Nouvelle traduction du Pater : la question du mal

Le vieux débat opposant certaines franges du monde catholique francophone entre elles, à propos de la traduction du Notre Père, a pris fin – provisoirement ? – ce 3 décembre, avec l’adoption du « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». On sait que le « Ne nous soumets pas » dont l’usage avait supplanté le plus ancien « Ne nous laisse pas succomber » hérissait le poil de nombreux fidèles qui y voyaient maladroitement figurer l’idée hérétique selon laquelle Dieu lui-même serait, sinon l’auteur du mal, au moins son pourvoyeur indirect.
Cette nouvelle formule, qu’elle soit la plus adéquate ou non, est l’occasion de rappeler que ce débat si antique qu’il précède la venue du Christ, puisqu’on le trouve aussi bien chez Aristote que chez Job dans l’Ancien Testament, a toujours été tranché par l’Église catholique dans un sens négatif : non, Dieu, qui est le souverain bien, ne peut être l’auteur du péché, ni son instigateur. Et même, plus loin encore, saint Thomas dans le De Malo affirme ceci que l’on a tendance à oublier : « Il reste donc que rien d’autre que la volonté n’est directement la cause du péché de l’homme. Ainsi, il est donc évident que le diable n’est pas au sens propre la cause du péché, mais qu’il ne l’est qu’à la manière de quelqu’un qui persuade. » Ceci étant la conséquence de la reconnaissance et de la promotion du libre-arbitre, tel que saint Augustin le définit, et qui fonde profondément la vision de l’homme dans la civilisation chrétienne.

TROIS MAUX DE NOTRE ÉPOQUE
En quoi ce long débat nous concerne-t-il encore aujourd’hui, et aujourd’hui plus que jamais peut-être, c’est ce que la longue litanie d’accusations publiques par médias et réseaux sociaux interposés révèle assurément. Ces accusations qui débordent toutes les institutions judiciaires sans vergogne, institutions créées précisément pour éviter tel déferlement, mettent au jour trois maux consubstantiels à notre époque.
Le premier, c’est combien elle semblait avoir paradoxalement oublié que le mal est dans l’homme – pas seul heureusement, mais il y est tout de même – et combien il peut se manifester à tout moment et chez tous, tant que la volonté s’y soumet. Bref, que l’homme est pécheur, quels que soient son rang et son apparence extérieure. Mirifique réalité que notre époque semblait méconnaître, et où l’on semble tout à coup découvrir que celui qui avait jeté la première pierre avait aussi péché.
Le second, c’est que notre appétit contemporain de dénonciation de fautes chez les autres est intimement corrélé à l’absence de réflexion et de doctrine sur ce qui pourrait être la cause du mal. Ayant oublié que le mal, quoiqu’il soit métaphysiquement privation, est agissant en tant qu’être personnel angélique, on a du même mouvement oublié ce qui en déclenche l’acte, c’est-à-dire ce qui tente. C’est-à-dire l’organisation de ce monde qui, érigeant de multiples interdits extérieurs, fait fi de l’éducation intérieure, de l’éducation de l’intelligence et de la volonté et ne leur interdisant rien à elles-mêmes leur interdit pourtant d’exprimer ce qu’il leur a vendu comme désirable. Concupiscibilité et irascibilité sont les vertus cardinales de ce monde promouvant la domination et la consommation. C’est du moins ce que l’on répand dans les consciences et quand certains tentent de le mettre en application, on les condamne aussitôt au pilori. Il n’y a plus de libre-arbitre lorsqu’il n’y a plus que licence et que la conscience n’est pas éclairée ni ordonnée au bien. Pas vu, pas pris, c’est notre devise.

QUI EST PRIS EST CONDAMNÉ SANS RECOURS
Mais alors, et c’est le troisième de ces maux, et le pis, par retour de balancier tout logique : qui est pris est condamné sans recours. C’est une vieille loi du monde que la licence complète interdit de croire en la miséricorde. Le mal entraînant le mal, la conscience saccagée ne peut même imaginer le pardon, trop éloignée de la lumière. « Mais délivre-nous du mal », continue le Notre Père, ce qui est le rôle principal de l’Église militante, bien plus que d’indiquer le péché : indiquer les voies du salut. Et c’est sans doute là l’une des missions prophétiques de François, qui insiste beaucoup sur la miséricorde, ainsi lorsqu’il cite l’encyclique Dives in misericordia (1980) de saint Jean-Paul II : « La mentalité contemporaine semble s’opposer au Dieu de miséricorde, et elle tend à éliminer de la vie et ôter du cœur humain la notion même de miséricorde. Le mot et l’idée de miséricorde semblent mettre mal à l’aise l’homme qui, grâce à un développement scientifique et technique inconnu jusqu’ici, est devenu maître de la terre qu’il a soumise et dominée (Gn 1, 28). Cette domination de la terre, entendue parfois de façon unilatérale et superficielle, ne laisse pas de place, semble-t-il, à la miséricorde. »

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°298 Décembre 2017

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).