Etats ou anarchies ?

Dans notre dernière chronique (« Éclatements », La Nef n°297), nous pointions l’angoissante question de la désagrégation des États et, conséquemment, la dilution de la politique elle-même, entendue comme la mise en ordre ou la correction plus ou moins rationnelle des désordres de ce monde.
De cette dissolution du politique, l’actualité fournit d’innombrables aspects : l’absence de charisme populaire de la plupart des dirigeants ; la désertion électorale qui déligitiment et donc affaiblissent les gouvernements ; la déliquescence des services publics – celui de la Justice par exemple, quand la dénonciation vaut condamnation, court-circuitant l’instrument judiciaire ; l’évasion fiscale, dont les stupéfiantes révélations des « paradise papers » montrent l’ampleur, si incontrôlable que les plus gros contribuables privent peu à peu les États de l’essentiel de leurs ressources – soit dit en passant, on reste consterné que le phénomène soit entretenu par plusieurs États de l’UE au détriment d’autres, la fameuse « Europe de Bruxelles » n’ayant jamais réussi à rapprocher les systèmes fiscaux de ses membres, lesquels au contraire ne cessent de diverger. Or, si ladite « Union » avait une utilité, c’était bien celle-là ; mais nous savons de longue date que la prétendue « construction » européenne contribue elle aussi à dessaisir ou, comme disent les Modernes dans leur langage, à « déconstruire » les États européens, plongeant ladite Europe dans l’impuissance politique, dont l’incapacité à repousser l’invasion migratoire est un aspect consternant.

PARTITION OU DÉSAGRÉGATION POLITIQUE
Le plus puissant moteur de la désagrégation politique reste cependant la presque universelle partition : si nous n’avons pas à parler ici des partitions intérieures que sont les quartiers, zones et quelquefois villes entières qui échappent au contrôle de notre État (mis à part les services qui allouent des crédits à ceux qui le bafouent), nous avons vu qu’elles touchent de par le monde des régions entières, dites « rebelles », que ce soit au Proche-Orient et en Afrique, d’autant plus arrogantes que l’Empire leur prête souvent la main – le cas le plus grinçant fut celui de l’Irak, aujourd’hui de la Syrie, ou plus encore la Libye, pauvre pays où l’explosion de l’État, au bénéfice de bandes se partageant territoire et puits de pétrole, provoque la multiplication d’armées privées et de réseaux de passeurs et d’esclavagistes, ces derniers n’hésitant plus à organiser à ciel ouvert des marchés aux esclaves. Affaiblir les États, le même Empire, aidé en l’occurrence de l’Allemagne, s’y emploie aussi en Europe, notamment en Yougoslavie, dont l’éclatement servit tant sa politique – voir le Kosovo, où, autour d’une grande base de l’OTAN, règnent bandes et trafics en tous genres…
Certes, la désagrégation marque le pas en Europe, comme nous l’avions aussi noté dans notre chronique de juillet (La Nef n°294), pointant les impasses où se trouvaient ces derniers temps les indépendantismes flamands, écossais, italiens du Nord, mais aussi bretons, corses et basques… Nous ajoutions que le plus grave abcès de fixation serait la Catalogne, ce qui s’avère en effet depuis plusieurs semaines sous nos yeux. Cependant, pour vive qu’elle soit dans les esprits, cette menace-là pourrait bien, elle aussi, s’étouffer elle-même tant elle est mal fondée et mal menée.
Mal fondée, d’abord, puisque la Catalogne n’a guère d’épaisseur historique : elle n’a jamais été un royaume comme les Asturies, la Galice, la Castille, la Navarre ou l’Aragon, dont elle n’est qu’une partie – n’ayant même constitué un temps qu’une partie du Roussillon français. Le « catalanisme » n’est guère apparu qu’au XXe siècle, avec l’affaiblissement de l’État espagnol et les troubles politiques qui en résultèrent, notamment la guerre civile, qui vit la région, partagée entre communistes et anarchistes, résister au franquisme, lequel en retour le réprima violemment, la centralisation madrilène allant jusqu’à interdire toute expression du catalan, du moins jusqu’aux années 60 où la philologie catalane fut de nouveau permise, ainsi que la publication et la représentation d’œuvres en langue régionale. Depuis la chute de Franco, la revanche régionaliste n’a pas de retenue : bénéficiant d’un très large statut d’autonomie (encore renforcé en 2006 par le très socialiste Zapatero), la Generalitat entreprit en retour d’interdire l’usage du « castillan » dans plusieurs services publics, notamment dans les enseignements universitaires.
Les passions s’en mêlèrent, avec cette fièvre hyperbolique qui est le lot du pays depuis des siècles (on n’imagine guère pareille boursouflure dans les sécessions du Nord), de sorte que les leaders indépendantistes, qui ont organisé un référendum dans des conditions abracadabrantes (pas de liste électorale, souvent pas d’isoloir, etc.), ont, par passion, comme il arrive souvent, desservi leur cause. On en est là, et si les élections de décembre trancheront l’épisode, elles ne résoudront sans doute pas la question de fond, surtout si la « cause » est un jour soutenue par un ou plusieurs États étrangers, où par « Bruxelles », toujours elle, où il n’est pas étonnant que le bouillant Puigdemont soit allé chercher son refuge et sans doute ses soutiens, comme nous le verrons prochainement ; ce sera l’occasion de reparler de la très délicate géopolitique de notre voisin espagnol – si exposé au grand mal de l’époque, l’anarchie.

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°298 Décembre 2017

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).