Statut des apparitions

Le centenaire de Fatima est l’occasion de s’interroger sur le statut des apparitions, sur ce que signifie une apparition « privée ». Explications.

Cent ans après Fatima, il peut être utile de revenir sur quelques principes de discernement de ces manifestations « du vouloir divin, faites à l’homme d’une façon extraordinaire pour diriger l’activité humaine dans une situation particulière de la vie de personnes privées ou d’un ensemble humain » (Laurent Volken), faute de quoi, une fois encore, nous risquerions de nous enfermer dans des impasses. Résumons.
Premier principe. Dieu s’est révélé aux hommes, il a établi une relation avec eux, non pas seulement par sa création, mais par un dialogue d’amour qui culmine dans l’Incarnation de Jésus-Christ, attendu par Israël et offert aux nations. Une foule de « signes » accompagna l’histoire du Salut, avant le Signe par excellence : « Le Verbe (Parole) s’est fait chair, et il a habité parmi nous. » Dieu parle à l’homme, par des mots et des signes compréhensibles. Rien de l’horloger distant et quasiment indifférent, tout du Père aimant !
Deuxième principe. Depuis l’Ascension et la mort du dernier apôtre, la Révélation est terminée, comme l’a magnifiquement rappelé saint Jean de la Croix dans un texte aussi souvent cité qu’oublié (Catéchisme, n. 65-67). Par rapport à la Révélation directe qui, seule, fait autorité, il ne peut y avoir que des révélations privées (dénuées de l’autorité de foi). Il s’ensuit une position de prudence de l’Église, face à ces manifestations, n’en déplaise à la vox populi, parfois encline à la crédulité et à l’aveuglement.
Troisième principe. En vertu des principes énumérés précédemment, rien n’empêche que Dieu continue à intervenir dans l’histoire des hommes. Sa Parole reste vivante, et les signes ne s’interrompent pas à la mort des Apôtres. Que l’on relise les Passions des martyrs, pleines de « visions » ou de « prodiges », accordés par Dieu à ses témoins fidèles, pour les conforter au moment de l’épreuve. Au même moment, un saint Irénée témoigne que le brouillage est fréquent, et que le faux se mêle au vrai, toutes sortes de messages troubles diffusés par de « faux prophètes » (Mt 7, 15 ; 24, 24).
Il fallut donc, parce que l’Église est « intendante des mystères du Christ », faire le tri entre le vrai et le faux. À cet égard, l’œuvre de Prosper Lamberti, le futur pape Benoît XIV, De servorum Dei beatificatione et de beatorum canonizatione (1738) est un sommet. Canoniste et théologien, promoteur des sciences modernes, il passa en revue, depuis l’Ancien Testament jusqu’à son temps, toute la matière. Il dégagea la substantifique moelle, permettant à l’Église de s’appuyer sur des fondements sûrs, pour aider chacun à s’y retrouver, dans des domaines où la crédulité et la passion s’exacerbent mutuellement. L’essentiel des démarches à suivre pour notre temps a été donné aux évêques, dans un document de 1978, de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, mais resté non public. Résumons-le en quelques règles pratiques.
L’évêque du lieu est le premier compétent pour juger, par lui-même ou entouré par d’autres (théologiens, canonistes, médecins, etc.), les supposés faits surnaturels. En dernier ressort, il reste le seul juge.
Sa tâche est d’établir les faits (apparition, révélation), puis de mesurer leur compatibilité avec l’Évangile et la Révélation, ainsi que la crédibilité des témoins. À la fin de l’enquête, l’évêque se prononce, selon trois options possibles : constatation de la réalité de manifestations inexplicables à la seule lumière des données naturelles (« constat ») ; constatation de la non-réalité (« constat de non supernaturalitate »), ou position d’attente, dans l’attente d’éléments plus éclairants (« non constat »).
Au terme de l’enquête et de sa conclusion, Rome se contente habituellement d’entériner. Un recours canonique est possible, à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Pour l’anecdote, il est souvent très décevant pour les « apparitionnistes », les règles romaines (prudence et longue mémoire) étant bien plus rigoureuses vis-à-vis des faits surnaturels supposés.

LES CRITÈRES DE DISCERNEMENT
Voilà pour la forme. Et le fond ? Quels sont les critères sur lesquels s’appuyer ? Habituellement, on distingue entre critères « positifs » et « négatifs ». Énumérons-les rapidement, hélas sans donner d’exemple, faute de place.
Les critères positifs concernent les qualités personnelles du ou des « voyants » (honnêteté ; équilibre psycho-affectif ; aptitude à mener une vie de foi normale ; obéissance à l’autorité ecclésiale, etc.). La cohérence du message avec la Révélation (doctrinale et morale) est le deuxième critère positif qu’il convient de vérifier, dans un cadre de sobriété évangélique. Enfin, les « fruits » spirituels produits dans l’Église et au-dehors (conversions, paix, pratique des sacrements, œuvres de charité…) doivent être manifestes et en constant progrès. C’est là où la vision d’ensemble de l’évêque l’emporte généralement sur le point de vue restreint de tout un chacun.
Il y a aussi des critères négatifs. Le plus grave, ce sont les erreurs doctrinales dans les messages (une seule erreur grave suffit à la disqualification de l’ensemble). Suivent la contestation systématique de l’institution ecclésiale (dans les messages, chez les visionnaires ou chez leurs « partisans »), une recherche de bénéfices matériels ou financiers en relation avec les faits, une conduite gravement immorale du visionnaire (durant les faits), un grand pécheur peut être l’objet d’une vision, en vue de sa conversion. La constatation de troubles psychiques, ou de tendances psychopathiques, chez le visionnaire, et la psychose ou l’hystérie collective chez les adeptes, ne sont pas des gages d’authenticité.

COMMENT S’Y RETROUVER ?
Dans la vie courante, nous sommes rarement confrontés à de tels faits. Par contre, circule une copieuse littérature. Comment s’y retrouver ? Ce n’est pas faire injure à nombre de « visionnaires », de « mystiques », de pieuses personnes, que de ne pas prendre systématiquement à la lettre les « j’ai vu », « il me fut montré », qui abondent dans leurs écrits, ou dans les propos qu’on leur attribue. « En beaucoup de cas, les auteurs n’ont prétendu décrire que leurs pieuses et plus ou moins vives imaginations » (1). Celles-ci ont pu rendre leur méditation riche et imagée. Tant mieux pour elles, et tant mieux aussi pour nous qui pouvons en tirer spirituellement profit, à condition de croire que ces personnes n’avaient aucunement l’intention d’en tirer vanité ou de se substituer à l’Évangile. « D’autres mystiques, surtout parmi les moins avancés et, à plus forte raison, parmi les douteux, éprouvent une démangeaison presque morbide ou de parler ou d’écrire » (2). En d’autres termes, lorsqu’on publie volontairement des Pages mystiques, ou que l’on m’explique gravement – comme cela est arrivé sur Facebook – « je suis mystique », vous avez là un indice quasi évident, sinon de fraude, du moins d’illusion ! Bernadette, exemple d’authenticité « mystiquement pure », se contenta, face à son curé, d’un : « je ne suis pas chargé de vous le faire croire, mais de vous le dire », avant de retourner paisiblement à ses affaires, « comme un balai ».
On ne prendra pas davantage au sérieux des affirmations répétées d’« ignorance », d’illettrisme, etc., des voyants pour mettre en relief le caractère « extra-ordinaire » de certaines révélations privées. Ce n’est pas à exclure, mais c’est jouer sur les mots. À y regarder de plus près, pour « lire », il suffit d’aller à la messe, ou de fréquenter les prédicateurs ou les consacrés, livres vivants où chacun puise, même à son propre insu. Ajoutez à cela, l’intelligence et le goût des choses de Dieu, et vous aurez le terreau d’une culture religieuse qui se constitue, même chez les plus simples, en engrangeant secrètement un riche trésor, « amoncelé, grain à grain, dans les profondeurs de l’esprit… », où le « voyant » puise en croyant entendre Dieu. Ce qui est dit n’est (peut-être) pas faux, c’est parfois même très beau, mais cela reste humain.
Souhaitons que ces brèves indications contribuent à un bon discernement, pour le profit des amis de Dieu qui le cherchent avec foi. Cela vaut bien évidemment pour ce (trop ?) fameux « secret de Fatima », qu’il faudrait aborder avec un tout petit peu plus de « crainte et tremblement », à l’instar de Moïse, en se déchaussant avant de fouler le sol sacré, tout pénétré de la grandeur et la majesté de Dieu. Dans les magasins de porcelaine mystique, les éléphants, même bien intentionnés, provoquent des dégâts. Ce qui est vrai d’abord pour la Parole de Dieu, à savoir qu’il faut l’entendre dans l’esprit de Celui qui en est l’auteur, l’est tout autant pour les « visions » et « apparitions ». Elles ne peuvent être reçues avec légèreté. Disons-le avec sérieux, en conclusion, même au risque de ne pas être entendu, l’obstacle majeur à la compréhension du « secret » de Fatima, n’est pas la supposée mauvaise volonté des autorités de l’Église, les fumées de Satan et autres manœuvres démoniaques, mais plus vraisemblablement la dureté de nos cœurs et l’obscurcissement de notre esprit. Nec plus, nec minus.

Abbé Hervé Benoît

(1) Maréchal, La psychologie du mysticisme, Paris, 1902, III, p. 441.
(2) H. Bremond, HLSR, 6, 356.

© LA NEF n°292 Mai 2017

À propos Abbé Hervé Benoît

Abbé Hervé Benoît
Prêtre du diocèse de Bourges et canoniste, il est l’auteur notamment du Chouan du Tanganyika (Presses de la Délivrance, 2015) et du Bouquet de Chartres. Et autres chroniques (2004-2008) (La Nef, 2008). Il est chroniqueur spirituel de La Nef.