Le pape Léon X (1513-1521).

Luther dans son époque

Enfoncée dans les querelles italiennes, mangée par des familles insatiables, la papauté de la Renaissance a eu, trop souvent, des représentants peu édifiants, et leur laxisme, leur népotisme, leur insuffisance, fruits amers de la situation de l’Église, ont ouvert un boulevard à Luther et aux affirmations centrales de son message : autorité souveraine de la Bible, justification par la foi, sacerdoce universel des croyants.

Quand, au matin du 31 octobre 1517, dans la petite ville de Wittenberg, on trouva affiché, sur la porte de la chapelle du château, un factum de Martin Luther, provincial des « Grands Augustins », contenant 95 propositions hostiles à la pratique des Indulgences (lesquelles, souvent mêlées à de déplorables excès, trompaient le pécheur, en l’entretenant, assurait-il, dans une fausse sécurité), Léon X, de la famille des Médicis, avait succédé à Jules II, chef de l’Église entre 1503 et 1513. Prince autant que pape, prince peut-être plus que pape, l’époque s’en accommodera fort bien, et tels étaient aussi ses prédécesseurs immédiats, Alexandre VI (1492-1503) et Jules II, puis, de 1523 à 1534, Médicis comme lui, son cousin Clément VII. Impurs, terribles ou légers, pareils pontifes n’en exerçaient pas moins leur sacerdoce et y croyaient. De même, le haut et le bas clergé romain, nonobstant des mœurs coupables, ne manquait pas à l’orthodoxie ni ne se soustrayait au zèle. N’empêche qu’en maints pays d’Europe, outre de criantes négligences ou absences de capacité dans les charges ecclésiastiques, mille superstitions encombraient la foi. Ainsi du culte des saints, qui confinait fréquemment à l’idolâtrie ou au scandaleux, avec pour corollaire la quête des reliques, auréolées celles-ci de tous les pouvoirs.
L’Allemagne, au demeurant, en regorgeait, et l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage, afin d’attirer un maximum de pèlerins à Wittenberg, enjoignait d’exposer, le jour de la Toussaint, la prodigieuse collection acquise par achats ou échanges. Y figuraient des clous de la Passion, des verges de la Flagellation, ou encore des brins de paille de la crèche, des langes de l’Enfant Jésus, et, ô merveille ! des gouttes du lait de sa Mère… Étrangeté ? Singularité ? Non. Car Cologne possédait les corps des rois mages ; Trèves, la robe sans couture du Christ ; Francfort, un morceau de la nappe de la Cène. À Halle, l’archevêque Albert, frère cadet de l’électeur de Brandebourg, amoncelait aussi les reliques, dont un peu du vin des noces de Cana, une fraction de la manne tombée du ciel, etc., etc. En priant devant ces insignes trésors, en glissant des piécettes dans les troncs, beaucoup d’indulgences, pour sûr, récompensaient le bon peuple.
Essayons de clarifier. Remise, tantôt plénière, tantôt partielle, de la juste peine qu’en raison de ses fautes, le pécheur doit subir dans l’autre monde, mais à la condition d’une sincère confession et d’un ferme repentir, l’Indulgence renvoyait à la somme de grâces mise par Dieu à la disposition de son Église. Étendue, depuis une bulle de Sixte IV, aux douleurs expiatoires des chers défunts, que les mérites des vivants permettent d’alléger ou d’abréger, si elle nécessitait un geste pieux, par exemple le jeûne ou l’aumône, ce geste ne venait qu’à titre d’occasion ou, en quelque sorte, d’appoint. Cependant, à cent lieues de l’idéal pomponné, on vit, le temps passant, de louches trafics, aggravés de discours irréfléchis et maladroits (auxquels fera un sort le dicton suivant : sitôt l’argent tinte dans la cassette, sitôt l’âme – en faveur de qui l’on donne – saute hors du Purgatoire), se répandre toujours davantage, et l’octroi de l’Indulgence, tombola du salut, où tous les billets gagnaient, se muer en espèces sonnantes pour les vendeurs d’absolution.
Il fallait alimenter, nous le savons, les chantiers de la Ville éternelle, payer la foule des ouvriers qui taillaient dans le marbre la plus vaste basilique de la chrétienté. Donc durcir les exigences fiscales, s’ingénier à découvrir des ressources, multiplier réserves, annates, dispenses, provisions, expectatives, friser à chaque instant la simonie. Tout cela allait créer, chez les Allemands, un climat d’irritation, une atmosphère d’orage qui firent le succès des 95 thèses de frère Martin, premier coup de bélier de la grande rupture, consommée après les deux bulles du 15 juin 1520 et du 3 janvier 1521 – à quoi l’excommunié (d’abord tout occupé de son drame personnel et de la solution qu’il lui avait trouvée, bref, de l’affirmation d’une pensée propre, sans l’Église existante, regardée comme corrompue), oublieux des quelques protestations respectueuses de naguère, et désormais ennemi irréconciliable du souverain pontife, qualifié d’Antéchrist, répondra, le 9 octobre 1524, en quittant d’une manière définitive, son froc d’ermite augustin.
La cour romaine sut-elle, d’entrée de jeu, deviner la gravité d’un cri de colère qui, par une pente naturelle et fatale, tendait à remettre le christianisme en dispute dans son fondement, ses dogmes, sa discipline, sa morale, son culte ? Remarqua-t-elle, dès le départ, qu’une fièvre sacrée dévorait Luther, et qu’il assignait à ses expériences particulières une valeur universelle ? Le dominicain Cajetan, éminent théologien et cardinal, avait sur-le-champ discerné, à l’examen du dossier, ce qu’on appellerait « le principe matériel et le principe formel de la Réforme » : d’un côté la doctrine de la justification par la foi et l’attaque contre la notion de mérite, de l’autre l’improbation du magistère infaillible de l’Église. Ce fut lui, d’ailleurs, étant en 1518 légat à Augsbourg, qui, les 12 et 13 octobre, auditionna l’accusé et dut constater sa persistante rébellion – rendue plus virulente au lendemain de l’empoignade de Leipzig, à la fin juin 1519, où un fougueux contradicteur, Johannes Eck, vice-chancelier de l’Université d’Ingolstadt, le poussera à bout et l’amènera à raidir des positions encore équivoques. Résultat : un torrent soudain de réquisitoires dévastateurs contre Rome (dont le De Captivitate Babylonica), et des défis à ses semonces et à ses ultimatums. Le 10 décembre 1520, après avoir brûlé une bulle menaçante de Léon X (Exsurge Domine) au milieu des professeurs et des étudiants de Wittenberg, il sembla solliciter l’excommunication. Elle le frappa le 3 janvier suivant.

LUTHER ENTENDU À WORMS
Dans l’arche germanique en proie aux rumeurs, et frémissante de passions mal contenues, le jeune empereur Charles Quint héritait là d’une ennuyeuse affaire. Par la voix des nonces, le Vatican réclamait la mise au ban de l’hérésiarque, mais la diète réunie à Worms en 1521 va pousser Charles à le faire comparaître pour qu’il soit entendu. Fêté tout au long de son voyage, accueilli près de Worms avec allégresse, Luther, le 17 avril, qu’intimident peut-être la majesté impériale et une cohorte de hauts dignitaires, montre des signes de trouble. Le 18, en revanche, il nie carrément l’autorité du pape, des conciles. Invoquant sa conscience, tributaire de la Parole divine, il s’obstine et refuse de rien rétracter. Si bien que, le 26, forcé de s’éloigner au plus vite, puis déclaré banni de l’Empire, c’est la Wartbourg, nid d’aigle au-dessus d’Eisenach prêté par Frédéric le Sage, qui, dix mois durant, lui servira de cachette et d’abri – la Wartbourg où il entreprendra, malgré d’atroces souffrances, la traduction allemande de la Bible, travail d’une immense importance, achevé en 1534.
Revenu à Wittenberg le 6 mars 1522, installé dorénavant dans son ancien couvent désaffecté, et presque certain d’échapper à la sentence de Worms, que le prudent électeur saxon feignait de ne pas connaître, Luther, appuyé sur un mouvement d’opinion en train de grossir avec une rapidité d’incendie (au risque même d’être débordé), oui, Luther incarnait à présent le Héraut de la Vérité, le clairon de l’Évangile. Ainsi lorsqu’Érasme, humaniste célèbre, eût terminé en 1523 un traité du Libre arbitre, la crainte l’avait saisi de ne pouvoir le divulguer. « Aucun imprimeur, expliquait-il au roi d’Angleterre, n’ose rien publier où Luther soit seulement effleuré ; contre le pape on peut tout écrire. Voilà l’état de l’Allemagne. » Estourbi, abasourdi, le clergé lâchait pied, et beaucoup de ses membres, moines ou prêtres séculiers, dépouillaient leur habit religieux et se mariaient. Ni la diète de 1522, ni celle de 1524, tenues à Nuremberg, ne redressèrent la barre. Chaque fois, face aux envoyés romains qui invoquaient l’édit de Worms, la majorité de l’assemblée se déroba. Et l’union de Ratisbonne formée pour maintenir la fidélité au pape échoua à rallier les princes, hormis l’archiduc Ferdinand d’Autriche et le duc de Bavière, flanqués de l’archevêque de Salzbourg et de l’évêque de Trente.
À cette date, Luther vient de laisser tomber la bure, Luther imprègne les esprits de Ulm à Breslau, et jusqu’à Anvers et à Riga, Luther est le père (admiré ou détesté) de la Réforme. Or, en dépit des crises et des dissidences, elle n’a cessé de progresser, et la débandade accentuée du camp catholique réjouirait le rédacteur, en 1537, des Articles de Smalkalde. Du reste, huit ou neuf ans plus tard, l’approche de la mort, loin de l’éteindre, sut réchauffer son ardeur pamphlétaire. Spécialement aux dépens du pape, « ce pourceau de Satan ».

Michel Toda

© LA NEF n°295 Septembre 2017

À propos Michel Toda

Michel Toda
Historien, collaborateur régulier de La Nef, est l’auteur notamment de Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle (La Table Ronde, 1987), Bonald, théoricien de la Contre-Révolution (Clovis, 1997), Parcours français. De Corneille à Jean Guitton (La Nef, 2007).