Dom Jean-Charles Nault, Père Abbé de Saint-Wandrille, durant la messe.

Saint-Wandrille : chercheurs de Dieu

L’abbaye Saint-Wandrille, en Normandie, s’engage dans d’importants travaux qui appellent un soutien des chrétiens, au moment même où elle lance la première bière d’abbaye de France : son Père Abbé, le TRP Dom Jean-Charles Nault, nous a reçus pour nous parler de ces projets.

La Nef – Un mot d’abord sur ce qui est un petit événement : vous êtes la première abbaye française à produire une bière monastique entièrement artisanale. Comment vous êtes-vous lancés dans cette aventure ?
TRP Jean-Charles Nault – La fin de l’année 2014 correspondait à l’arrêt de deux activités économiques à l’abbaye : une activité de reprographie/micrographie et la commercialisation de produits d’entretien, en particulier la célèbre cire de Saint-Wandrille. Pour différentes raisons, la ressource économique initialement prévue pour remplacer ces deux activités n’a pu être mise en place. Il nous fallait trouver d’urgence une nouvelle activité. À la fin du mois d’août 2014, j’ai donc réuni les frères pour en discuter. Très vite, est apparu le souhait de la communauté de reprendre une activité artisanale qui permettrait de vendre, dans notre boutique, un produit de qualité. En effet, les nombreux visiteurs de l’abbaye veulent toujours acheter ce que fabriquent les moines ! Un des frères – décédé depuis, suite à une leucémie foudroyante – a proposé de fabriquer de la bière. S’il n’y a pas eu d’enthousiasme sur le moment, plusieurs rencontres providentielles nous ont amenés à reconnaître que cette idée était la bonne et qu’un tel projet était béni du Seigneur.

Il y a tout un savoir-faire pour fabriquer une bonne bière : comment l’avez-vous acquis si rapidement et comment voyez-vous l’avenir de cette production ?
Tout d’abord, j’ai envoyé deux frères (un plus âgé et un plus jeune) se former à Douai. Durant plus d’un an, avec deux autres frères, ils ont élaboré – grâce à un matériel rudimentaire d’une capacité de 20 litres – une recette originale de bière française et monastique. En parallèle, une petite équipe a travaillé sur le choix de la bouteille et la conception de l’étiquette. Une troisième équipe, enfin, s’est penchée sur les aspects économiques et financiers. Début 2016, les travaux d’aménagement des locaux du XIVe siècle ont démarré. En mai est arrivé le matériel, qui a permis de commencer à brasser début juin. Début août, les premiers brassins ont pu être disponibles à la vente, sans publicité. Mi-novembre, des biérologues ont donné un avis très favorable à notre bière, ce qui nous a permis d’inaugurer officiellement notre brasserie le 1er décembre. Le succès a été immédiat et les ventes augmentent très rapidement. Un des défis auxquels nous serons très vite confrontés sera de résister à l’augmentation de la production, afin de ne pas perdre la primauté de notre vie monastique !

Question très pratique : où peut-on acheter votre bière ?
Actuellement, notre bière est disponible dans notre boutique, bien sûr. On peut également la commander sur internet, avec une livraison à domicile. Pour le moment, on la trouve également dans les boutiques d’autres monastères et à l’Artisanat monastique. Mais la demande croissante de vente sur place nous oblige déjà à limiter les ventes extérieures.

Votre vocation n’est pas seulement ni principalement la bière : quelle est-elle précisément ?
Saint Benoît définit le moine comme un chercheur de Dieu. Dans une vie marquée par la prière liturgique et personnelle, par le travail et la vie fraternelle, le moine cherche Dieu qui, Le premier, l’a aimé et l’invite à ne rien préférer à son Amour. Sept fois par jour, le moine arrête tout pour se rendre à l’église et chanter les louanges de Dieu. Par son travail, il permet au monastère de subvenir à ses besoins tout en étant solidaire des autres hommes, ses frères. Par la vie fraternelle, il témoigne qu’il « est bon, qu’il est doux, pour des frères, de vivre ensemble et d’être unis » (Ps 132).
Quelle est l’origine de votre abbaye et qu’est-ce que le projet Bathildis ?
z Fondée par saint Wandrille en 649 sur les bords de la Seine normande, notre abbaye a cet atout de posséder un patrimoine spirituel remarquable et d’être, en même temps, un prestigieux monument. En effet, 40 moines de notre communauté sont honorés comme saints et font l’objet d’un culte liturgique, ce qui est un honneur immense, mais aussi une grande exigence de sainteté pour nous-mêmes. Par ailleurs, l’abbaye renferme un patrimoine architectural et culturel unique que les moines n’ont cessé et ne cessent encore d’entretenir et de transmettre. Voilà pourquoi nous avons monté ce projet Bathildis (du nom de la reine Bathilde, première bienfaitrice de notre fondateur saint Wandrille) autour de quatre chantiers d’envergure : restauration du cloître gothique, consolidation de l’ancienne église abbatiale, ouverture d’une nouvelle hôtellerie pour les groupes, reconstruction de l’aile mauriste pour abriter la bibliothèque et l’infirmerie. Il s’agit d’un projet humain et spirituel enthousiasmant, auquel nous aimerions associer le maximum de personnes.

Comment voyez-vous la situation de notre société de plus en plus déchristianisée et celle de l’Église ?
Je dois dire que je suis plutôt enthousiaste de tempérament. Je suis persuadé que nous vivons un moment de la vie de l’Église vraiment passionnant et plein d’espérance. Bien sûr, de très nombreux signes d’inquiétudes sont là. J’ai tout à fait conscience de l’acuité de la crise spirituelle que nous traversons. Pourtant, je refuse vigoureusement la désespérance ! Nous assistons actuellement à un vrai renouveau de la foi au Christ, vrai Dieu et vrai homme, mort et ressuscité pour nous. Peut-être notre vie monastique, une vie cachée au cœur du monde, nous permet-elle de sentir, plus que d’autres, ce cœur battre et aimer.

Vous êtes vice-postulateur de la cause de béatification du Pr. Jérôme Lejeune : où en est ce dossier aujourd’hui ?
La cause de béatification et de canonisation du Pr. Jérôme Lejeune avance très bien, grâce à sa très dynamique postulatrice, Aude Dugast. Après la clôture du procès diocésain, en avril 2012, la postulation a commencé le travail de rédaction de la position sur la vie, les vertus et la réputation de sainteté du serviteur de Dieu. Cette position est désormais terminée. Elle devra être étudiée par les consulteurs et par les membres de la Congrégation pour les Causes des Saints. Mais il y a la queue, car les candidats à la sainteté sont nombreux ! Étant donné l’extraordinaire actualité de cette cause, comment ne pas espérer que cette étude ne tarde pas trop ? Je crois que ce qui me fascine le plus chez Jérôme Lejeune, c’est la rigueur de sa défense de la vérité (servie par une intelligence hors du commun) unie à la douceur de sa charité envers les plus fragiles.

Vous participez au « Groupe de Fontenelle » : de quoi s’agit-il ?
Le « Groupe de Fontenelle » regroupe huit praticiens de l’accompagnement (coachs, psychothérapeutes et accompagnateurs spirituels) qui souhaitent enrichir leur pratique grâce à la complémentarité des autres approches, dans un désir d’éviter toute confusion, tout en prenant davantage conscience de l’unité de la personne accompagnée. Ils souhaitent aussi approfondir ensemble, à partir de chacune de leurs pratiques, la vision de l’homme portée par la Tradition chrétienne. Il nous est vite apparu que l’approfondissement du mystère de l’Incarnation était une clef indispensable pour un tel travail. Nous avons entrepris la publication d’une petite collection, dont le premier volume Accompagner l’homme blessé (Desclée de Brouwer, 2014) est déjà paru. Nous préparons la publication du deuxième volume, consacré à l’accompagnement de l’homme sexué. Ces livres s’adressent, en priorité, aux praticiens de l’accompagnement (professionnel, psychologique ou spirituel), mais peuvent être utiles à tous ceux qui s’intéressent au croisement des regards sur l’homme en devenir.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Abbaye Saint-Wandrille : 2 rue Saint-Jacques, 76490 Saint-Wandrille.
Tél. : 02 35 96 23 11. www.st-wandrille.com

© LA NEF n°290 Mars 2017

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