Léon Blum au congrès du PS en 1932 (Wikimedia Commons).

Le Front populaire

Investis d’une puissance abusive et sans mesure, les hauts seigneurs du capitalisme n’ont jamais eu que mépris pour les gens de vie étroite et de dur destin. Ainsi, en France, tout au long du XIXe siècle, refusèrent-ils orgueilleusement de s’intéresser aux affres du monde ouvrier, exilé sur son propre sol. Certes, les élections de 1936, suivies de la formation d’un gouvernement de Front Populaire, avaient apporté un léger mieux et, faute de résoudre le grave problème du chômage, corrigé des excès. Mais une immense épaisseur d’idéologie séparait les partis au pouvoir. Et l’oligarchie sauvegarda son empire moyennant quelques concessions limitées.

Au nom du principe de la liberté de l’industrie, qui consistait essentiellement à laisser le maître et l’ouvrier discuter entre eux des conditions du travail et de son prix, avait été écarté, pendant une grande partie du XIXe siècle, tout arbitrage ou association quelconque. Or cette liberté, pour la bonne raison qu’un profond déséquilibre séparait les contractants, se résumait à une pure fiction – derrière quoi on trouvait la ferme volonté du maître (avantagé à outrance par l’article 1781 du Code civil) de ne satisfaire aucune doléance et de rendre totalement impossible à l’ouvrier, malgré un interminable labeur quotidien (auquel on soumettait même la petite enfance), d’épargner sur sa paye. Au reste, si les périodes de crise et de contraction entraînaient aussitôt une baisse des salaires, l’élan vers une production et des bénéfices accrus ne les augmentait que de manière insignifiante. Donc, résultat d’une attention exclusive portée au gain immédiat, un vrai saccage de vies humaines avec leurs innombrables déchéances physiques et morales, assorti par surcroît d’une complète insouciance de l’environnement et d’un énorme gaspillage des ressources naturelles.
Inauguré de facto en 1830, le règne absolu du négociant et du manufacturier, tous deux s’appuyant sur la banque, va se maintenir sans défaillances jusqu’aux approches du XXe siècle, excepté peut-être l’entracte qui court de la fin de février au mois de juin 1848, c’est-à-dire d’un enthousiasme sentimental plein d’espérances ou d’illusions (avec comme étrennes la journée de travail réduite à dix heures pour Paris et onze pour la province) à la sanglante répression du soulèvement ouvrier (où retombe sous le joug cette « multitude soupirante et languissante » que Baudelaire, dans son bel éloge du chansonnier Pierre Dupont, nous décrit « respirant la poussière des ateliers, avalant du coton, s’imprégnant de céruse, de mercure et de tous les poisons nécessaires à la création des chefs-d’œuvre », multitude « dormant dans la vermine », au fond de quartiers sordides…). Encore aux environs de 1890, quand s’enracine le régime républicain, et nonobstant d’assez minces progrès, près de cent mille infortunés mouraient chaque année de misère et de faim. D’ailleurs, la journée de travail (de dix heures au moins) n’avait guère diminué, tandis que les salaires féminins, en particulier des couturières et des ouvrières de la confection, demeuraient infimes. Et, chose incroyable, il fallut attendre 1906 pour voir rétablir le repos obligatoire du dimanche (lequel, aboli sous la Révolution, remis en vigueur par la Restauration, supprimé comme clérical par la monarchie de Juillet, n’eut pas davantage l’heur de plaire, en 1874, à une Assemblée nationale – truffée de catholiques présumés – qui repoussa avec ensemble une motion pour le réintroduire…). Bref, relativement aux lois sociales, a observé Régine Pernoud, « la France marquera un net retard par rapport à l’Allemagne et même à l’Angleterre puisque rien, ou presque rien, n’aura été fait en ce domaine avant 1914 » (1).

Le drame du 6 février 1934
Les lendemains de la terrible lutte et d’une victoire trop lourde pour le pays, exténué et plus affaibli que le vaincu, furent troublés par une fébrile protestation contre l’enchérissement des subsistances, et les grèves se multiplièrent. Toutefois, une loi du 23 avril 1919 fixa à huit heures la journée de travail ; puis, en 1929 et 1931, la difficultueuse généralisation des Assurances sociales, précédée par les bien médiocres lois de 1898 en matière d’accidents du travail et de 1910 sur les retraites ouvrières, permit cahin-caha de secourir un prolétariat souvent en proie à la maladie ou à l’invalidité, mais que la honteuse indifférence de l’État laissait s’accumuler, à ce moment-là, dans les laides cités poussées au milieu de la zone. Indifférence et impuissance ! Car les cabinets issus de l’Union des gauches, gagnante des élections de 1932, se montraient, comme les cabinets modérés, prisonniers d’intérêts contradictoires, et, sous des praticiens du rien, offraient à leur tour un peu reluisant spectacle. Preuve ? À la fin de 1933, quand éclata, à la suite de plusieurs autres, une répulsive affaire de corruption où brillait le nom de l’escroc Stavisky, une frange de l’opinion parisienne, exaspérée par les collusions politico-financières que dévoilait ce scandale, manifesta son courroux dans la rue. Hélas ! le soir du 6 février 1934 survint un drame : près de la place de la Concorde, des heurts avec la police, accompagnés d’une fusillade, causèrent une vingtaine de morts et beaucoup de blessés. Les conséquences devaient être importantes. Tumulte teinté d’un vague sentiment antiparlementaire, la propagande des partis avancés le maquilla en gigantesque conjuration et en émeute fasciste.

Le gouvernement Léon Blum
Évidemment, cela appelait une riposte. Elle va s’exprimer au moyen du pacte d’unité d’action entre les ex-rivaux, socialistes et communistes, signé le 27 juillet 1934 et devenu, en septembre 1935 plateforme programmatique commune – rejointe, le 11 janvier 1936 par les radicaux, membres d’un parti toujours posté aux abords du Pouvoir et rarement absents de l’incessant carrousel des ministrables. À présent en ordre de bataille, et fort du triptyque « Pain. Paix. Liberté », le Front Populaire n’avait plus qu’à attendre le verdict des urnes. Il se produisit les 26 avril et 3 mai 1936 et lui fut favorable. Arrivée en tête, la SFIO disposait à la Chambre, phénomène inédit, du groupe principal ; les radicaux, eux, amputés d’un quart de leurs mandats, venaient au second rang ; surtout les communistes passaient de 10 à 72 sièges. Du côté de l’opposition, nettement minoritaire, si le centre recula, la droite et l’extrême droite, en revanche, connurent un renouveau.
Lorsque, le 4 juin, Léon Blum, chef des socialistes, ajoute à ce rôle celui de chef du gouvernement (où la SFIO et le Parti radical, faute d’une participation communiste, monopolisent les portefeuilles), des grèves « sur le tas » ont démarré depuis plus de deux semaines et s’étendent au cours des derniers jours de mai. Début juin elles prennent une extraordinaire ampleur. Cependant la rencontre, le 7, à l’Hôtel Matignon, des représentants du patronat et de la CGT, et les accords qui en sortent ; le vote, dans la foulée, des conventions collectives, des congés payés, de la semaine de 40 heures, facilitèrent, à partir du milieu du mois, une reprise qui ne sera tout à fait générale qu’au bout de cette année mémorable, ouverte, un peu de temps, au souffle libérateur de la hardiesse et de la fierté.
Soyons clair. Certains, à ce propos, ont regretté la vilaine habitude des patrons (hormis quelques exceptions) de céder en maugréant ce qu’ils pourraient donner de bon cœur. C’est trop gentil. Devant la réelle pauvreté où continuaient de végéter, en 1936, les masses laborieuses, devant d’odieuses injustices, devant la faiblesse indigne des salaires (spécialement chez les ouvriers agricoles, ces oubliés), l’âpreté des employeurs, l’égoïsme et l’aveuglement de la bourgeoisie dominante, infichue de comprendre que, pour neutraliser le communisme honni, la sagesse conseille d’alléger les iniquités sociales, étaient sans excuses. Voilà pourquoi, sitôt le Front Populaire vainqueur, et d’une chaleur qui avait manqué aux anciens Cartels de 1924 et 1932, les travailleurs, assujettis à de vexantes brimades, abreuvés d’humiliations et de souffrances, assaillis d’amertumes longuement remâchées, osèrent occuper en tous lieux leur atelier ou leur usine et, respectueux comme personne de l’outil de production, sur l’heure desserrèrent l’étreinte. « Se tenir debout… Se sentir des hommes… Indépendamment des revendications, a témoigné Simone Weil dans un texte bouleversant, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange… On se promène parmi les machines… elles se taisent, elles ne coupent plus de doigts, elles ne font plus de mal… On est heureux. On chante des chansons… » (2). Et, prochainement, grâce au droit aux (courtes) vacances qu’on vient d’obtenir, grâce aussi au « billet populaire de congé annuel » dit « billet Lagrange » (du nom du sous-secrétaire d’État à la Santé publique et actif diffuseur des Auberges de Jeunesse) qui offre 40 % de rabais sur les tarifs appliqués par les compagnies privées de chemin de fer, près de 600 000 voyageurs à l’été 1936, 800 000 deux ans plus tard, auront l’occasion de respirer l’air de la campagne… ou de découvrir la mer.

Michel Toda

(1) Histoire de la bourgeoisie en France, tome II, Éditions du Seuil, 1962.
(2) La Révolution prolétarienne, 10 juin 1936.

© LA NEF n°286 Novembre 2016

À propos Michel Toda

Michel Toda
Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).