Vers la crise du régime ?

Cinq ans de François Hollande s’achèvent, dont il n’est nul besoin de rappeler combien dramatiques ils furent pour la France, même si de loin, à nos éventuels descendants, ils pourront paraître comiques, et même dadas, combien destructeurs sur d’innombrables plans, institutionnel, culturel, anthropologique, éducatif, économique, judiciaire. Faussement naïfs parfois, ou alors oublieux, ou hypocrites encore, nous nous interrogeons souvent, nous demandant comment on put en arriver là, comme si notre responsabilité collective n’était pas engagée, comme si plusieurs générations, trois peut-être, n’avaient pas servi, malgré nous en temps de paix, sous le régime de cette destruction. Car le procès de notre temps, qui n’aura, rassurons-nous, ni juges, ni jugement, ni condamnation fors celle qui nous est déjà infligée, ne saura être que le procès de nos renoncements, de nos erreurs, de nos lâchetés.
Les rebondissements inouïs de cette campagne présidentielle, à la fois rejetés et réclamés par le peuple et par les médias, comme pour chaque coupe du monde de football, auront au moins eu le mérite de mettre au jour les fondations instables de notre régime politique. Régime qui fut taillé au moment de la guerre d’Algérie pour un seul homme et une « offre politique », comme on dit, binaire : qui n’est pas avec moi est contre moi. Mais les temps ont changé et cette Constitution montre son intime faiblesse, qui est de ne savoir s’inscrire dans la durée. Va-t-on vers une crise de régime ? On peut se poser la question. À moins que cette République soit elle-même un régime de crise ? Maurras notait que la République était le régime qui réclamait le plus de vertu et celui qui y poussait le moins. D’où son aversion pour elle. Sans se contraindre à adopter la pensée politique du Martégal, on peut faire droit à sa critique du mode de gouvernement sous lequel nous vivons, ne serait-ce que dans le but de l’améliorer.
Mise à part la Seconde qui dura si peu, toutes nos Républiques ont été fondées sur un crime ou sur une défaite. Celle-ci est née de la décomposition de l’Empire colonial français, et il n’est pas indifférent qu’elle bute aujourd’hui plus que jamais sur la question de l’identité française, dans son rapport à soi et dans son rapport à l’extérieur : pas indifférent puisque la question était là dès le début, couverte une quinzaine d’années par le grand manteau du général de Gaulle dont le génie sut reporter le débat à plus tard. Georges Pompidou en fut la continuation sous un autre visage. Mais dès l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, concomitante au premier choc pétrolier, l’illusion commence de se dissiper.
Quand Giscard vint, c’est alors que l’on crut qu’il fallait devenir résolument moderne. Et l’on crut que la France continuerait toujours, sans qu’il faille lever le petit doigt pour cela. Sans qu’on eût besoin de l’aimer, ni de la redéfinir. Au contraire, ils appelèrent toute piété pour son pays « nationalisme ». C’est alors que se mit en place la disparition du politique au profit de la gestion, de la police de la pensée, des débats byzantins, de la judiciarisation des relations sociales.
Si Mai 68 avait signifié la révolution dans la société, c’est en 1974 qu’elle se concrétisa politiquement, et il est remarquable que ç’ait été sous un gouvernement de droite. 1974, c’est évidemment le vote de la loi Veil, avec Giscard président et Chirac premier ministre, qui incarnaient les deux courants concurrents de la droite, l’un plutôt girondin, l’autre plutôt jacobin. Ils s’entendirent néanmoins pour remiser au rang des vieilles lunes toutes les « valeurs » morales, civilisationnelles ou traditionnelles qui caractérisaient jusque-là la droite dans l’inconscient français. Cela signait en fait la disparition de la politique comme art de la décision.
Dans un double mouvement qui put paraître paradoxal à cette époque, mais qui prouve aujourd’hui toute sa cohérence, l’invasion des idées économiquement libérales accompagnait celle des idées sociétalement libertaires. La mutation et la raréfaction du travail, entraînant la fin des protections héritées du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, se conjoignaient avec l’individualisme forcené. Les Trente Glorieuses avaient créé l’illusion de l’autonomie de l’individu, lequel eût pu s’enrichir année après année, sans être tenu par quelque milieu que ce soit. En réalité, un simple choc pétrolier aura raison de ce faustisme, de cette cuisine des sorcières, mais l’optimisme prévalant alors aveugla ses promoteurs. Le giscardisme ne fut cependant que l’avant-garde naïve du mitterrandisme. Quand au plus fort des nationalisations, une partie de la France croyait avoir affaire aux chars de l’Armée rouge, c’était la libéralisation de toutes ses formes sociales qui s’annonçait. Le socialisme économique de François Mitterrand, qui tint à peine deux ans, jusqu’au tournant de la rigueur de 1983, n’était qu’un leurre. Car de cela, il ne reste rien. En revanche demeure l’abaissement de la France comme idée et comme réalité vivante.
François Mitterrand s’illustra d’abord par ses attaques contre l’école : si les manifestations gigantesques pour l’école libre en 1984 eurent raison de son projet liberticide, sur le fond il s’agissait d’une victoire à la Pyrrhus : car le système d’enseignement fut tout de même fondamentalement modifié, notamment avec l’instauration jacobine du collège unique, sous la houlette d’un Jean-Pierre Chevènement qui souhaitait amener 80 % d’une classe d’âge jusqu’au bac. Ce cortège de mauvais diplômés en période de fin de croissance allait conduire au chômage de masse que l’on connaît aujourd’hui.
Mais c’est encore et surtout la promotion de SOS Racisme et de la haine de la France, au profit de communautés ethniques ou religieuses, de minorités en général, qu’il faut retenir des deux mandats de François Mitterrand, dont certains encore voudraient faire aujourd’hui un grand homme. Quand il est responsable de la mort d’une certaine France, par la déculturation générale, à la fois par refus d’assimiler les populations nouvellement installées, et par désaffiliation des populations autochtones : cette désaffiliation culturelle, civilisationnelle, politique, intellectuelle en a fait un peuple éclaté, déboussolé, qui tourne en rond dans une nuit dont il ignore l’aurore. Nous subissons toujours la tyrannie de l’« antiracisme », qu’il a installé au cœur du débat politique, paralysant la parole et faisant de « la lutte contre toutes les discriminations » l’objectif numéro un de toute politique de gauche, comme pour masquer qu’elle avait sciemment abandonné la défense des classes populaires.
La persévérance des présidents successifs dans la construction de l’Union européenne est stupéfiante. Chacun y aura apporté sa pierre, sans se soucier jamais de la souveraineté française. Mitterrand, à l’origine de l’Acte unique et de Maastricht, porte là une responsabilité écrasante. Quoique les avantages n’aient jamais été évidents pour les Français, cette construction relevait de la mystique, voire de l’irrationnel. Le mot ridicule et injustifié d’un Mitterrand patelin et vieillissant : « Le nationalisme, c’est la guerre ! » aura eu raison des dernières fiertés et résistances françaises. Il ne fallait plus avoir d’âme ni de cœur. Seulement des tripes émues par les malheurs du monde, à quoi nous étions, par désarmement général, devenus de plus incapables de répondre.
Alors que cette Europe vendue depuis Giscard comme le dernier grand rêve métaphysique a fait long feu, personne ne se résout à l’annoncer. On aura eu les missi dominici sans avoir Charlemagne : le contrôle continu, permanent, pointilleux du moindre de nos actes, par une Commission bruxelloise sans légitimité populaire. L’Europe-puissance s’est effondrée et du majestueux iceberg voguant vers un avenir serein n’est demeurée qu’une flaque clapotant sur les vagues terribles d’une mondialisation destructrice dont les maîtres sont à Pékin, Moscou, Riyad ou dans la Silicon Valley. Cette Europe conçue comme le dépassement des « égoïsmes nationaux » et la voie de la réconciliation du continent à travers la France et l’Allemagne a certes détruit les frontières, mais pour quel résultat ? Cette Europe qui surveille sans protéger aura, tout au contraire de ce qu’elle promettait, attisé les « passions identitaires ». Quand des peuples se sentent abandonnés par leurs maîtres, leur réflexe naturel est de se défendre par eux-mêmes, ce qui se passe actuellement, et ce qu’on leur reproche du même mouvement.
Ces quarante dernières années se seront aussi caractérisées par l’aveuglement des dirigeants français devant une nouvelle menace, celle de l’islamisation de la société, par le truchement de l’immigration de masse. C’est-à-dire que cette République née de la volonté du général de Gaulle d’éviter « Colombey-les deux-mosquées » aura étrangement été le vecteur de cette islamisation.
François Hollande s’est fait le réceptacle de toutes ces erreurs, et c’est un tour de force que l’on peut saluer chez lui : il n’aura évité aucun piège, aucune chausse-trape, il s’y sera au contraire précipité avec une fougue consternante. Sur le plan de l’identité nationale, on n’aura jamais entendu de sa bouche aucune parole définissant la France, lui assignant une mission ou un avenir ; sur le plan de l’immigration, comme d’ailleurs Nicolas Sarkozy, il aura poursuivi une politique irresponsable de frontières ouvertes, de naturalisations à tout va ; confronté à la « crise des réfugiés », il aura fait le gros dos derrière Angela Merkel, vraie maîtresse actuelle de nos destinées. En matière économique, héritier malgré lui de la crise de 2008, il aura conjoint politique de taxation étatiste et absence de protection nationale, soit le pire du socialisme et le pire du libéralisme.
Sur le plan des mœurs, est-il encore besoin d’insister ? Les politiques de destruction de la famille entamées il y a quarante ans auront été décuplées sous son quinquennat : loi Taubira sur le mariage des personnes de même sexe, baisse du quotient familiale, mise sous condition de ressources des allocations familiales… À cela il faut ajouter la nouvelle loi sur l’euthanasie, la porte ouverte à la PMA et à la GPA, même si on les condamne du bout des lèvres. Son ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, aura réussi à abaisser encore le niveau de l’instruction, tout en développant une propagande inouïe en faveur de « la théorie du genre », et autres fausses éducations sexuelles à destination des enfants et des adolescents.
Ces quarante dernières années de vie politique, d’ailleurs sempiternellement qualifiées d’années de « crise », auront ainsi laissé une France exsangue sur tous les plans : économiquement, son industrie a été détruite, sa population mise partiellement au chômage – encore 6 millions de personnes aujourd’hui –, appauvrie – 10 millions de pauvres, nous dit-on –, sa culture abîmée, son éducation ravagée, sa souveraineté diminuée. Enfin et surtout, la France ne s’est jamais sentie, depuis la dernière guerre, aussi menacée dans son existence même, soit que des puissances extérieures, particulièrement djihadistes, aient juré de la détruire, soit que son mode de vie soit battu en brèche. Pour répondre à ces défis cruciaux, les programmes des candidats présents sont malheureusement très faibles et leurs ambitions réduites. Est-ce un hasard ou une fatalité ? Pour y répondre, il faudrait interroger notre mode de gouvernement lui-même.

Jacques de Guillebon

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).