Meeting François Fillon Sablé sur Sarthe le 28 /08/2016 pour la primaire droite

Primaire de la droite : une nouvelle donne ?

L’écrasante victoire de François Fillon à la primaire de la droite met en lumière un mouvement de fond qui redessine les grands équilibres politiques. Explications.

La victoire aussi large que surprenante de François Fillon à la primaire de la droite pose un certain nombre de questions sur les grands équilibres de l’échiquier politique. Passons d’abord rapidement sur le « vote catholique » qui semble s’être porté in fine assez largement sur le député de Paris. On pourrait s’interroger sur le sens même de cette notion de « vote catholique », tant il est clair qu’il n’est pas homogène, ce qui n’a rien d’étonnant dans un domaine contingent où chacun décide en conscience et selon un jugement prudentiel forcément personnel. Il n’empêche qu’il est assez désespérant de constater le faible score de Jean-Frédéric Poisson (1,5 %) qui, après une campagne dynamique, présentait objectivement le programme le plus à même de séduire l’électorat catholique, qui a cependant préféré se reporter massivement sur François Fillon : nul doute que la percée de ce dernier en toute fin de parcours a entraîné un phénomène de « vote utile », visant à éliminer MM. Sarkozy et Juppé, qui a siphonné les voix qui auraient pu se porter sur le président du Parti chrétien-démocrate.

Si l’on peut comprendre le désir d’empêcher les deux favoris des sondages de gagner cette primaire, on comprend moins la ferveur soudaine de certains chrétiens, proches de la Manif pour tous, pour F. Fillon, comme si son programme rejoignait leurs préoccupations en matière « sociétale » ! Il est vrai qu’il est décrit comme « libéral en économie et conservateur sur les sujets de société » : en réalité, on devine que ce ralliement se justifie davantage par son volet économique libéral, auquel la bourgeoisie catholique est sensible, que par son « conservatisme » moral. Car sur les « sujets de société », son programme « conservateur » avalise toutes les avancées les plus destructrices de ces dernières années, le seul bémol étant la filiation simple pour les couples homosexuels (1).

Après la victoire de F. Fillon, alors que le système attendait A. Juppé, l’homme du consensus qui plaisait tant à la gauche, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que celle-ci, se croyant toujours détentrice du magistère moral, le désigne à la vindicte publique comme « hyper-réactionnaire » et « ultralibéral ». Le Front National lui a d’ailleurs emboîté le pas pour lui reprocher son « ultralibéralisme » et son « programme de casse sociale sans précédent ». Qu’il y ait une logique libérale dans son programme économique et social est indéniable, particulièrement en ce qu’il favorise en tout domaine la baisse des charges et la flexibilité du travail, aidant donc prioritairement les entreprises (ce sont les revendications du patronat), quand l’une des causes principales de l’atonie actuelle de l’économie réside dans l’appauvrissement d’un nombre croissant de citoyens, qui, n’ayant plus de pouvoir d’achat, font mécaniquement baisser l’activité économique. Les entreprises embauchent quand leurs carnets de commandes se remplissent, bien plus que lorsque l’on baisse leurs charges.

Cela étant, il faudrait quand même un jour délaisser les réflexes pavloviens qui font de toute volonté de réformer la bureaucratie française tentaculaire une dérive « ultralibérale » à proscrire absolument. Notre pays a atteint un tel niveau de complexité administrative et de prélèvements obligatoires, qu’il n’est pas illégitime de vouloir s’attaquer à ces forteresses. Libérer les énergies économiques est bel et bien une nécessité, F. Fillon a là-dessus raison, le problème est qu’il l’envisage à sens unique (c’est en cela qu’il est libéral) sans prendre suffisamment en compte le besoin de sécurité et de protection qui est celui du peuple dans une conjoncture aussi exposée que la nôtre.

Le FN l’attaque en priorité sur ce terrain tout en étant persuadé que le positionnement « libéral-conservateur » de F. Fillon est une baudruche qui se dégonflera très vite. Je ne m’aventurerai pas à supputer les convictions profondes de l’homme qui a été cinq ans le premier ministre du président Sarkozy avec les résultats que l’on connaît. Mais je pense en revanche avec Marcel Gauchet que le très large succès qu’il a remporté à la primaire n’est pas le fait du hasard et correspond à un mouvement de fond (2).

En effet, Marcel Gauchet explique qu’il existe trois grandes familles idéologiques qui correspondent aux besoins fondamentaux de toute communauté politique moderne : la famille conservatrice, la libérale et la socialiste. Notre système politique a ramené ces trois familles dans une opposition binaire droite/gauche, les libéraux s’alliant pour partie aux socialistes et pour partie aux conservateurs. Or, écrit Marcel Gauchet, « la globalisation est venue bouleverser cet équilibre précaire et transformer l’idée même du libéralisme. À partir des années 80, un libéralisme d’un genre nouveau est devenu le centre de gravité de l’espace politique. Il a transformé la droite et la gauche. La gauche a abandonné le projet collectiviste, même modéré, pour se convertir en parti des droits individuels appuyés sur l’État providence. La droite a laissé tomber les références à l’autorité de l’État et à l’intérêt national pour épouser la cause de l’ouverture des échanges et des bienfaits de la concurrence. Dans cette conjoncture, le conservatisme a été marginalisé, ringardisé, fascisé ». Toutefois, poursuit-il, « la globalisation à l’extérieur et le règne illimité des libertés individuelles à l’intérieur mettent en péril la cohésion des sociétés. Cette inquiétude change les perspectives politiques ». Ainsi, conclut Marcel Gauchet, « la victoire de François Fillon témoigne d’un retour aux fondamentaux actualisés du conservatisme ».

UNE ASPIRATION CONSERVATRICE

On ne sait encore très précisément ce que fera F. Fillon, notamment s’il fera des concessions au centre – ce qui serait une grosse erreur, la présidentielle se jouera à droite, son score de la primaire le prouve –, mais il est perçu par beaucoup, à droite, comme l’homme qui a su incarner une aspiration conservatrice (protection vis-à-vis de l’extérieur, ordre à l’intérieur), même si le mot lui-même demeure largement tabou.

Et Marcel Gauchet a encore raison, lorsqu’il estime que, si F. Fillon gagne la présidentielle, l’obstacle principal à sa volonté de conjuguer une libéralisation de l’économie avec la réaffirmation d’un cadre national-étatique sera l’Europe, qui a confisqué la souveraineté des nations et qu’il ne remet nullement en cause : l’UE, avec la rigidité de l’euro et ses règles budgétaires, est une contrainte qui ne laisse que peu de marges de manœuvre pour des réformes sortant de sa doxa économique.

Le FN ne semble pas avoir pris en compte la nouveauté manifestée par la victoire de F. Fillon et il se trompe s’il croit qu’il sera l’adversaire idéal. Certes, si la force de ce dernier est d’avoir permis à la droite de se retrouver, son problème majeur pour gagner la présidentielle est de manquer d’une large assise populaire. Le FN, lui, dispose de ce soutien puisqu’il est devenu le premier parti ouvrier de France, mais il est insuffisant. F. Fillon assumant son libéralisme, Marine Le Pen a tout intérêt à en maintenir une critique ferme. Mais si elle continue à vanter un étatisme et un laïcisme que la gauche ne renierait pas et à penser qu’elle peut l’emporter seule au second tour en méprisant toute force de droite qui ne lui est pas inféodée, notamment tout ce qui gravite autour de la « droite hors les murs » proche de la Manif pour tous, elle risque fort de connaître de cruelles désillusions. Le dédain et la morgue d’un F. Philippot à l’égard des manifestants contre le « mariage pour tous » sont stratégiquement incompréhensibles – comme s’ils n’étaient pas des électeurs potentiels à séduire plutôt qu’à insulter ! – et les poussent vers F. Fillon. Juger les « questions sociétales » secondaires révèle une appréhension bien pauvre de la responsabilité politique ! À cet égard, l’opposition sur l’IVG entre F. Philippot et Marion Maréchal-Le Pen est symptomatique d’une évolution du FN, de plus en plus conforme à l’idéologie dominante sur ces sujets sensibles, essentiels pour l’avenir.

Visiblement, le FN n’a tiré aucune leçon de ses échecs au second tour des régionales de fin 2015 : pour vaincre le « plafond de verre » à la présidentielle, Marine Le Pen doit impérativement gagner des voix au second tour et son potentiel de gain est assurément plus à droite qu’à gauche. Or, à la différence d’A. Juppé, F. Fillon, avec la stature présidentielle qu’il cherche à se donner et sa fermeté à assumer ses positions, peut mordre sur une partie de l’électorat FN au premier tour. Si Marine Le Pen délaisse les thématiques de droite qui ont fait son succès, notamment celles qui concernent les forces vives de la nation qui espèrent un peu d’oxygène ou, plus encore, tout ce qui concerne la sauvegarde de l’identité, avec en pointe les problèmes de l’immigration et de l’islam, sans oublier la question européenne et celle de la souveraineté où elle se distingue le plus de F. Fillon toujours très « européiste », elle pourrait fort bien ne pas avoir à se poser la question du second tour…

Christophe Geffroy

(1) F. Fillon est un représentant type de la distinction passée dans les mœurs entre « éthique de conviction » à titre privé et « éthique de responsabilité » à titre public (par ex. je suis personnellement contre l’avortement mais je le soutiens publiquement en tant que responsable politique), il en a fait une démonstration pitoyable le soir de son débat avec A. Juppé, le 24 novembre, quand il s’est offusqué qu’on puisse douter de son engagement pour l’avortement, lui qui s’est vanté d’avoir voté tous les textes le banalisant de plus en plus ! Jean-Paul II a fermement condamné cette attitude « d’abdication de sa conscience morale… dans le domaine de l’action publique » dans Evangelium vitae (n. 69).

(2) Cf. l’article remarquable de Marcel Gauchet, « Droite et gauche en redéfinition », dans la revue Le Débat n°192 de novembre-décembre 2016, p. 35-46. Voir aussi son entretien au Figaro Magazine du 9 décembre 2016 (les citations sont extraites de cet entretien).

© LA NEF n°288 Janvier 2017

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).