Minaret de Mossoul d'où Baghdadi proclama le califat sunnite le 29 juin 2014.

Daech en déroute ?

La perte de Mossoul et bientôt de Raqqa est un revers important pour Daech, dont le chef, Abou Bakr El-Baghdadi, aurait été tué au début de l’été. Cela n’annonce toutefois pas la fin de la terreur islamiste et l’Irak ainsi libérée ne s’en trouve pas moins confronté à des défis considérables. Explications.

Le 10 juillet dernier, le premier ministre irakien, Haïdar El-Abadi (chiite), s’est rendu à Mossoul pour célébrer la libération de la deuxième agglomération de son pays (2 millions d’habitants), majoritairement sunnite et soumise au joug des djihadistes depuis plus de trois ans. Ce succès a été obtenu au terme d’une offensive de neuf mois menée par une coalition internationale formée par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne, à laquelle participent 69 États en tout, parmi lesquels des alliés régionaux (Jordanie, Iran, Turquie) et bien sûr l’armée irakienne, ainsi que des groupes armés autochtones (chiites irakiens et iraniens, sunnites irakiens et kurdes, chrétiens).
La victoire de Mossoul représente une étape importante dans la lutte contre l’État islamique (EI), souvent désigné par l’acronyme arabe Daech, autrement dit « État islamique en Irak et au pays de Cham » (1). Le 29 juin 2014, après s’être emparé de la cité, le chef des djihadistes, Abou Bakr El-Baghdadi, avait proclamé sous ce nom la création d’un califat sunnite. Dans la foulée, ce pseudo-État s’étendit à l’est, avec la conquête de la plaine de Ninive, principal foyer des chrétiens du pays, où s’étaient réfugiés ceux qui avaient fui Mossoul pour échapper aux massacres et aux conversions forcées ; tous partirent alors en hâte dans le Kurdistan. En même temps, à l’ouest, l’EI envahit le Sinjar, fief traditionnel des yézidis, adeptes d’une religion apparentée au zoroastrisme à laquelle le Coran ne reconnaît aucun droit. Ils firent l’objet de tueries, de déportations et de diverses formes d’asservissement, notamment la vente et le viol des femmes. L’enquête réalisée par Patrick Desbois et Costel Nastasie décrit minutieusement cette barbarie (2).
C’est à Raqqa, ville de 190 000 habitants située dans le nord de la Syrie et baignée par l’Euphrate, que beaucoup de ces captifs ont été emmenés. Au printemps 2014, profitant du retrait de l’armée syrienne aux prises avec la rébellion anti-Assad, Daech l’avait conquise avec toute sa région peuplée surtout de musulmans arabo-sunnites, voisinant avec des minorités kurdes (sunnites) et chrétiennes. Baghdadi avait fait de Raqqa sa capitale administrative. En effaçant une partie de la frontière syro-irakienne, le pseudo-calife abolissait symboliquement le tracé hérité des Accords Sykes-Picot conclus entre Français et Britanniques en 1916 pour réorganiser les anciennes provinces arabes de l’Empire ottoman. Aujourd’hui, la coalition internationale, appuyée par des milices de toutes obédiences regroupées sous la bannière des Forces démocratiques syriennes, est lancée à l’assaut de Raqqa dont la prochaine libération est prévisible.
À ses débuts, l’EI fut bien accueilli par les sunnites de Mossoul, y compris par d’anciens partisans du Baas, le parti laïcisant de Saddam Hussein, anéanti en 2003 par l’offensive américaine. Ils trouvaient là l’occasion de venger l’humiliation que leur inflige depuis lors la politique sectaire des chiites (majoritaires en Irak) qui détiennent le pouvoir à Bagdad. Pour les nostalgiques du califat aboli par Atatürk en 1923, l’EI annonçait en outre le retour d’un prestige perdu. Certains cependant, tout en refusant Daech, ont reproché à l’armée de les avoir abandonnés et ceux qui l’ont pu ont quitté la ville. Eux aussi cultivent donc de la rancœur envers leur gouvernement.
Pendant trois ans, l’EI imposa aux populations soumises un régime de terreur en s’appuyant sur la charia dans sa conception la plus archaïque, justifiant ses méthodes par un projet exaltant, le triomphe mondial de l’islam, motif qui attira dans ses rangs beaucoup de combattants étrangers, y compris des Européens, en manque d’idéal. À présent, l’EI s’effondre au Levant et la mort de son chef, Baghdadi, a été annoncée. Mais l’Irak se trouve confronté à des défis considérables qui compliquent le retour à son unité et à sa stabilité.
Lors de sa visite à Mossoul, Abadi s’est engagé à promouvoir la justice envers tous les citoyens irakiens, quelle que soit leur appartenance ethnique et religieuse, soulignant que « notre diversité est pour nous motif de fierté » (3). Or, l’expérience de l’EI a profondément divisé les sunnites : certains conservent une allégeance à l’idéologie islamiste radicale quels qu’en soient le nom et la forme, attitude qui suscite la méfiance des anti-Daech. Mossoul pourrait donc bien connaître la situation qui prévaut à Fallouja. De 2014 à 2016, cette grande cité sunnite de 400 000 habitants, située à 65 km de Bagdad, a été occupée par Daech qui supplanta alors El-Qaïda (« La Base »), cette organisation matrice du djihadisme, fondée en Afghanistan par Oussama ben Laden, s’étant installée auparavant dans la place pour résister aux troupes américaines. Depuis sa délivrance, Fallouja vit au rythme des bannissements d’ex-collaborateurs ou supposés tels. Ces mesures acceptées par l’État qui en laisse l’application à l’appréciation des tribus locales peuvent être prononcées pour plusieurs générations et toucher des familles entières. En outre, grâce à la corruption endémique qui sévit chez les fonctionnaires irakiens, des terroristes emprisonnés sont libérés contre d’énormes rançons (4).
Par ailleurs, les sunnites de Mossoul redoutent les projets d’installation, dans « leur » ville, de chefs de milices chiites prétextant avoir activement combattu l’EI. Or, ces derniers n’y ont aucun enracinement historique. L’exemple du pays voisin justifie cette inquiétude. En effet, depuis quelques années, des groupes iraniens, appuyés par le Hezbollah libanais, s’établissent en Syrie afin d’augmenter l’influence du chiisme aux côtés du régime alaouite de Bachar El-Assad, contre le sunnisme qui y est majoritaire. En outre, les sunnites irakiens se méfient de leur gouvernement car, à leurs yeux, celui-ci s’appuie trop sur l’Iran, lequel cherche à consolider un axe stratégique chiite de Téhéran à Beyrouth. Il n’est pas anodin que, pour la première fois, Daech ait revendiqué le double attentat meurtrier commis le 7 juin à Téhéran contre le Parlement et le mausolée de Khomeyni. Le problème se posera dans les mêmes termes à Raqqa lorsque celle-ci sera affranchie de Daech. Dans ces conditions, si Abadi ne tient pas ses promesses, on ne peut exclure l’émergence d’un irrédentisme sunnite décidé à créer un État dissident.
À cet antagonisme sunnito-chiite s’ajoute le problème kurde qui a refait surface après la guerre de 2003. Doté depuis 2005 d’une large autonomie au sein de la fédération irakienne, le Kurdistan espère tirer profit du chaos pour obtenir une indépendance complète sur un territoire élargi qui annexerait entre autres le Sinjar. Son président, Massoud Barzani, a annoncé pour le 25 septembre la tenue d’un référendum sur cette question. Mais Bagdad rejette cette décision. Ankara s’y oppose aussi, craignant qu’une telle indépendance n’entraîne la sécession de sa province kurde avec laquelle le président Erdogan est en guerre ouverte.
Quant aux chrétiens chassés de Mossoul et de la plaine de Ninive, leur retour massif, souhaité par le Premier ministre et les patriarches des Églises chaldéenne et syriaque (catholique et orthodoxe) dont ils relèvent, demeure aléatoire. D’abord tout est à reconstruire, ensuite un nombre conséquent d’entre eux ont émigré à l’étranger et, enfin, beaucoup ont perdu confiance aussi bien dans leur État que dans la possibilité d’une vie normale avec leurs compatriotes musulmans, redoutant de surcroît la réapparition des djihadistes. La situation en Égypte, où le régime militaire du maréral Sissi ne parvient pas à contrer Daech qui multiplie les actes anti-coptes, n’est pas de nature à les rassurer.
Car, même dépossédé de ses territoires au Levant, l’EI n’a perdu ni son attrait ni son influence. En témoignent les nouveaux bastions qu’il instaure en Afghanistan, aux Philippines, en Afrique, en Indonésie et même en Chine. Loin d’être morte, son idéologie produit des métastases criminelles dans tout l’univers, y compris en Europe où le sunnisme radical progresse. « La fin de l’EI, c’est aussi la dissémination de la terreur », soulignait récemment avec sa clairvoyance habituelle l’écrivain algérien Boualem Sansal pour qui l’échec de Daech n’est que celui d’un homme, Baghdadi : « un autre, plus dur, mieux inspiré par Allah, lui succèdera » (5).

Annie Laurent

(1) Cham signifie Syrie en arabe.
(2) La fabrique des terroristes, Fayard, 2016, 278 pages, 20 €.
(3) Agence Fides, 11 juillet 2017.
(4) Cf. le reportage « Irak, le fantôme de l’EI plane sur Fallouja la maudite », paru dans Le Monde,
30-31 juillet 2017.
(5) Le Figaro, 30 mai 2017.

© LA NEF n°295 Septembre 2017

À propos Annie Laurent

Annie Laurent
Spécialiste du Proche-Orient, des chrétiens d’Orient et de l’islam, elle est à l’origine de l’association Clarifier et est l’auteur notamment de L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler (mais ne le connaissent pas encore) (Artège, 2017), L’islam peut-il rendre l’homme heureux (Artège, 2012), Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? (Salvator, 2017). Elle collabore régulièrement à La Nef.