Pasteur Alain Joly.

Un regard luthérien

Alain Joly, pasteur luthérien depuis 1992, a été titulaire de la paroisse des Billettes à Paris et a dirigé le Centre culturel luthérien de 1995 à 2009. Engagé dans l’œcuménisme, il vient de publier avec l’abbé Guillaume de Tanoüarn un échange qui mérite l’attention (1).

La Nef – Comment définiriez-vous le luthéranisme, à la fois par rapport au catholicisme et au protestantisme ?
Pasteur Alain Joly – Dans une perception un peu facile et cependant assez juste, on considère souvent la spécificité luthérienne comme une voie moyenne ou un pont entre le catholicisme romain et le monde protestant d’inspiration calviniste. Il me paraît préférable de l’envisager comme une continuation de l’Église latine ou d’Occident, séparée du siège de Rome, mais issue de lui, partageant la mémoire des siècles antérieurs, de l’antiquité chrétienne et du Moyen Âge, et s’étant risqué à la séparation.
Le luthéranisme ne se définit pas comme un mouvement de pensée dans lequel se reconnaîtraient des adeptes : ce sont des Églises instituées dont les qualifications revendiquées demeurent celles de la confession de foi ancienne. Les Églises luthériennes, avant de dire leurs particularités de doctrine, de liturgie, d’hymnologie et de mode de gouvernance, se déclarent une expression authentique de l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. Il faut évidemment entendre la notion de catholicité, non dans son acception romaine, mais dans sa dimension évangélique d’universalité temporelle et spatiale, qui concerne sa mission reçue du Christ pour le salut jusqu’aux extrémités de la terre et jusqu’à la fin des temps.
Cela dit, le luthéranisme se caractérise par un christocentrisme et une insistance fondamentale sur l’œuvre accomplie par le Christ et saisie par la foi, qu’énonce la doctrine de la Justification, dont découlent toute la théologie et la pratique religieuse. Les Églises luthériennes se distinguent des autres Églises constituées depuis la Réforme protestante du XVIe siècle, ou des courants évangéliques plus récents, par un attachement à la tradition liturgique, la foi en la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, et une compréhension du ministère épiscopal nécessaire à l’unité de l’Église. Elles partagent avec toutes les autres dénominations protestantes l’affirmation de l’autorité des Écritures Saintes pour établir et vivre sa foi et son témoignage.

Dans votre passionnant débat avec l’abbé de Tanoüarn, vous dîtes que l’essentiel pour une réconciliation à espérer concerne l’Église (cf. p. 111) : pourriez-vous nous explique votre pensée ?
Si la Réforme engagée par Martin Luther dans la deuxième décennie du XVIe siècle a d’abord été une position d’expérience personnelle vécue par lui, la suite des événements sera décisive pour l’émergence d’un mouvement beaucoup plus ample, l’institutionnalisation d’Églises définitivement séparées du centralisme romain, et prétendant même ne plus en entrevoir la nécessité afin que l’Évangile soit correctement diffusé. J’ai beaucoup insisté sur cette tension entre la rébellion individuelle (quoique environnée de compagnons et d’adversaires) de Luther, puis ce qu’il a posé d’actes et de discours pour une réforme à l’intérieur de l’Église, et l’avènement des Églises établies. Celles-ci, principalement en Allemagne et en Europe du Nord à cette époque, mais aujourd’hui dans la plupart des pays du monde, avec de très fortes communautés dans les deux Amériques et en Afrique, ont pris le relais de l’Église catholique romaine, en devenant des Églises territoriales, identifiables aux communautés politiques, royaumes, principautés et villes libres.
C’est ce premier point, historique et constitutif des Églises locales et nationales, qui oriente à considérer la dimension ecclésiale comme le lieu des réconciliations. Il va de soi, me semble-t-il ensuite, que la théologie des protestantismes est immanquablement une quête d’ecclésialité authentique, et qu’au-delà des dénominations liées aux ruptures de l’histoire tout autant qu’aux choix de compréhension des choses de la religion chrétienne, tous, catholiques, luthériens, orthodoxes, anglicans, etc., revendiquent d’être « l’Église de Jésus-Christ ». Or, puisque celle-ci est fondée par lui, le Christ, il y a urgence à vérifier sa fidélité en la diversité et en la communion espérée. Ce ne sera pas autrement qu’en confrontant nos expériences de vie d’Église et nos définitions de ses limites, ou, pour le dire en interpellation d’insatisfaction, au-delà des limites de chacune. Où est la véritable Église du Christ ? L’enjeu n’est pas mince d’y vouloir donner réponses, ensemble.

Luther a dénoncé des dérives graves dans l’Église de son temps, comme le « trafic » des indulgences ou une papauté peu soucieuse de suivre l’exemple du Christ : la rupture avec l’Église catholique était-elle nécessaire pour opérer la réforme dont l’Église avait besoin alors ?
Réduire le réformateur Luther à la dénonciation des abus de l’Église de son temps est trop caricatural. Pour lui, il s’agit avant tout de restaurer la prédication de l’Évangile dans sa pureté, dans l’ordre de l’interprétation de la Parole de Dieu et de la doctrine. N’oublions jamais que Martin Luther était non seulement moine augustin et prêtre, mais également et surtout professeur d’Écriture Sainte à l’université de Wittenberg. Il enseigne toute sa vie, et ses cours sont tous fondés sur l’Ancien et le Nouveau Testaments. Les critiques du comportement de la cour pontificale, et même la pratique honteuse selon lui, parce que non conforme à la Bible et à la doctrine traditionnelle des Pères, des indulgences, ne sont que conséquences de sa relecture de l’Évangile. Ce qu’il entend par Évangile, ce ne sont pas les seuls Matthieu, Marc, Luc et Jean, mais la totalité des Écritures saintes qui sont bonne nouvelle de l’œuvre accomplie par le Christ pour la rédemption des croyants. Sans diminuer la colère des réformateurs du XVIe siècle (et avant eux durant le Moyen Âge), il faut concevoir la réforme de l’Église comme d’abord une réforme de la théologie et de l’anthropologie chrétienne. S’il ne s’était agi que d’abus, comme chaque siècle en a connu, les Réformes, protestantes et catholique (le concile de Trente), n’auraient pas eu l’ampleur qui les font marquer d’une majuscule. La Réforme est l’aspiration à la croissance de l’Église et de la foi et non la seule correction d’abus circonstanciés.

Un pays comme la Suède donne l’impression d’une Église luthérienne qui a épousé toutes les revendications de la modernité (ordination des femmes, « mariage » homosexuel) et qui ne s’en porte pas mieux pour autant : la Suède est-elle représentative de la situation du luthéranisme dans le monde ?
L’établissement de la Réforme luthérienne en Suède remonte aux années 1530-1531, mais la rupture définitive, concordant avec une volonté de renforcer l’unité du royaume par et autour de Gustav Vasa, fut effective en 1544 lors de la Diète de Västerås. Depuis lors, et pour deux siècles au moins, la Suède conquérante sera comme le fer de lance du luthéranisme en Europe. Traversée de différents courants, du piétisme des Réveils du XIXe siècle à l’orthodoxie de l’enseignement de l’université de Lund, et jusqu’au libéralisme le plus large, l’Église de Suède (elle se nomme ainsi parce qu’elle fut la seule Église d’État, jusqu’à une date très récente, dans le royaume) est à l’image de notre monde actuel, bouleversée dans ses fondements, tiraillée entre la grande tradition conservatrice et les modernismes les plus provocateurs sous la revendication affichée de l’émancipation… Il est vrai, puisque vous évoquez ces points, que 40 % des ministres du culte, les pasteurs, sont actuellement des femmes, y compris des évêques et particulièrement l’archevêque d’Uppsala, et que depuis 2009 la loi civile, en Suède, autorise les mariages de couples de même sexe, ce que l’Église de Suède a accepté officiellement.
Il y a dans le monde plus de 75 millions de chrétiens luthériens et probablement un tiers de plus si l’on compte les alliances non-membres de la Fédération luthérienne mondiale (partenaire officiel de l’Église catholique) comme le Synode de Missouri. On ne peut donc pas dire, malgré les projecteurs souvent braqués sur la Suède, que ce luthéranisme soit représentatif, par exemple, des communautés africaines et américaines, sauf à dire qu’elles sont aussi diverses dans leurs expressions et positionnements éthiques. Il y a des Églises luthériennes où le ministère féminin n’est pas possible et où il est impensable de réfléchir à l’éventualité de bénédiction des couples homosexuels. On voit bien qu’on se trouve en présence de courants et de tendances multiples. Les risques de division en interne ne sont pas à exclure en fonction de décisions récentes prises par des autorités à l’écoute des changements du monde.

Les évolutions du luthéranisme sur les questions sociétales ne rendent-elles pas plus difficile le rapprochement avec l’Église catholique ?
Vous avez manifestement raison de poser cette question, car c’est là l’un des enjeux de l’unité ecclésiale, la fidélité aux exigences de l’Évangile. Mais nous devons garder confiance que l’ère du libéralisme éthique et théologique de certaines Églises luthériennes ou protestantes pourrait bien se clore par un retour à l’authentique Réforme que le Christ donne lui-même à son Église par les dons de son Esprit saint.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Alain Joly et Guillaume de Tanoüarn, Martin Luther. Le défi de la transgression, préface de Raymond Kévorkian, Éditions Onésime 2000, 2017, 120 pages, 16 €.

© LA NEF n°295 Septembre 2017

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).