Pour croire en l’Europe

À la mi-novembre a été rendue publique « La Déclaration de Paris », dont le sous-titre indique l’objet : « Une Europe en laquelle nous pouvons croire » (1). Signée par douze intellectuels européens, elle rejoint très largement les constats que nous ne cessons de faire sur l’Europe ici même depuis la création de La Nef fin 1990. Les quatre signataires français interviennent plus ou moins régulièrement dans nos colonnes : Philippe Bénéton, Rémi Brague, Chantal Delsol et Pierre Manent. Parmi les autres signataires, signalons Robert Spaemann (Allemagne) ou Roger Scruton (Grande-Bretagne).

Cette Déclaration rompt radicalement avec la vision de l’Europe qui domine très largement dans toutes les sphères dirigeantes, qu’elles soient politiques, économiques, médiatiques, culturelles, religieuses… En effet, le principe fondamental de ce texte est de défendre une Europe des nations, quand l’actuelle « construction européenne », depuis l’Acte unique de 1987, tend à laminer progressivement la souveraineté des nations dans l’optique non avouée de la transférer vers ce qui finira par être un État européen si l’on ne stoppe pas cette évolution mortifère. « L’Europe véritable est, et sera toujours, une communauté de nations, chacune jalouse de sa singularité » (n. 12), lit-on dans ce texte.

LA DÉMOCRATIE CONFISQUÉE

Les auteurs soulignent que l’Europe s’est caractérisée par la recherche d’une plus grande participation collective à la vie politique des nations. Or, l’Union européenne conduit au mouvement inverse et, par sa centralisation et sa bureaucratie – fondamentalement contraires au principe de subsidiarité qui est l’un des piliers de la doctrine sociale de l’Église –, confisque une démocratie acquise parfois de haute lutte dans chacun de nos pays. Non seulement les peuples ne se sentent plus représentés par Bruxelles, mais « cette fausse Europe n’encourage pas vraiment une culture de liberté. Elle promeut une culture d’homogénéisation dictée par le marché et un conformisme imposé par la politique » (n. 16).

Cela se vérifie tout particulièrement lorsque l’on conteste la volonté multiculturaliste qui anime nos européistes convaincus et que l’on ose penser que l’immigration massive et l’islam posent un grave problème à l’Europe, pire que les frontières sont nécessaires et bienfaisantes. « Une immigration sans assimilation est une colonisation, écrivent nos auteurs, et celle-ci doit être rejetée. Nous attendons justement de ceux qui migrent vers nos terres qu’ils s’incorporent à nos nations en adoptant nos mœurs » (n. 27).

Face au « tout marché » qui se développe avec la mondialisation – tout étant à vendre et à acheter, jusqu’au ventre des femmes –, la Déclaration invite à orienter les marchés en vue de finalités sociales et insiste sur l’impérieuse nécessité de parvenir à un consensus moral minimum qui, selon nous, ne peut être que la loi naturelle : « L’Europe doit retrouver un nouveau consensus à propos de la culture morale afin que les populations soient guidées vers une vie plus vertueuse » (n. 30). Et nos auteurs soulignent l’importance de la famille et du mariage, « fondement de la société civile » et « base de l’harmonie entre les hommes et les femmes » (n. 33).

RETROUVER UNE FIERTÉ LÉGITIME

Ces changements ne seront possibles que si les Européens retrouvent la fierté de ce qu’ils sont en cessant d’être des « orphelins volontaires », en cultivant la grandeur de leur passé, sans nier ses pages moins glorieuses et sans répudier les racines chrétiennes qui nous ont tant donnés, à commencer par l’anthropologie qui donne un sens à la personne et à sa dignité. Notre principal ennemi aujourd’hui, c’est nous-mêmes : nous nous auto-détruisons parce que nous ne savons plus nous aimer nous-mêmes, c’est un ferment de dislocation plus puissant encore que le libéralisme ou l’islam.

Cette haine de soi, nous la devons largement aux horreurs des deux guerres mondiales qui nous ont traumatisés. Et la gauche, sur ce terreau, a alimenté la culpabilité en jouant sur la peur d’un fascisme toujours renaissant et donc toujours menaçant incarnant le mal absolu, auquel elle a opposé le mythe de l’Autre, personnification du bien, d’où son idéalisation du multiculturalisme, sa volonté immigrationiste et son aveuglement sur l’islam.

Il faut sortir de cette logique suicidaire et c’est bien le sens de cette « Déclaration de Paris » qui appelle à aller plus loin : réfléchir aux pistes pour bâtir concrètement une autre Europe, celle « en laquelle nous pouvons croire » et que nous pourrons aimer car l’Europe unie demeure un projet exaltant et nécessaire.

Christophe Geffroy

(1) Cf. le texte intégral de cette Déclaration sur le site <thetrueeurope.eu>. Elle sera aussi publiée au Cerf en janvier, le think tank Thomas More devant en assurer la communication en vue des élections européennes de mai 2019. Les signatures seront bientôt ouvertes à tous.

© LA NEF n°298 Décembre 2017

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).