Notre-Dame de Paris

Laïcité : où en est-on ?

La « laïcité républicaine », qui a fonctionné jusqu’aux années 70-80, se trouve aujourd’hui confrontée à deux problèmes qui la laissent désarmée : le rejet des limites et l’islam. 

En lisant les deux documents des évêques français sur la laïcité publiés en 1996 et 2005 (1), on pourrait penser, qu’après bien des tumultes, nous avions atteint, dans les rapports Église-État, un équilibre suffisamment satisfaisant pour qu’aucune des deux parties ne souhaite le remettre en cause. En réalité, nous le verrons, déjà en ces années, l’équilibre avait été rompu. Et depuis, un nouvel élément a de toute façon brisé la vision irénique de la laïcité : la présence massive d’un islam de plus en plus revendicatif issu de l’immigration.

Il n’y a rien d’étonnant à ce que les catholiques français soient mal à l’aise et divisés sur la laïcité, à la fois pour des raisons propres à notre histoire nationale, mais aussi pour des raisons liées aux positions de l’Église sur les questions politiques. C’est un sujet vaste et complexe qu’il est malaisé de synthétiser très succinctement. Essayons cependant.

RAISONS LIÉES À L’ÉGLISE

Dans l’inculture généralisée qui est la nôtre, le terme de « chrétienté » évoque le plus souvent la domination indue de l’Église sur le politique, comme si l’Europe avait subi jadis le joug d’une longue théocratie. La réalité est bien différente. Si l’on peut dire, d’une certaine façon, que le christianisme est bien à l’origine du concept de laïcité par la distinction des pouvoirs que le Christ pose dans son célèbre « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21) – nouveauté inouïe pour l’époque –, il n’en demeure pas moins que l’Église ne cessa de batailler tout au long des siècles pour se dégager de l’emprise de pouvoirs temporels, certes chrétiens, mais cherchant souvent à dominer le spirituel afin de l’empêcher d’être un contre-pouvoir trop puissant. Les rapports Église-État furent donc tantôt complices, tantôt tumultueux. C’est dans ce contexte que s’élabora progressivement une doctrine des deux pouvoirs qui trouve son expression la plus achevée dans l’encyclique de Léon XIII Immortale Dei (1885). Le problème est qu’elle pose au sommet un « État chrétien » au moment même où la sécularisation les a déjà fait tomber dans la plupart des pays européens.

Il était difficile, pour l’Église, de ne pas tenir compte d’une situation nouvelle qui tournait la page de la « chrétienté sacrale » dont l’apogée culmina, au Moyen Âge, lors du siècle de Saint Louis. C’est le concile Vatican II (1962-1965) qui prit acte de ces changements et, sans développer de nouvelle doctrine, enrichit cependant l’approche catholique par la proclamation du droit à la liberté religieuse (Dignitatis humanae en 1965). Dans un discours d’une exceptionnelle portée aux membres de la Curie romaine, le 22 décembre 2005, le pape Benoît XVI expliqua qu’il n’y avait pas de rupture dans l’enseignement fondamental de l’Église sur ces questions, tout en reconnaissant qu’il pouvait y avoir des « discontinuités » sur des aspects contingents qui n’avaient pas été perçus comme tels à l’époque.

Bref, bien que les papes soient abondamment revenus sur ces questions pour expliciter et compléter Vatican II, ils n’ont cependant jamais exposé d’une façon systématique la doctrine « politique » de l’Église – si tant est qu’elle doive en avoir une ! –, si bien qu’il persiste aujourd’hui une marge d’interprétation qui donne lieu à des débats, parfois acharnés, mais somme toute légitimes (2). C’est le premier aspect qui explique un certain malaise sur les rapports des catholiques à la politique. Malaise, au reste, qui est sans doute aussi inhérent à la situation pérégrinante du chrétien ici-bas, puisqu’il sait que sa fin ultime n’est pas de ce monde et que tout ce qui est humain est marqué du sceau de l’imperfection, y compris la relation Église-État dont il ne peut exister d’équilibre idéal, parfait et définitif (3).

RAISONS LIÉES À NOTRE HISTOIRE

Il y a une autre cause de malaise qui relève de notre histoire et qui tient aux conséquences de la Révolution française. Celle-ci devint assez vite antichrétienne, persécuta l’Église avec grande violence au point de vouloir l’éradiquer du territoire national. Elle en sortit durablement marquée et fort diminuée. Quoique s’étant beaucoup redressée au XIXe siècle, une nouvelle persécution intervint sous la IIIe République avec une sécularisation agressive menée sous l’égide de la franc-maçonnerie. « Le signal annonciateur, écrit Émile Poulat, fut donné par le Grand Orient de France et sa “laïcisation” de 1877 : renonçant à invoquer le “Grand Architecte de l’univers”, il rompait avec le déisme de la Grande Loge d’Angleterre […]. La maçonnerie, société secrète, voilà donc la tête pensante et responsable du complot anticatholique […]. Le but avoué, c’est le démantèlement de la puissance catholique, à commencer par ses deux grandes forteresses : les congrégations et l’enseignement » (4). Persécution qui aboutit à la loi de séparation de l’Église et de l’État en 1905. « La loi de séparation, poursuit Émile Poulat, n’est pas un accord entre les parties, mais un acte de force. Elle achève l’œuvre laïque entreprise par la Révolution » (5).

Il faudra l’Union sacrée de la Première Guerre mondiale et bien du temps pour que ces cicatrices se referment et que la méfiance réciproque s’estompe peu à peu, sans jamais disparaître totalement. Les « laïcistes », animés par l’idéologie des loges, estiment n’avoir jamais assez repoussé la religion dans la sphère privée, même s’ils ont obtenu gain de cause sur la plupart de leurs revendications ; quant aux chrétiens, leur méfiance est épisodiquement réactivée par des mesures ouvertement agressives ou tout bonnement heurtant de front leurs plus profondes convictions, notamment en matière morale.

LAÏCITÉ APAISÉE ?

Il n’en demeure pas moins qu’on pouvait admettre, jusque dans les années 70, que la laïcité française permettait un équilibre acceptable, globalement conforme à l’approche catholique telle qu’explicitée dans la Note doctrinale de 2002 : « Pour la doctrine morale catholique, la laïcité, comprise comme autonomie de la sphère civile et politique par rapport à la sphère religieuse et ecclésiastique – mais pas par rapport à la sphère morale –, est une valeur acquise et reconnue par l’Église, et elle appartient au patrimoine de civilisation déjà atteint » (6). Il faut, en effet, se souvenir que des liens officiels existent entre l’État et l’Église catholique, le terme de « séparation » n’est donc pas totalement juste : la République entretient les églises (après les avoir volées), reconnaît l’autorité spirituelle du pape sur ses fidèles, subventionne l’enseignement catholique sous contrat d’association (aide à double tranchant qui a largement contribué à faire perdre à nombre d’établissements concernés leur spécificité chrétienne), accueille des aumôniers militaires dans le cadre du diocèse aux Armées et, depuis 2002, a établi des contacts réguliers, par la voie de Matignon, avec les représentants qualifiés du Saint-Siège (7). Ajoutons que l’Église ne subit guère de pressions pour la nomination des évêques et qu’elle bénéficie d’une liberté réelle pour l’annonce de l’Évangile.

Ce panorama positif est toutefois contrebalancé par une réalité moins sympathique qui relève plus du laïcisme – c’est-à-dire de l’idéologie – que de la laïcité. Cette idéologie est bien illustrée par l’un de ses chantres, Vincent Peillon : « Le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper. […] Pour donner la liberté de choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel » (8). C’est d’ailleurs dans le domaine de l’éducation que les intrusions illégitimes de l’État sont les plus fréquentes ; il n’est que de rappeler la propagande qui s’exerce dans les écoles pour une sexualité précoce, pour l’utilisation du préservatif, pour banaliser l’homosexualité ou pour imposer la théorie du genre. On voit là que la « neutralité » de l’État « laïque » est un leurre, toute politique s’appuyant sur une philosophie, explicite ou non.

Ces dérives du laïcisme se sont multipliées depuis une trentaine d’années, depuis que la société est de plus en plus confrontée à deux problèmes que le politique ne maîtrise plus et que l’on croit naïvement résoudre par une laïcité toujours plus rigoureuse : la disparition de toute transcendance à la suite du rejet de Dieu via une sécularisation généralisée et les revendications de musulmans en nombre croissant. Or la laïcité républicaine, avec sa pente naturelle vers le laïcisme, est totalement désarmée face à de tels phénomènes. Reprenons ces deux points.

  1. LE REJET DE TOUTE TRANSCENDANCE

Une démocratie qui ne reconnaît rien au-dessus du pouvoir des hommes se livre sans recours à la domination de la classe dirigeante qui, si elle sait orienter l’opinion avec les médias, peut tout faire dès lors qu’une majorité parlementaire la soutient. En bannissant Dieu de la sphère publique, on a fini par faire de même avec la loi morale naturelle ; et maintenant on en arrive à s’émanciper de la culture et des traditions qui font ce que nous sommes. C’est une même logique qui est à l’œuvre et dont le but est d’ôter tout obstacle à la volonté de l’homme de faire ce qui lui plaît, de suivre son désir, d’appliquer toutes les découvertes techniques au nom du Progrès, d’en avoir bonne conscience et dire que c’est bien : ainsi l’homme est-il devenu maître du sens et de la morale, maître du bien et du mal. Tout ce qui limite cette volonté est à proscrire – particulièrement les notions de vérité ou de morale objective stable s’inscrivant dans une nature qui nous dépasse. Ce relativisme pur et dur ne fait pas disparaître la morale – aucune société ne peut vivre sans. Elle existe bel et bien, mais se déplace selon les priorités des puissants du jour – aujourd’hui, la morale s’identifie principalement aux droits de l’homme et à la lutte contre toutes les discriminations, les péchés suprêmes étant le racisme, l’homophobie, le sexisme, l’islamophobie, etc. –, ce qui ne l’empêche pas d’être étouffante et de cultiver un dogmatisme incroyablement sectaire.

La situation où nous sommes parvenus montre qu’une démocratie fonctionne mal sans un solide socle de croyances communes. Notre République laïque n’a guère posé de problème tant qu’existait un fonds chrétien substantiel qui produisait un large consensus autour de la loi morale naturelle défendue aussi bien par le maître de l’école publique que par le curé de la paroisse – loi naturelle qui avait en outre le mérite d’établir des bornes claires au pouvoir de toute majorité. Sans ce consensus nécessaire à l’élaboration d’un bien commun, la démocratie se transforme en simple règle du jeu permettant à chacun de poursuivre ses propres fins au risque de toutes les dérives possibles. Ainsi, pas à pas mais inéluctablement, sont déconstruites la famille et l’anthropologie qui ont façonné notre civilisation, l’enfant devenant un objet de marchandisation comme s’il y avait un « droit à l’enfant » : après la « révolution sexuelle » des années 60 qui a séparé l’amour de la procréation, installé l’avortement et la banalisation du divorce, une étape supplémentaire a été franchie avec la fabrication des embryons, le « mariage » homosexuel, la théorie du genre. Il ne reste plus qu’à généraliser la PMA et la GPA, légaliser l’euthanasie, et à s’engager dans le transhumanisme pour aller vers « l’homme augmenté »…

  1. LE PROBLÈME DE L’ISLAM

La laïcité républicaine est incapable de penser les religions : elle en a une méfiance innée et les croit toutes plus ou moins semblables. L’islam ne serait qu’un christianisme avec deux siècles de retard ; il finira donc par obtempérer, comme le catholicisme y a été contraint. De plus, le refus actuel de l’assimilation et même de l’intégration oblige à recevoir chez nous les immigrés musulmans tels qu’ils sont, sans chercher à leur transmettre notre culture et nos codes de vie. Les musulmans sont donc incités à forger un communautarisme qui développe ses propres lois (la charia) et qui devient peu à peu un État dans l’État ; ainsi leurs revendications toujours plus étendues (ça commence par le repas dans les cantines, puis la non-mixité et demain la polygamie…) font-elles céder la puissance publique.

La laïcité ne comprend pas que l’islam n’a rien à voir avec le christianisme. La laïcité n’a pu naître qu’en Occident, précisément en raison de la distinction des pouvoirs qui n’existe pas en islam, lequel lie intrinsèquement religion et politique, et même civilisation au sens de la culture ; l’islam a vocation à imposer la charia partout où les musulmans le peuvent, et notamment dès qu’ils sont majoritaires. C’est pour la même raison que nos « républicains laïques » ne comprennent rien au terrorisme islamiste, le mot même étant souvent occulté pour ne pas désigner l’ennemi qui ne peut être un musulman – forcément toujours « victime », les coupables n’étant que des « déséquilibrés » ! Ils ne veulent pas voir que si l’islamisme n’est pas tout l’islam, il en est une composante qui a sa justification dans les appels à la violence que recèlent plusieurs versets du Coran. De même minimisent-ils la tyrannie qu’exerce le groupe sur la personne, l’absence de liberté religieuse et, surtout, le statut inférieur de la femme, autant d’aspects incompatibles avec nos valeurs les mieux partagées.

La seule réponse de la laïcité à l’islam a été le vote en 2004 de la loi sur les signes religieux ostensibles à l’école, loi absurde qui pénalisait d’une manière abusive le christianisme et le judaïsme, simplement parce que la lâcheté du législateur le dissuadait de nommer l’islam. Et s’en prendre au voile islamique revenait à cibler l’effet et non la cause du problème, comme si l’État devait prescrire la façon de s’habiller ! En revanche, l’interdiction de la burqa en 2010 a été légitime, car se masquer le visage dans l’espace public est inacceptable, mais il n’y avait nul besoin de loi nouvelle pour cela.

Bref, ce n’est pas en excluant la religion de toute la sphère publique, en aggravant toujours plus la sécularisation que la République va résoudre le lancinant et grave problème de l’islam. Admettre que notre pays a des racines chrétiennes, qu’il existe une transcendance bienfaisante pour la vie commune serait mieux à même d’arrêter notre déliquescence bien avancée. Et permettrait de penser la question des limites autant que la façon de contenir l’islam.

Christophe Geffroy

(1) Lettre Proposer la foi dans la société actuelle du 9 novembre 1996 et la déclaration L’Église catholique et la loi du 9 décembre 1905 cent ans après du 15 juin 2005.
(2) La référence la plus récente et la plus complète est la « Note doctrinale à propos de questions sur l’enseignement et le comportement des catholiques dans la vie politique », de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (2002).
(3) Ce qui ne signifie pas, pour les chrétiens, « pouvoir négliger leurs devoirs terrestres en perdant de vue que la foi même crée une obligation plus grande de les accomplir, en fonction de la vocation propre à chacun » (Note doctrinale, ibid., n. 9).
(4) Émile Poulat, Notre laïcité publique, Berg international, 2003, p. 87.
(5) Ibid., p. 107.
(6) Note doctrinale, ibid., n. 6.
(7) Cf. La Nef n°125 de mars 2002, p. 10-11.
(8) L’Express.fr du 2 septembre 2012.

© LA NEF n°296 Octobre 2017

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).