Sur « l’Etat caché »

La vie intellectuelle états-unienne, qui a peu d’influence sur la politique de Washington malgré sa richesse et sa vigueur, est agitée depuis plusieurs années par un concept neuf, que nous avons déjà mentionné dans ces colonnes sous son nom d’origine, le « deep state » – traduit généralement par « État profond » ou « État silencieux », on pourrait aussi bien le nommer « État caché » : il postule l’existence, derrière les institutions qui procèdent de l’élection, d’une série de pouvoirs mal connus mais si puissants et si liés entre eux qu’ils pèsent davantage sur la conduite des États que les assemblées, les gouvernements ou même les présidents, même quand ceux-ci sont élus au suffrage universel.
Certes, la question de « l’État caché » se pose dans tous les pays dénommés démocratiques, surtout les États faibles que les oligarchies, nationales ou étrangères dominent aisément, comme en Afrique, mais aussi en Europe – on a vu le cas de l’Italie, celui de la France, pourtant un vieil État, étant de plus en plus problématique. Nulle part, cependant, elle ne revêt autant d’acuité qu’aux États-Unis. Déjà, le Président Eisenhower, dans son discours d’adieu prononcé le 17 janvier 1961, quelques jours avant de remettre ses pouvoirs à son successeur John Kennedy, stigmatisait le « complexe militaro-industriel », qu’il décrivait comme « l’entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos institutions démocratiques ». Oliver Stone accorde à ce discours une telle importance qu’il l’a placé en exergue de son magnifique film JFK, donnant à entendre que ledit « complexe » était le commanditaire de l’assassinat du président deux ans plus tard à Dallas. Écoutons les propos d’Eisenhower, qui en stupéfièrent plus d’un : « La conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine. Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est ressentie dans chaque ville, dans chaque Parlement d’État, dans chaque bureau du Gouvernement fédéral. […] Nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. »

NÉCESSITÉ DE LA GUERRE
Or, il semble bien que ledit « complexe » soit de longue date l’ossature même du « gouvernement » (nom que l’on donne outre-atlantique à l’État), en tous les cas son ressort, au point que, à la nation américaine, qui sans doute aspirait et aspire toujours à vivre pacifiquement (ce dont Donald Trump fut sans doute l’émanation), s’est peu à peu superposé une superstructure militaire et impériale, qui ne peut vivre que par la guerre. Dans une étude publiée le 1er janvier 1934 dans la Revue militaire française, un jeune officier s’était déjà penché sur la grande loi d’organisation de la Défense du 4 juin 1929, la fameuse Nation Defence Act visant à obliger les grandes entreprises « à se préparer, dès le temps de paix, à leur rôle en temps de guerre, en établissant des contacts étroits et organisés entre les industriels et les services techniques militaires, et surtout à accepter les bénéfices qu’en tireront les hommes d’affaires ». Cet officier était Charles de Gaulle, qui tirait déjà, en une cinquantaine de pages, les conséquences de la militarisation d’une bonne partie de l’économie américaine. Ce texte peu connu (voir Trois Études, Plon, 1971) n’était sans doute pas présent à l’esprit d’Alain Peyrefitte quand il s’étonna que de Gaulle réagit à l’annonce de l’assassinat de Kennedy comme s’il l’attendait. Kennedy, seul président catholique de l’histoire des États-Unis, renâclait à engager plus avant les armées américaines dans ce qui allait être, à partir de 1964, le bourbier vietnamien, tandis qu’il avait entrepris de diminuer l’influence du « complexe » en s’en prenant, avec l’aide de son frère Ted (également assassiné), à deux de ses instruments de prédilection, le FBI et la CIA… Quand, dix ans plus tard, Nixon entreprit de désengager les États-Unis de l’Extrême-Orient, son sort fut plus doux : il fut simplement « empêché », c’est-à-dire destitué.

LE PROCHE-ORIENT, TERRAIN DE GUERRE
C’est que, dans l’intervalle, « l’État caché » avait conquis un instrument plus puissant que tout ce que l’on avait pu imaginer jusqu’alors, le pouvoir médiatique, dont l’influence allait s’avérer imparable : depuis l’exécution de Nixon, il décida d’à peu près tout, jusqu’à l’élection inattendue de Donald Trump. Mais cette dernière ne pouvait être qu’une péripétie. Après l’effondrement de l’empire communiste, le complexe trouva aisément un autre terrain de guerre, le Proche-Orient, que les présidents Bush et Clinton entreprirent de « remodeler » en détruisant les uns après les autres tous les États qu’Israël regardait, peut-être à bon droit, comme des menaces : Irak, Libye, Syrie – trois pays qui avaient le tort d’acheter leurs armements à la Russie et à la France. Appuyé sur ses clients de la péninsule arabique, renforcé par la croisade des « néos cons » visant à « imposer la démocratie » chez les ennemis d’Israël, dopé par la prise en mains des opinions publiques mondiales, le vieux complexe militaro-industriel ne fit que croître et embellir. L’échec de sa marionnette Hilary fut vite avalé : Trump ne mit pas trois mois à comprendre que, s’il ne faisait pas la guerre, il n’aurait jamais aucune manette entre les mains. La Nation américaine n’a pas d’État, elle a pour tout instrument ceux de l’Empire qu’elle a fait naître, et qui est fait pour la guerre…

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°292 Mai 2017

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).