Eclatements

Chaque mois, je cherche pour mes lecteurs de la Nef le sujet de « politique étrangère » le plus marquant du moment. Ce mois-ci, il semble que le monde s’affole, la plupart des États eux-mêmes se trouvant en situation de délitement avancé, de sorte que les sujets surgissent de tous côtés.
Pour ce numéro de novembre, l’élection allemande paraissait s’imposer, d’autant qu’elle aura d’importantes conséquences. On a beaucoup glosé sur l’émergence d’un parti comme il s’en installe partout en Europe. Mais la leçon majeure est l’affaiblissement d’une Chancelière qui, ne recueillant même pas le tiers des électeurs qui se sont déplacés, a perdu la couronne de lauriers que lui ont tressée pendant des années la bien-pensance et toutes les cours d’Europe et de Navarre réunies. Une fois détruite la « grande coalition » (avec le parti social démocrate, lui aussi en décrue comme tant de partis), la CDU aura besoin d’au moins trois partis alliés pour s’assurer d’une majorité. Il est d’ailleurs notable que la CSU bavaroise rue elle-même dans les brancards, signe d’une sorte de sécession politique d’une Bavière catholique qui ne supporte plus l’arrogance Turque – géographiquement et historiquement, Munich est plus proche de Vienne que de Dresde, Kiel ou Brême…
On peut espérer que ce revers inattendu fera perde à Frau Merkel un peu de cette arrogance avec laquelle elle imposa à son peuple (certes sous la pression du patronat auquel elle ne refuse rien) des flots déments de réfugiés, et que, plus fragile qu’on ne croit, la fédération allemande perdra elle-même un peu de la suffisance avec laquelle elle traite, outre la France (mais on est habitué et M. Macron, en cédant platement dans l’affaire Siemens, semble s’en accommoder comme les autres), une Europe centrale et orientale elle aussi en sécession, obstinée à refuser les quotas de migrants que Berlin-Bruxelles prétend lui imposer – et cela, malgré un référendum contraire en Hongrie ! Mais de ce sujet, qui risque de faire un jour éclater l’Europe, nous aurons à reparler.

C’est d’ailleurs en ce sens que les élections d’Autriche sont intéressantes : tout montre que, à la différence des pays de l’Ouest, on n’y a pas oublié les invasions turques, et le bon résultat des partis qui s’alarment de l’invasion migratoire (la droite et les populistes, qui à eux deux approchent 60 % des voix) prouve que Vienne partage les inquiétudes des pays du centre, de l’Est et des Balkans. Au reste, cette même élection prouve ce que nous savions déjà : que de bonnes relations entre la droite populiste et la droite de gouvernement peuvent créer, pour peu que surgisse un chef charismatique tel que le jeune Kurtz, une large majorité…

Le premier anniversaire de l’élection de M. Trump, début novembre, était un autre sujet possible : occasion d’un premier bilan qui n’est pas si vide que ne le disent les médias officiels, et qu’ils le répéteront à qui mieux mieux en cette occasion. Non que le professionnalisme du nouveau Président soit établi : en voilà un qui n’a jamais entendu parler des deux corps du roi, le facétieux Donald dominant fâcheusement le président des États-Unis, président éphémère qui aura au moins servi à révéler l’étonnante schizophrénie des États-Unis. Mais il y a quelques succès : par exemple sur la composition de la Cour Suprême, qui peut désormais canaliser bien des déraisons sociétales, sur la limitation de l’immigration, surtout sur la politique étrangère, infléchie dans un sens isolationniste qui ne peut que nous servir – ainsi en Iran, où les rodomontades de Trump, qui ne sont là que pour justifier la prolongation, voire l’aggravation d’un de ces embargos absurdes que l’Empire inflige à divers peuples de la planète, fournissent aux Européens l’occasion de renforcer leur présence. D’une manière générale, bien que de nombreux points restent obscurs, les États-Unis semblent se dégager peu à peu d’un Proche-Orient où les obsessions des faucons, naïves ou non, ont fait en trente ans bien des ravages. Hélas, ceux-ci sont de toute façon irrattrapables. On le voit avec la sécession kurde qui, grosse de nouveaux conflits, continue à émietter, c’est-à-dire à neutraliser politiquement un Proche-Orient arabe qui n’est plus en mesure de tenir la dragée haute à Israël.

D’autres « sujets du jour » sont à ranger dans la même catégorie de sécessions, comme si ce monde devait éclater à l’infini : 55 États membres lors de la création de l’ONU, 193 après l’éclatement du Soudan – une fois encore aux bons soins de l’Empire qui sait ne pouvoir régner qu’en divisant. On parle peu, par exemple, du début de sécession qui gronde depuis des semaines au Cameroun, de la part d’une minorité anglophone désireuse de s’affranchir de l’emprise de la majorité francophone maîtresse des deux capitales, économique (Douala) et politique (Yaoundé) – mais il nous faudra y revenir. Comme il faudra revenir sur une autre, la Catalane, qui semble bien, à l’heure où ces lignes sont écrites, s’achever en fiasco tant elle fut menée en dépit de tout bon sens, mais qui n’en révèle pas moins, en Europe aussi, la pente générale vers la désintégration des États, et une sorte de désorganisation et d’involution générale du monde qui ne laissent pas d’inquiéter.

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°297 Novembre 2017

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).