cours d’ouverture en sont d’ailleurs une belle preuve. Modèle à copier et dépasser car notre initiative est une contribution qui en amènera certainement d’autres encore plus efficientes !

Un dernier mot ?
Je veux remercier l’ensemble des personnes qui ont rejoint la Fondation Espérance Banlieues et ses écoles car elles témoignent d’une flamme timide mais réelle en France. Enfants de cette petite fille chantée par Charles Péguy, elles rappellent que notre pays est en train de se réveiller. Transmission, confiance, projection dans un avenir commun, etc., il faut y croire ! Redonnons de l’espérance aux banlieues !

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Éric Mestrallet est l’auteur, avec Harry Roselmack, parrain du cours Alexandre-Dumas, à Montfermeil, du livre Espérance Banlieues, qui présente plus longuement cette belle expérience (Le Rocher, 2015, 192 pages, 16,90 €).
Fondation Espérance Banlieues, 25, rue Sainte-Isaure, 75018 Paris. Tél. : 01 82 83 11 87. Site : www.esperancebanlieues. org

© LA NEF n°284 Septembre 2016

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