Charles de Foucauld : une vie offerte

Nous avons célébré en décembre 2016 le centenaire de la mort du bienheureux Charles de Foucauld. Petit aperçu d’une vie offerte.

Le père Gorrée notait à juste titre que « tout le monde connaît, dans ses grandes lignes, la vie du vicomte Charles de Foucauld de Pontbriand, officier, explorateur, trappiste, domestique dans un couvent de clarisses, prêtre, moine-missionnaire au Sahara ». Charles de Foucauld est en effet demeuré depuis plus d’un siècle l’un des bienheureux parmi les plus populaires en France, mais aussi dans le reste du monde. Nul doute que la variété de sa vie, et cette sorte de folie qui le poussa ou dans les vices ou dans la sainteté, faisant de lui une sorte de petit frère de Rimbaud qui aurait mieux tourné, si l’on peut dire, vie couronnée par le martyre, tout ceci y est pour beaucoup. À cela il faut ajouter que son caractère quasi contemporain, comme les innombrables témoins de son existence, ou encore sa vaste correspondance, ont offert un luxe de détails aux biographes ou hagiographes. Si, encore aujourd’hui, héritiers et critiques de sa vie, de sa spiritualité et de sa pensée, ferraillent parfois, hélas, entre congrégations et communautés se réclamant de lui, il est pourtant installé parmi les grands personnages français du dernier siècle.
Tout avait relativement mal commencé : rejeton de deux grandes familles, les Foucauld et les Morlet, très aisées, Charles à sa naissance le 15 septembre 1858 est déjà le second fils, celui qui vient consoler de la mort en bas âge de l’aîné, lui aussi prénommé Charles. Une sœur lui est donnée trois ans plus tard. Mais ce bonheur familial est de courte durée et sa mère, fervente catholique, meurt en couches lorsqu’il a six ans. Quelques mois plus tard, c’est son père, atteint de « neurasthénie », comme l’on disait alors, qui la suit dans la tombe. Confié d’abord à sa grand-mère paternelle, qui décède à son tour, l’orphelin est finalement élevé, avec sa sœur Marie, par son grand-père maternel, militaire à la retraite. Un personnage à qui il sera toujours reconnaissant de sa douceur et de son attention. « Élève intelligent mais colérique », son caractère ne changera pas.
À l’été 1868, il part chez sa tante, Inès Moitessier, où il rencontre celle qui sera « la femme de sa vie », sa cousine Marie, future Marie de Bondy, de huit ans son aînée, catholique fervente, qui entretient une relation très maternelle avec lui. Mais la guerre de 1870 arrive et après la défaite, la famille quitte Strasbourg et s’installe à Nancy pour demeurer en France. Charles entre, lui, en troisième au lycée, où il se lie avec Gabriel Tourdes. Il s’éloigne peu à peu de la foi, et en juin 1876, après de brillantes études, Charles intègre Saint-Cyr. Deux ans plus tard, il est affecté au 4e Hussard à Pont-à-Mousson. En décembre, son régiment est transféré en Algérie, à Sétif. Foucauld, qui est venu avec sa maîtresse, et se fait remarquer par ses mœurs dissolues, est mis d’office en non-activité. Il demandera peu après à être réintégré pour aller se battre à Oran. C’est là qu’il se lie d’une amitié indéfectible avec le lieutenant Laperrine, l’officier-interprète Motylinski et le capitaine Henry de Castries, qui demeureront ses principaux correspondants au cours de sa vie. Il démissionne bientôt de l’armée, poursuivi par le scandale.
Mais il ne sait rester inactif : dès mars 1882, il retourne à Alger pour apprendre la langue arabe, le berbère et l’hébreu avec Oscar MacCarthy, conservateur de la Bibliothèque-Musée, avec en tête une grande expédition dans le Sahara occidental. Il est admis dans la Société de géographie locale et, enfin paré, un an plus tard, il entreprend sa périlleuse exploration du Maroc, alors fermé aux étrangers. Déguisé en juif d’Orient, accompagné du rabbin Mardochée Aby Serour, il parcourt durant deux ans des terres où aucun occidental n’avait mis le pied depuis des siècles. Revenu à Paris en 1886, il loge près de chez sa cousine chérie Marie de Bondy et travaille au récit de son exploration. Mais sans attendre qu’il soit paru, guidé par un prêtre que lui a conseillé Marie, l’abbé Huvelin, il recouvre la foi. Il a 28 ans.
En ce temps-là, la qualité de ses travaux sur le Maroc lui vaut la médaille d’or de la Société de géographie : il publie son ouvrage Reconnaissance au Maroc qui connaît un vrai succès. Mais lui est déjà reparti, pour une plus grande aventure. À la fin de l’année 1888, un pèlerinage en Terre Sainte lui révèle ce qu’il croit être sa vocation : imiter Jésus dans toute sa vie cachée de Nazareth. Cependant, après une année de vie en Palestine, le voilà de retour en France, à la recherche d’un lieu où faire croître sa vocation de frère ayant tout abandonné.
C’est ainsi qu’en 1890, il entre à la Trappe de Notre-Dame des Neiges, en Ardèche, sous le nom de frère Marie-Albéric. Mais là encore, c’est un semi-échec. Sa recherche d’une pauvreté plus stricte lui fait bientôt gagner la Trappe cistercienne de Cheikhlé, la plus pauvre de l’Ordre, sise près d’Alexandrette, en Syrie et en territoire musulman. Et c’est là qu’enfin, le 2 février 1892, il prononce ses premiers vœux monastiques et reçoit la tonsure.
Mais manifestement, son chemin cahoteux n’est pas achevé. Dès le 26 août 1893, il écrit à son directeur spirituel l’abbé Huvelin son intention de créer un nouvel Ordre religieux. Et trois ans plus tard, le voilà reparti pour l’Algérie après que les supérieurs de la Trappe l’ont enjoint d’y gagner l’abbaye de Staouëli. Là-bas, nouveau chambardement, on l’envoie à Rome étudier en vue du sacerdoce. Un an plus tard, l’Abbé général des trappistes décide de le dispenser de ses vœux, et il retourne en Terre Sainte, où il entame un pèlerinage habillé comme un paysan palestinien. Arrivé à Nazareth, il se présente au monastère des Clarisses où il demande à être jardinier, croyant à nouveau à sa vocation jumelle de celle de Jésus avant sa vie publique. Là, il connaît d’immenses moments de joie intérieure et écrit pas moins de 3000 pages : « L’âme voit qu’elle jouit, qu’elle jubile, qu’elle reçoit beaucoup. Mais elle ne rend rien, elle reste inutile. Et plus je jouissais, plus je désirais travailler. » Il choisit de se faire appeler Charles de Jésus, et en mai 1900 prend pour devise : « Jesus Caritas ».

ORDONNÉ PRÊTRE
Fin du mois d’août 1900, il s’embarque pour Marseille et gagne la Trappe de Notre-Dame-des-Neiges. Il part ensuite pour Rome afin d’obtenir l’autorisation de devenir prêtre. Après avoir reçu les ordres mineurs, le 9 juin 1901 il est enfin ordonné prêtre au grand séminaire de Viviers. Il décide illico de partir pour le Sahara.
Septembre 1901 : il débarque à Alger, où il s’installe chez les Pères blancs. Il y rencontre Mgr Guérin, l’évêque de Béni-Abbès qui le convie dans son diocèse. Il s’installe donc à Béni-Abbés, au sud de l’Oranie, dans le Sahara occidental. Il y édifie une « Khaoua » (fraternité) composée d’une chambre d’hôtes, d’une chapelle, et de trois hectares de potager. En 1902, il rachète un premier esclave, à qui il donnera le nom de Joseph du Sacré-Cœur.
Mais comme toujours, le voyage le travaille. Il songe à retourner au Maroc et à y installer une fraternité. Le commandant Laperrine l’invite dans sa tournée d’approvisionnement vers le sud, mais des circonstances défavorables s’opposent à l’accomplissement de cette reconnaissance.
En 1903, apprenant l’ouverture d’un conflit, Charles part toutefois dans le sud afin de secourir les blessés. Au retour, il rédige une petite introduction au catéchisme : L’Évangile présenté aux pauvres nègres du Sahara.
Puis il part en tournée d’« apprivoisement » en direction du Hoggar, où il relève tous les lieux possibles d’installation et collecte des informations sur la langue touarègue auprès des populations. Rentré à Béni-Abbès, il y reçoit la visite du général Lyautey, fraîchement nommé en Algérie.
Décidément sur tous les fronts, même militaire et diplomatique, ce que d’aucuns lui reprocheront plus tard, le 25 juin 1905, avec Laperrine, il rencontre l’Amenokal (chef de tribu) Moussa ag Amastan, qui décide de faire alliance avec l’autorité française. De leur rencontre naît une amitié profonde et durable. Le Touareg autorise Charles à s’installer dans le Hoggar.
Le 13 août 1905, le Père de Foucauld arrive donc à Tamanrasset où s’écrira sa destinée et à qui il donnera une célébrité internationale, et y construit son humble demeure en pierre et terre séchée. Dans le Hoggar, où la solitude est grande quoique recherchée, le Père de Foucauld développera une puissante œuvre scientifique : trois dictionnaires, une grammaire et la collecte de textes ethnographiques en collaboration avec René Basset.
Réputé pour son amour des indigènes et son désir de se fondre au milieu d’eux, le Père de Foucauld est moins connu au titre de ses réflexions sur l’islam, sur les rapports de celui-ci avec le christianisme, et moins encore pour ses pensées sur la France chrétienne d’alors.
Très critique vis-à-vis du mode de colonisation belliqueux de son époque – quoiqu’il ne s’élève pas contre le principe lui-même –, Foucauld n’est pourtant pas un admirateur béat des mœurs des peuples indigènes qu’il côtoie. Parfaitement éclairé et apte à concevoir le point de vue des Arabes et des Touaregs, notamment sur les conquérants français assez brutaux qu’il accompagne parfois, fréquente et souvent reprend, il n’en tire pas pour autant des conclusions extrêmes en faveur des colonisés. Sa condamnation sans appel de l’esclavage, par exemple, est le fruit d’une réflexion typiquement occidentale en tant que celle-ci est chrétienne. Étranger aux colons français, il l’est aussi aux Touaregs du Hoggar. Néanmoins, sa culture pétrie de christianisme et de tradition française lui fait considérer sa mission civilisatrice comme devant unir ces deux aspects. Tous ses écrits le montrent, jamais il n’imagine séparer civilisation de ces peuples « barbares » ou « arriérés » et évangélisation. Au contraire, la première est, dans son esprit, la condition de la suivante : pour lui, venir à la culture veut dire venir au Christ, et apprendre le Christ réclame un polissement des mœurs.
Sur l’islam lui-même, et la façon dont l’ermite de Tamanrasset l’envisageait, on a beaucoup glosé, faisant dire aux textes ce que notre époque avait envie d’entendre. On retient ainsi que Charles de Foucauld a été touché, même et surtout quand il était incroyant, par les manifestations de la foi en pays musulman. C’est juste, sans doute, mais ce serait réduire son appréhension de la religion islamique à peu de chose. En réalité, nulle part on ne voit qu’il est fasciné par elle : cet homme amoureux du Christ jusqu’à en mourir ne peut la considérer, au mieux, que comme une hérésie. On remarquera que la pratique assez modérée, voire relâchée, des Touaregs du Hoggar lui apparaît à double face : d’un côté, leurs mœurs sont trop licencieuses, de l’autre il lui sera plus aisé, peut-être, de les amener doucement au christianisme que s’ils eussent été fanatisés. On constate d’ailleurs que le Père de Foucauld aura été l’un des premiers spectateurs de la réislamisation du Sahara.
Toujours est-il qu’à l’été 1906, il fait venir auprès de lui son ami Motylinski afin qu’il l’aide à terminer son dictionnaire touareg-français. Après le départ de son compagnon, Charles décide de regagner Béni-Abbès. Il envisage alors de répartir son temps entre les deux régions. Plusieurs années durant, Charles reprend sa vie érémitique à Tamanrasset, recueillant des poésies touarègues contre quelques sous. Le 31 janvier 1908, il reçoit de Rome une lettre qui l’autorise exceptionnellement à célébrer la messe sans servant, ce qui produit en lui une immense joie, l’Eucharistie quotidienne étant selon ses textes intimes ce qui lui manquait le plus dans ce désert.
Charles veut alors fonder une association de laïcs : il reçoit les encouragements de l’abbé Huvelin et embarque pour la France. Arrivé à Paris le 18 février 1909, où il est accueilli malgré lui comme une personnalité, il présente les statuts de sa future « Union de laïcs ». Il rencontre alors Louis Massignon, récent converti, avec qui il prie à la basilique du Sacré-Cœur et qui sera après sa mort le principal artisan de cette « Union ».
Revenu en Algérie, Charles subit coup sur coup trois malheurs : le décès de Mgr Guérin, celui de son père spirituel, l’abbé Huvelin ; et Laperrine, lui, est muté et doit quitter le Sahara à la fin de l’année 1910.
Dans les années qui suivent, il fera encore quelques allers-retours entre Paris et Tamanrasset, incapable de rester en place, et surtout aux fins de développer sa confrérie. Il agrandit aussi son ermitage dans l’Assekrem et se passionne pour les missions d’étude du transsaharien, aidant à la reconnaissance des possibles passages du train.
Il rencontre en 1913, lors de sa dernière venue en France métropolitaine, l’abbé Antoine Crozier qui a rassemblé les vingt-six premiers membres de « l’Union des Frères et sœurs du Sacré-Cœur de Jésus », qui lui est si chère. Une Union dont le développement est néanmoins arrêté par la guerre. Entre l’été 1915 et l’été 1916, le Père de Foucauld doit sécuriser son ermitage de Tamanrasset en construisant un fortin en briques pour donner à la population un refuge en cas d’attaque. Et le 1er décembre 1916, alors qu’il a mis la dernière main à son lexique touareg-français, un Targui qu’il connaît bien trahit sa confiance et permet aux rebelles senoussistes d’investir son fortin. L’arrivée de deux tirailleurs algériens les surprend et, dans la panique, l’adolescent auquel on avait confié la garde de Charles de Foucauld l’abat d’une balle dans la tempe. Fidèle à la devise des Foucauld, « Jamais arrière », Charles aura mené jusqu’au bout sa vocation si singulière, qui irrigue encore de nombreuses congrégations.
Le 13 novembre 2005, il est béatifié au Vatican par Benoît XVI et sa fête est fixée au 1er décembre, jour de sa mort terrestre.

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°287 Décembre 2016

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).