Saint Augustin

Une ancienne querelle

Le christianisme, en changeant la conception du temps, permet l’idée de Progrès, mais limitée par le péché originel. Aujourd’hui, les conservateurs sont ceux qui, avec saint Augustin et l’Église, savent que la société parfaite n’est pas de ce monde. Explications.

«Conservateur, voilà un mot qui commence bien mal », a écrit Thierry Maulnier, qui n’était pas très progressiste. Le ton est donné : dans notre imaginaire, la qualité de « conservateur » est… un défaut qui, au mieux, fait passer pour un âne, au pire pour un salaud. C’est à comprendre ce discrédit intellectuel et moral que je veux consacrer ce propos, sans tomber dans ce travers, si fréquent, de limiter ma réflexion au temps court des dernières décennies, ou même de l’époque post-révolutionnaire, mais remonter au temps long, dans son antériorité comme dans sa durée, qu’est le Moyen Âge. C’est là qu’il faut chercher l’origine de ce mépris général, et comme allant de soi, du conservatisme.
Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. À Rome, Cicéron qualifiait les conservateurs, comme lui, d’optimates, les « gens bien », les « meilleurs », réservant son mépris et sa haine aux populares, qui voulaient faire bouger les choses. Parce qu’alors, là comme ailleurs, ce qui comptait c’était le respect du mos maiorum, les habitudes des Anciens, qu’il fallait s’efforcer d’imiter, avec la certitude qu’on ne ferait jamais aussi bien qu’eux.
Qu’est-ce qui a changé ? La conception du temps. Avant l’apparition du christianisme, deux conceptions cohabitaient. L’une supposait que le temps est cyclique, « éternel retour », comme les lunes et les saisons, « rien de nouveau sous le soleil ». L’autre conservait la nostalgie d’un Âge d’Or, temps heureux, paradis perdu, où les hommes « vivaient comme des dieux, le cœur libre de soucis, à l’écart et à l’abri des peines et des misères » (Hésiode). Le Bien, le Bon, c’était alors de faire comme on avait toujours fait, en regrettant de ne pouvoir revenir dans un passé idéalisé.
Le christianisme, lui, implique une conception du temps linéaire : le monde a été créé, puis il y a eu la chute, et la Rédemption. Nous nous inscrivons dans un temps postérieur à la naissance du Christ et antérieur à la fin des temps, qui verra son retour. À l’inverse du temps descendant qu’implique l’Âge d’Or, le temps chrétien est un temps ascendant, où l’on va d’un « moins bien » vers un « mieux ». Il permet l’idée du Progrès, dont l’homme serait acteur.
Appliquée à la société, cette confiance chrétienne dans le progrès légitime les croyances utopiques dans les « lendemains qui chantent ».
Le christianisme, toutefois, a donné une limite à cet optimisme, avec la notion de péché originel, défendue par saint Augustin. Tout n’est pas possible à l’homme, car il en est, depuis Adam, entaché. Nous ne pouvons, malgré tous nos efforts, nous sauver nous-mêmes, il nous faut la Grâce. Le Royaume de Dieu ne sera jamais de ce monde, dans lequel le chrétien doit sans illusion s’efforcer de participer à l’édification de la Cité des hommes, où il ne sera jamais pleinement heureux ni reconnu. Il n’empêche que son rôle est de faire, autant qu’il est possible – c’est-à-dire jamais complètement – coïncider les deux Cités.
Augustin combattit Pélage, moine breton pour qui, au contraire, l’homme pouvait par lui-même, avec la seule force de sa volonté, accéder à la sainteté. « L’homme est naturellement bon », Rousseau n’a rien inventé.
Ces deux positions vont chacune avoir des suites lourdes de conséquences sur notre propos, et d’abord sur le discrédit moral qui atteint le conservateur.

« AUGUSTINISME POLITIQUE »
L’augustinisme, pour commencer, a été mal interprété sous le nom d’« augustinisme politique ». Celui-ci affirmait la supériorité juridique de l’Église, en charge de guider le peuple des chrétiens dans sa marche vers la Cité de Dieu, sur les États, quelle que soit leur forme, gardiens de la Cité des hommes. « La dignité sacerdotale est au-dessus de la dignité royale, comme l’or est au-dessus du plomb » (Grégoire VII). Le rôle du chef de l’État était, sous l’autorité de l’Église, de conduire son peuple vers la sainteté, ce qui impliquait d’abord de s’efforcer lui-même d’être saint. Bien sûr les souverains verront les choses autrement, ce qui entraînera bien des bras-de-fer, tels la Querelle des Investitures, la lutte du Sacerdoce et de l’Empire, la théorie des deux glaives… Il n’empêche : quels que soient les aléas de cette rivalité, notre civilisation chrétienne a été marquée par cette idée essentielle que le rôle de l’État, donc du Politique, est de conduire le peuple sur le chemin que l’Église lui montre, de rapprocher, autant que faire se peut, la Cité des hommes de celle de Dieu. Un chemin ascendant, donc, sur lequel il faut bien progresser, sans faire du « sur place », et encore moins revenir en arrière, ce qui serait pécher.

POURQUOI UN TEL DISCRÉDIT ?
Passons au discrédit intellectuel qui frappe le conservateur. A lui s’oppose, de lui se moque, « l’intellectuel », qui apparut au XIIe siècle à la faveur de l’urbanisation, notamment à Paris. C’était, à l’instar de son prototype Abélard, toujours un clerc, un fonctionnaire de l’Église (pas forcément prêtre), un « tonsuré ». Pas modeste, ainsi qu’en témoigne Boèce : les philosophes (i.e. les intellectuels) « sont naturellement vertueux, chastes et tempérants, justes, forts et libéraux, doux et magnanimes, magnifiques, soumis aux lois, détachés de l’attrait du plaisir ». Ils se sont, à partir du XIIIe siècle, regroupés dans des universités, institutions d’Église, rattachées à l’évêque puis, après qu’elles s’en furent affranchies par la grève, au pape. On y enseigna, pendant tout le Moyen Âge, la scolastique, cette discipline qui consistait à concilier la théologie chrétienne avec la philosophie grecque, notamment celle d’Aristote. Elle a laissé, Rabelais y a contribué, une mauvaise réputation, pourtant le médiéviste Jacques Le Goff la définit comme « maîtresse de rigueur, stimulatrice de la pensée occidentale [à qui elle fit faire] des progrès décisifs ». Quitte à définir les membres de la Sorbonne comme « des intellectuels imbus d’eux-mêmes, incapables de se départir de leur morgue de savants ». Cette intrinsèque cléricalisation de l’intelligence n’a pu que contribuer à la promotion de ce temps vectoriel ascendant qu’est le temps chrétien, et au discrédit intellectuel de ceux qui ne s’y inscriront pas.
Les rois, dans leur prudence, vont tenter de museler ces forces subversives, en France en nationalisant progressivement l’Église à partir de Charles VII (« gallicanisme ») et en reprenant en main l’Université sous Louis XI.
Quant au pélagianisme, il ressurgit à la Renaissance, avec l’humanisme qui remit l’homme, au lieu de Dieu, au centre de l’univers, à l’image du dessin de Vinci, inspiré de Vitruve, ou encore de cette sentence de Protagoras : « l’homme est la mesure de toute chose ». L’homme est perfectible, il n’a plus besoin de la Grâce pour se sauver lui-même, et rien ne s’oppose à la mise en œuvre d’une société parfaite. Dans son Éloge de la folie, Érasme affirme que l’application des principes évangéliques s’impose dans la vie publique comme dans la vie privée. La tâche essentielle de l’État, dont les dirigeants se doivent d’être exemplaires, sera de former un peuple chrétien. Thomas More imagine dans son Utopie une société qui doit autant à Platon qu’à l’Évangile, et qui ressemble au communisme. C’est aussi l’époque de la Réforme, nombre de mouvements protestants, comme les hussites ou les anabaptistes, mélangeant politique et esprit évangélique, Munzer à Munster, « Nouvelle Jérusalem », ou Calvin à Genève. Il s’agit pour le Politique de mettre l’homme en chemin, vers une Cité de Dieu beaucoup plus fortement confondue avec la Cité des hommes. Le péché de conservatisme est désormais doublé d’un crime.
Cette deuxième dynamique s’est très tôt opposée à l’Église, qui a commencé d’apparaître à la fois comme un obstacle, et comme une concurrente. Sceptique quant à toutes les utopies, elle n’accepte pas que tous les moyens soient mis en œuvre pour tenter de les faire advenir. C’est alors que s’opère un renversement des fronts, l’Église se trouvant accusée de conservatisme par ceux qui parviendront à porter leurs idées au pouvoir, avec la Révolution. Celle-ci se donnera tous les moyens pour les mettre en œuvre. Il en est résulté l’esprit de gauche, un tranquille mélange de supériorité morale et de prétention intellectuelle, toujours indulgent envers les utopistes, quelque sang qu’ils aient sur les mains… Et les conservateurs, c’est-à-dire ceux qui continuent, avec saint Augustin, et avec l’Église, à penser que le Royaume de Dieu n’est pas de ce monde et qu’il n’appartient pas à l’État de tenter de le faire advenir… Méprisés et condamnés par des clercs qui persistent à se prendre pour des curés.

Jean-François Chemain

© LA NEF n°293 Juin 2017

À propos Jean-François Chemain

Jean-François Chemain
Jean-François Chemain, agrégé et docteur en Histoire, a enseigné dix ans en ZEP. Il est l’auteur notamment de Kiffe la France (Via Romana, 2011), Une autre Histoire de la Laïcité (Via Romana, 2013), Tarek, une chance pour la France ? (Via Romana, 2017).