Bernanos, l’honneur et la liberté

Plusieurs essais importants de Bernanos viennent d’être réédités. Essais de la maturité, ils expliquent ses positions sur Vichy et la guerre, et révèlent sa lucidité face à la montée en puissance d’une modernité ayant rompu avec la notion de limite. Une lecture toujours revigorante et même indispensable.

De l’apologie de son maître Drumont en 1932 aux attaques violentes contre le Maréchal durant la guerre, il est en apparence, pour nous autres contemporains, difficile de discerner la figure exacte de Georges Bernanos l’essayiste. L’époque qui a habitué de tout juger expressément et de loin ne sait pas quels souterrains conjoignent La Grande Peur des bien-pensants et Le Chemin de la Croix-des-Âmes. Quoi ! se récrie-t-elle, le pamphlétaire antisémite des années trente aurait accouché du détracteur le plus violent de la collaboration ? Y lire des reniements ou des fidélités successives serait ne rien comprendre aux sentiments profonds, et anciens comme la France, qui traversent l’âme de l’homme Bernanos.
Georges Bernanos est au fond assez simple, comme son vocabulaire, qui emprunte à son grand frère Péguy les mots les plus communs de la langue française pour, les répétant à l’infini, leur rendre leur moelle et leur caractère épique. Bernanos se résume ainsi à quelques termes : l’honneur, la liberté, la grâce et la chrétienté. Rien que de banal, peut-être, mais pourtant toute son œuvre comme toute son existence auront été un effort continuel, et combien douloureux, pour se porter sans cesse à la hauteur de ces mots aussi immenses que concis.
Le Chemin de la Croix-des-Âmes, recueil des articles que Bernanos, exilé depuis 1938 au Brésil, donna aux journaux locaux durant toute la guerre et l’occupation, et au titre si prédestiné, qui prend seulement son origine dans la ferme perdue où l’écrivain tenta de vivre en homme libre, ce Chemin, donc, qui nous est enfin rendu aujourd’hui par les Éditions du Rocher, est entièrement tissé de ces termes déterminants : « La France n’est pas divisée sur une question d’intérêts, mais sur une question d’honneur » (1), tient-il de juin 1940 jusqu’à la Libération.
La lucidité extrême dont l’écrivain fait preuve tout au long de cette sombre période demeure stupéfiante. L’ancien disciple de l’Action Française comprend immédiatement combien suivre Maurras – avec qui il a déjà coupé depuis 1932, le recommandant dans sa fameuse formule « à la douce pitié de Dieu » – dans son maréchalisme est suicidaire pour la France, et que ce sacrifice de l’honneur au nom d’une protection faible et illusoire est une trahison de la destinée française. Il évoque avec cruauté le vieux Maurras se promenant avec la « cervelle gluante » de Pétain ensachée dans un numéro de l’Action Française. Bernanos dès le premier instant sait et affirme que la légitimité française est à Londres avec de Gaulle, et nulle part ailleurs. Si loin, au fin fond du Brésil, lorsqu’il s’adresse en portugais aux « amis de la France », son seul devoir est de les rassurer sur ce que la France se relèvera un jour et ne manquera finalement pas à l’honneur et à la liberté. Alors que « les Français ont suivi Pétain dans la paix honteuse ainsi qu’on suit une fille jusqu’à un hôtel borgne », Bernanos fait le pari désespéré et pourtant victorieux que quelques hommes libres, dont il est, suffiront seuls à poursuivre le rêve français, qu’il identifie à la chrétienté.

LE CHOIX DE LA LIBERTÉ
Mais dans ces lourdes pages, écrites à l’heure du plus grand péril qu’ait connu la France depuis la Guerre de Cent ans, l’écrivain ne se limite pas à commenter l’actualité : au contraire, il la dépasse en permanence en raccordant la France captive à son histoire complète et générale. En choisissant la liberté, toujours, contre toutes les idéologies. Ainsi a-t-il cette formule lumineuse sur la Révolution française où le royaliste qu’il demeure salue le beau premier mouvement tout en condamnant la suite : « 89, c’est Péguy, 93, c’est Maurras ou Lénine » (2).
Comme Péguy, dont il rappelle sans cesse la distinction de la mystique et de la politique, c’est tous les systèmes qu’il combat. Système républicain, évidemment, mais aussi système de l’Action Française, dont le maître selon le mot connu de de Gaulle « est devenu fou à force d’avoir raison », système de l’argent et du « réalisme » des petits mufles et des « imbéciles ». Système capitaliste comme système communiste : « Je ne me lasserai pas de le répéter, le communisme n’est que le capitalisme à son plus haut degré d’efficience, ou de malfaisance. Le capitalisme, en effet, aboutit aux trusts, et l’État communiste est le trust unique » (3).
Digne descendant de Bloy comme de Péguy, et même du Maurras de L’avenir de l’intelligence, Bernanos n’oublie jamais que derrière les Moloch qui dominent son siècle, nazisme et communisme, se dresse une Bête pire encore, celle de l’argent, bien plus perverse car elle ne tombera pas seulement avec l’État ou même à l’issue d’une guerre mondiale. Que cette Bête est là depuis toujours, mais que le monde moderne l’a glorifiée plus que jamais, et qu’elle menace la France dans son essence même. Ainsi dit-il : « Si l’Allemagne avait dominé l’Europe, nous aurions été sans doute son esclave le plus gras. » C’est là l’angoisse qui l’étreint le plus profondément, que « le pays le plus spirituel du monde » se résolve en une comptabilité et en un budget. Il se souvient de l’exposition universelle de 1900, lorsqu’il était enfant, et il y voit le premier mouvement d’entrée dans l’affreux monde moderne : « Le seuil séculaire qu’ils franchissaient il y a quarante-deux ans, au son des fanfares, aboutissait aux plus effroyables charniers de toute l’Histoire, et ils n’avaient même pas le mouvement de recul du simple bétail à l’entrée de l’abattoir. »
Plus, parmi les premiers, Bernanos voit se déployer sous ses yeux le règne de la machine, comme il le décrit dans sa France contre les robots, dès 1947. Dire que ce livre est plus d’actualité que jamais à l’heure de la promesse de l’homme augmenté est une tautologie. Mais il faut sans cesse et toujours le relire, pour y réapprendre suivant le moraliste qu’« il y aura toujours plus à gagner à satisfaire les vices de l’homme que ses besoins », et que ce vers quoi nous nous dirigeons est une tyrannie pis que celle de la Force : « La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre. Le Nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux, mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. »
Après Le Chemin de la Croix-des-Âmes, signalons aussi la réédition en poche de Français, si vous saviez… qui en est la suite en reprenant ses articles d’après-guerre (1945-1948) et dans lequel figure en appendice un beau texte, « L’honneur est ce qui nous rassemble », où il aborde courageusement et sans faux-fuyant son antisémitisme passé. Enfin, reparaît également en poche La liberté pour quoi faire ?, recueil de cinq conférences rédigées après-guerre. Textes magnifiques dans lesquels Bernanos crie son angoisse devant un monde qui tue toute dimension spirituelle : « La civilisation totalitaire est une maladie de l’homme déspiritualisé », écrit-il. Il s’en prend aussi au mythe du Progrès, à l’idéologie de l’efficience, à « la spéculation qui a imposé les machines » : « Le spéculateur se fait une certaine idée de l’homme. Il ne voit en lui qu’un client à satisfaire, des mains à occuper, un ventre à remplir, un cerveau où imprimer certaines images favorables à la vente des produits. »
Georges Bernanos a quitté cette terre en 1948, alors qu’il avait regagné la France libérée pour essayer de l’aimer à nouveau. Il semble que cela ait une fois encore échoué puisqu’il repartit très vite vers d’autres rivages, ceux de la Tunisie. Et puis, il nous abandonna, hélas. Mais peut-être était-ce qu’il avait enfin écrit tout ce qu’il avait à écrire, ainsi qu’en témoigne son dernier roman, Monsieur Ouine, essentiellement désespéré, dont le titre originel était « La paroisse morte ». Il y prédisait, encore une fois, ce qui allait advenir à l’Église temporelle, ceci qu’elle ne serait plus capable de répondre aux questions profondes de l’humain. Bernanos nous scandalise souvent à dire la vérité. Une vérité triste et déprimante. Il demeure pourtant aussi l’auteur de la grâce permanente, qui sauve malgré nous, sans qu’on le sache, celui du Dialogue des Carmélites. Aux hommes libres et aux hommes d’honneur, tout demeure possible, même si tout est perdu. C’est sans doute sa leçon essentielle.

Jacques de Guillebon

(1) « Laissez la France parler français », mars 1943
(2) « La révolution française et l’argent », juillet 1944.
(3) « Adieu au Brésil », 30 mai, 1945.

Bernanos : essais réédités
Le Chemin de la Croix-des-Âmes, Éditions du Rocher, 2017, 644 pages, 25 €.
La liberté pour quoi faire, Gallimard/Folio, 2017, 250 pages, 9,30 €.
Français, si vous saviez…, Gallimard/ Folio, 2017, 480 pages, 11,10 €.
La France contre les robots, Le Castor Astral, 2015, 250 pages, 18 €.

© LA NEF n°292 Mai 2017

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).