Le Vrai, le Bien, le Beau

Le Vrai, le Bien, le Beau, les fameux transcendentaux, sont trois dimensions indispensables à la croissance de la vie intérieure. Explications.

Le Vrai, le Bien, et le Beau. Telles sont les trois dimensions dans lesquelles se déploie toute véritable croissance de l’homme intérieur. Il s’agit d’avoir des idées justes : le Vrai ; de les incarner dans notre manière de vivre : le Bien ; et pour éviter que cela reste un système de pensée et une règle morale il faut ajouter le Beau, l’expérience intérieure qui nous fait goûter la joie d’admirer le vrai et d’accomplir le bien.
Comprenons qu’il ne s’agit pas de trois domaines cloisonnés, mais d’une seule sagesse dont les trois versants doivent grandir ensemble progressivement. Et qui dit caractère progressif, dit immense patience et miséricorde de Dieu pour nous faire avancer pas à pas : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire mais vous ne pouvez les porter maintenant, dit Jésus. Quand viendra l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière » (Jn 16,12-13).
Lorsque nous rencontrons une personne qui est loin de l’Église, ou dont la foi ne tient plus qu’à un fil, il nous faut imiter cette patience de Dieu qui nous éclaire progressivement, juste autant que nous sommes capables de le supporter. Nos contemporains sont comme sur une autre planète : les notions de bien et de mal, d’amour, de vérité, de liberté, n’ont plus le même sens pour eux que pour nous. Cela demande donc de notre part tact et délicatesse : on n’entre pas dans la chambre d’un malade qui est dans le noir complet en allumant brusquement tous les néons, il sera ébloui et fermera tout de suite les yeux. On commence par allumer une toute petite bougie, et on attend qu’il s’y accoutume pour l’éclairer davantage.
Pourtant, faisons attention ! Jésus n’a pas dit : « l’Esprit Saint vous conduira dans des demi-vérités », mais « dans la vérité tout entière » ! Nous devons annoncer la vérité dans toute son exigence et son intégralité. « Malheur à moi si je n’annonce pas l’Évangile ! » dit saint Paul (1 Co 9, 16).
Seulement, c’est au futur : « l’Esprit Saint vous conduira » ; ce n’est pas tout, tout de suite, c’est progressivement. Le même saint Paul n’a pas osé donner à ses Corinthiens de la nourriture solide mais seulement du lait à boire, car ils n’étaient pas encore capables de recevoir toute la vérité (cf. 1 Co 3, 1).
Et puis c’est l’Esprit-Saint qui conduit dans la vérité tout entière. Certes, il faut l’annonce extérieure de la parole de vérité, mais seul le Maître intérieur peut faire descendre cette parole dans le cœur. Il se peut très bien qu’une personne ait tout à fait enregistré l’enseignement de l’Église, mais cela reste pour l’instant bloqué dans sa tête, elle n’en perçoit pas encore la valeur, ne l’a pas encore intégrée. C’est un savoir, une information, ce n’est pas encore une con­nais­sance. Il faut que ça travaille intérieurement ; et cela demande une longue patience pour que ça descende de l’oreille extérieure à l’oreille du cœur. Seul l’Esprit-Saint peut réaliser cela. On retrouve ici le sens du Beau : il ne s’agit pas seulement de connaître intellectuellement une vérité doctrinale, mais de la « sentir et de la savourer intérieurement » (1).
Des personnes peuvent donc se trouver dans une situation objective de péché, tout en ayant bonne conscience. Seul l’Esprit-Saint peut « convaincre le monde au sujet du péché » (Jn 16, 8), c’est-à-dire faire la lumière sur le péché, faire prendre conscience du mal qu’il comporte, convaincre la personne dans l’intime de son cœur que ce qu’elle fait est mal. C’est Lui qui opère secrètement cette mise en évidence progressive du péché, en infusant en nous une grâce de lucidité pour nous faire voir notre malice, pour nous ouvrir à la vérité de notre situation. Et cela est une miséricorde de Dieu, car seule « la vérité nous rendra libres » (Jn 8, 32).

CHEMINEMENT NÉCESSAIRE
Une fois la vérité tout entière connue et comprise, il faudra tout un cheminement pour qu’elle puisse s’incarner dans le concret de la vie. Là encore, c’est l’Esprit Saint qui aide petit à petit à réaliser cet ajustement de la volonté et des actes à la volonté de Dieu. Car on a beau être convaincu dans son intelligence, il faut du temps pour se décider à changer de vie, surtout lorsque les conséquences d’un tel changement sont lourdes. Et une fois décidé à mettre de l’ordre dans sa vie en renonçant à certains actes mauvais, il faudra encore du temps pour y arriver concrètement, car les mauvaises habitudes sont parfois profondément incrustées, et il ne suffit pas de vouloir. Ce chemin de conversion se réalise donc par étapes, en passant « par des degrés marqués par l’imperfection et trop souvent par le péché » (CEC 2343). Il faudra même parfois laisser provisoirement une âme sur un chemin qui n’est pas encore le bon, mais qui est déjà moins mauvais que celui où elle était auparavant, et qui se rapproche du bon. Faisons donc très attention à ne pas porter de jugements trop durs et sans appel : telle situation, objectivement mauvaise, peut être une étape intermédiaire sur le chemin de la conversion. « En croyant que tout est blanc ou noir, nous fermons parfois le chemin de la grâce et de la croissance, et nous décourageons » les gens dans leur cheminement vers l’Église. Telle personne est peut-être encore loin du sommet, mais elle est dans le bon sens de la pente. Elle monte. Et le difficile premier pas qu’elle fait, rend beaucoup plus gloire à Dieu que l’autosatisfaction du soi-disant bon chrétien, qui, en jugeant de haut son frère, se trouve dans le mauvais sens de la pente. Cette image de la montagne a toutefois ses limites car la morale chrétienne ne peut être considérée comme un sommet inaccessible ou comme « un simple idéal à atteindre dans le futur » (2). Jésus n’a pas dit : « Je suis le terminus, Je suis au bout du chemin », mais : « Je suis le chemin » (Jn 14, 6). Et qui dit chemin, dit avancée progressive, mais mise en marche immédiate.
Cette notion de chemin est tellement importante que les premiers chrétiens étaient nommés « les adeptes de la Voie » (Ac 9, 2). C’est cette même idée de croissance progressive et de patience pleine de miséricorde dont il est question dans l’exhortation Amoris laetitia, où le mot chemin revient 66 fois. Que l’Esprit de Vérité nous aide à recevoir cet enseignement avec un esprit de finesse et d’humilité.

Un moine du Barroux

(1) Sauf mention contraire, les citations sont extraites de l’exhortation Amoris laetitia du pape François, qui a inspiré ce texte.
(2) Jean-Paul II, Familiaris consortio, n. 34.

© LA NEF n°289 Février 2017

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