Primaire : la droite à la recherche d’elle-même

Considérant, d’une part, que la gauche est décrédibilisée et que, d’autre part, le Front National est encore confronté au « plafond de verre », les électeurs de la primaire de la droite étaient persuadés que celui qui sortirait vainqueur de la compétition sera élu président de la République en mai 2017. Il fallait donc s’assurer d’une candidature acceptable pour le plus grand nombre des électeurs de droite. Ils étaient à la recherche d’un candidat affichant suffisamment de marqueurs identitaires (racines chrétiennes) tout en restant (par esprit bourgeois) dans l’univers de la modération.
Issu du chiraquisme qui ne s’est jamais assumé de droite, Alain Juppé est apparu comme trop compatible avec la gauche et conciliant avec l’islam. Capable de faire une campagne très à droite mais de gouverner ensuite en faisant l’ouverture à gauche, Nicolas Sarkozy a perdu de sa crédibilité, variant trop souvent dans ses positions, notamment quant au « mariage pour tous ». Face à eux, François Fillon a semblé comme, d’une part, authentiquement de droite et, d’autre part, moins inconstant dans ses convictions. Les électeurs ne lui ont pas fait payer le fait d’avoir été chef du Gouvernement pendant la totalité du mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy. Les électeurs lui ont fait crédit : à cinq ans de distance, il aurait changé. Au final, la solution François Fillon s’est donc imposée comme un prudent entre-deux.
Le député de Paris a bénéficié à plein du vote utile, principalement au détriment de Jean-Frédéric Poisson. Alors qu’il était dans cette primaire le seul véritable candidat de rupture et répondant pleinement aux critères de la doctrine sociale de l’Église, celui-ci a pâti de son manque de notoriété. Le vote de conviction a été balayé au profit de la stratégie : hisser François Fillon au second tour de la primaire parce qu’il était, parmi les « gros » candidats, le moins incompatible avec le conservatisme social et sociétal. L’impact réel du catholicisme social ne se résume donc pas au score du président du Parti chrétien-démocrate.
Issue notamment des débats où François Fillon est apparu assumer des choix dissonants (sa réticence vis-à-vis de l’atlantisme), la dynamique des dernières semaines de la campagne s’est emballée. D’outsider, il est subitement devenu le champion de la droite. Il a engrangé un vote de panique : la conviction s’est imposée que l’ancien chef de l’État ne pourrait jamais l’emporter face à Alain Juppé et qu’il fallait lui trouver un remplaçant pour que la droite ne soit pas représentée par le candidat des centristes.
C’est donc l’addition de plusieurs types de votes qui a permis à l’ancien Premier ministre d’arriver largement en tête au soir du premier tour. Sa performance ne se résume pas à une adhésion à ses propositions. Car, si cela lui a permis de ratisser large, son programme est composé d’éléments doctrinaux difficilement conciliables : explicitement libéral sur l’essentiel des points, plus ou moins conservateur sur d’autres. Il y a là les germes d’une déception possible d’une partie de ceux qui l’ont soutenu, en particulier les catholiques.

LA « FORCE TRANQUILLE » !
Car, la clé de son succès est sans doute l’image qu’il a réussi à donner de lui : celle d’un homme à poigne (il s’est mis à dénoncer l’islamisme) et défendant une vision traditionnelle des choses (illustrée par sa proposition de rétablir l’uniforme à l’école). Mais toujours sans excès : voilà la « force tranquille » à nouveau incarnée ! Aussi, le risque est-il réel que les électeurs n’entrent dans la spirale d’engouements successifs et passagers si la campagne électorale puis l’éventuel exercice du pouvoir se révélaient trop éloignés des idées que les électeurs ont projeté sur celui qu’ils ont choisi. À l’heure où ces lignes sont écrites, entre les deux tours de la primaire, l’avance de François Fillon est telle qu’il paraît peu probable qu’il soit battu.
En tout cas, c’est désormais certain, 2017 ne sera pas 2012. Et, la prochaine présidentielle risque de proposer aux Français (sauf si le candidat de la droite modérée siphonne à nouveau les électeurs du FN) un « 21-avril » bis. Mais cette fois-ci, dans un contexte fort différent : le scrutin se déroulera après le Brexit et l’élection de Donald Trump, deux victoires populistes. Pour contrer le Front National, faire alliance avec le centre et même chercher à attirer à lui des électeurs de gauche sociaux-démocrates et sociaux-libéraux, le porte-drapeau de la droite ne risque-t-il pas, alors, de se faire le parangon d’un libéralisme (économique et sociétal) réunifié ? Comment réagiront alors ses électeurs conservateurs ?
Adoubé par des électeurs qui se revendiquent de la droite, il est possible que le candidat désigné par cette primaire soit la dernière expérience que ceux-ci tentent avant de basculer, s’ils devaient être déçus, dans le populisme.

Guillaume Bernard

© LA NEF n°287 Décembre 2016

À propos Guillaume Bernard

Guillaume Bernard
Guillaume Bernard est maître de conférences à l’ICES (Institut Catholique d’Études Supérieures). Dernier ouvrage paru : La guerre à droite aura bien lieu, Le mouvement dextrogyre, Desclée de Brouwer, 2016.