Charles Journet (1891-1975)

Journet, théologien et saint

Charles Journet est l’un des grands théologiens du XXe siècle. Alors que l’enquête diocésaine pour sa béatification a été ouverte en 2015, le volume XV de ses Œuvres complètes (1) vient de paraître et nous donne l’occasion de revenir sur cette belle figure de l’Église.

Le cardinal Charles Journet (1891-1975) est un théologien suisse de langue française. Issu d’une famille genevoise modeste, il perd son père, puis sa sœur aînée emportés par la tuberculose alors qu’il n’a que seize ans et se retrouve seul avec sa mère. C’est aussi à ce moment qu’il reçoit l’appel de la vocation et découvre pour la première fois saint Thomas d’Aquin au collège Saint-Michel de Fribourg, antichambre du séminaire. « Ses camarades le trouvent à sa table d’étude, écrit l’un de ses biographes, tôt le matin, levé une demi-heure avant eux, en train de dévorer la Somme de théologie de saint Thomas » (2). Cette rencontre intellectuelle l’a profondément marqué, toute sa vie il restera fidèle à ce maître incontesté, sur lequel il ne cessera de s’appuyer sans être toutefois un disciple aveugle, cherchant à adapter et renouveler certaines grandes intuitions thomistes. « Ça a été la grande vertu de S. Thomas, écrivait Journet dans une lettre, d’exclure de la théologie et de la philosophie toute expression lyrique : il a tellement cru à la beauté de la vérité, qu’il n’a jamais voulu l’orner » (3).
Ordonné prêtre en 1917 après sa formation au séminaire de Fribourg, il est nommé vicaire à Carouge (qui jouxte Genève), ce qui lui permet d’être près de sa mère qui meurt en 1919. L’année suivante, il entre au noviciat des Dominicains de la Quercia, au nord de Rome, tentative de courte durée puisqu’il doit renoncer au bout d’un mois en raison de sa santé fragile. Il ne renonce pas pour autant à une certaine forme de contemplation, toute sa vie étant centrée sur la simplicité, l’ascèse, la prière et la pauvreté – lui-même se retira souvent à la chartreuse de la Valsainte, non loin de Fribourg. Cela est palpable lorsqu’on lit ses écrits spirituels, notamment ses lettres à ses dirigés ou les retraites qu’il a prêchées (4). Douceur, confiance, abandon, tels sont les caractères qui émergent de ses écrits spirituels ; cette âme simple, limpide et si profonde en même temps a le don d’éclairer les situations les plus inextricables et de transmettre de Dieu une réalité aimable, attrayante, accessible.

UNE VOCATION DE THÉOLOGIEN
Durant ces années 20, il est aussi vicaire à Saint-Pierre à Fribourg et au Sacré-Cœur de Genève. Journet excelle notamment dans l’enseignement du catéchisme, tant il a un don pour parler aux enfants. En 1924, il est nommé professeur de théologie dogmatique au grand séminaire de Fribourg, poste qu’il occupe jusqu’en 1970, tout en conservant un ministère pastoral le week-end à Genève, en plus des retraites qu’il prêche et des directions spirituelles qu’il assume. 1920, c’est aussi le premier contact épistolaire avec celui qui aura une si grande influence dans sa vie : Jacques Maritain (1882-1973), l’ami, le conseiller et confident de toute une vie. La première rencontre a lieu deux ans plus tard. Depuis, l’abbé Journet est devenu un fidèle des retraites thomistes de Meudon et les deux amis resteront en contact étroit jusqu’à ce que la mort les sépare (5). Il est rare de voir dans l’histoire des lettres une telle complicité intellectuelle sur une si longue période de temps (plus de cinquante ans), alors que tant d’événements douloureux auraient facilement pu les éloigner l’un de l’autre.
En 1926, Journet fonde avec l’abbé Charrière (futur évêque de Genève) la revue Nova et Vetera, où l’esquisse d’une grande partie de son œuvre sera d’abord publiée sous forme d’articles substantiels. Parmi ses premiers ouvrages, on peut citer La juridiction de l’Église sur la Cité, publié en 1931 à Paris chez Desclée de Brouwer dans la collection « Questions disputés » de son ami Maritain : ce livre, où l’érudition et la clarté de Journet se distinguent déjà, a le grand intérêt de présenter un panorama à la fois historique et théologique des rapports entre pouvoirs spirituel et temporel, et de montrer que, malgré quelques cas limites (comme la bulle Unam Sanctam de Boniface VIII contre Philippe le Bel et ses légistes), la doctrine catholique n’est jamais tombée dans l’erreur de la théocratie.
Loin d’être un théologien enfermé dans ses abstractions métaphysiques et indifférent aux problèmes de son temps, Journet s’est au contraire toujours impliqué en moraliste sur les grands conflits qui ont marqué son époque : condamnation de l’Action Française ou guerre d’Espagne (où il soutient de loin Maritain), mais surtout Seconde Guerre mondiale durant laquelle il s’engage sans compter pour la défense de la dignité des opprimés, bravant souvent la censure qui sévit en Suisse, poussant à accueillir des réfugiés juifs. Ce modeste prêtre, en ces moments sombres, a assurément relevé l’honneur d’une Église suisse fort prudente qui a cherché à faire taire cette voix trop indépendante. De ses articles de guerre, Journet a tiré un livre admirable publié en 1945 : Exigences chrétiennes en politique (6). Livre qu’il faut lire encore aujourd’hui, tant maints aspects en demeurent actuels : sur le totalitarisme, sur la morale en politique et les limites de l’obéissance, sur l’antisémitisme, sur le droit naturel, sur la juste résistance, etc.

CRÉÉ CARDINAL PAR PAUL VI
Journet, néanmoins, a consacré l’œuvre de sa vie à la théologie fondamentale et notamment à l’ecclésiologie. Son maître livre est L’Église du Verbe incarné dont le premier volume paraît en 1940, le deuxième en 1951 et le troisième et dernier publié de son vivant en 1969 : c’est dire combien ce travail l’a toujours occupé (7). Trois parties composent cette cathédrale théologique : la hiérarchie apostolique, la structure interne de l’Église et ses composantes, et un essai de théologie de l’histoire du salut. Journet a proposé en 1958 un résumé de la partie de cet ouvrage monumental consacrée à l’Église sous le titre Théologie de l’Église : c’est ce résumé qui forme l’essentiel du volume XV des Œuvres complètes qui vient de paraître (avec des études sur la torture). C’est mieux qu’une simple introduction à l’ecclésiologie de Journet, c’est une voie royale pour accéder à nombre de ses intuitions fondamentales, notamment sa vision du primat de la grâce où tout est hiérarchisé selon la charité. L’Église est sainte, elle est sans péché, mais non sans pécheurs, écrit-il : « L’Église divise en nous le bien et le mal. Elle retient le bien et laisse le mal. Ses frontières passent à travers nos cœurs. »
Après Maritain, autre rencontre décisive pour Journet : Mgr Montini en 1945, alors substitut de Pie XII à la Secrétairerie d’État. Devenu pape sous le nom de Paul VI en plein concile Vatican II, celui-ci crée Journet cardinal en 1965, pour rendre hommage à son œuvre, mais aussi pour lui permettre d’intervenir au concile et ainsi contribuer à démêler quelques questions complexes comme celle de la liberté religieuse, où l’intervention du théologien suisse a marqué l’aula conciliaire, sur le sens du mot « monde » dans Gaudium et spes ou pour défendre l’indissolubilité du mariage…
La crise de la foi qui suit Vatican II l’attriste profondément, comme en témoignent ses lettres à Maritain. Avec ce dernier il encourage Paul VI à formuler une Profession de foi. Maritain, relu par Journet, l’a rédigée, le pape n’y apportant que de légères modifications. Cette célèbre Profession de foi sera solennellement proclamée le 30 juin 1968 (8).
Nous n’avons pu, ici, évoquer les nombreux essais théologiques du cardinal Journet : citons au moins celui très complet sur Le Mal et sa belle analyse de La messe, présence du sacrifice de la Croix : la réforme liturgique de 1969, alors qu’il était très âgé, a été pour lui une immense douleur, mais il a obéi (il a donné des conférences sur l’Eucharistie à Jouques et Argentan dont il était proche). Il a d’ailleurs tôt perçu les dérives potentielles de Mgr Lefebvre.
Journet est entré dans la paix éternelle le 15 avril 1975 et il est enterré dans le cloître de la chartreuse de la Valsainte à même la terre, avec une simple croix sans nom (ce fut une grande grâce de pouvoir m’y recueillir). L’enquête diocésaine pour sa béatification a été ouverte par l’évêque de Fribourg, Genève et Lausane en 2015 grâce au travail de la Fondation du Cardinal Journet (9).

Christophe Geffroy

(1) Charles Journet, Œuvres complètes, Volume XV 1958, Lethielleux, 2017, 756 pages, 45 €.
(2) Guy Boissard, Charles Journet 1891-1975, Salvator, 2008, 606 pages, 29,90 €, p. 42.
(3) Cité par Jacques Rime, dans Charles Journet. Un témoin du XXe siècle, Actes de la Semaine théologique de l’Université de Fribourg 8-12 avril 2002, Parole et Silence, 2003, p. 21.
(4) Pour découvrir le Journet « spirituel », lire l’extraordinaire Comme une flèche de feu, Ad Solem, 2008, 174 pages, 20 €.
(5) La correspondance entre les deux hommes occupe six forts volumes (aux Éditions Saint-Augustin, 1996 à 2008), elle est un témoignage passionnant sur toute une époque et révèle deux âmes d’exception.
(6) Réédité par les Éditions Saint-Augustin en 1990 et disponible dans le vol. XI des Œuvres complètes (DDB, 2007).
(7) L’Église du Verbe incarné occupe les volumes I à V des Œuvres complètes (Éditions Saint-Augustin, 1998 à 2005).
(8) Cf. Guy Boissard, Une grande amitié, Charles Journet-Jacques Maritain, Ad Solem, 2006.
(9) Les personnes qui ont été exaucées par l’intercession du cardinal Charles Journet voudront bien faire connaître les faveurs reçues à : Fondation du Cardinal Journet, 3 Chemin du Cardinal Journet, CH 1752 Villars-sur-Glâne. Courriel : info@fondation-journet.ch

Prière pour demander la béatification du cardinal Journet : « Père riche en amour, Tu as appelé ton serviteur Charles Journet pour qu’il soit prêtre à la manière des Apôtres. À l’écoute de ta Parole, nourri du témoignage des saints, il a enseigné la foi catholique. Saisi par l’amour de ton Église, il a donné le témoignage d’une vraie humilité et d’une charité pastorale chaque jour renouvelées dans la contemplation du Christ en son Eucharistie. À sa prière, accorde-nous, selon ta volonté, la grâce que nous te demandons (…) dans l’espé­rance de la reconnaissance par ton Église de sa sainteté. Amen. »

© LA NEF n°293 Juin 2017

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).