Johnny Halliday © Frédéric Loridant-Commons.wikimedia

Point de vue : réflexion sur la mort de Johnny

Nous aimions Brassens, Piaf, Léo Ferré. Nous n’étions pas Johnny, pas plus que nous n’étions Charlie. Mais l’immense hommage rendu au rockeur, les réactions contradictoires, du rejet à l’hystérie, et surtout le désarroi et la ferveur populaires face à cette mort qui transforme la vie en destin, ne pouvaient que susciter l’intérêt, et même comme une espérance en ces Français dont Zemmour annonçait, voici trois ans, le suicide.

L’absolutisme laïque

Les funérailles de Johnny Hallyday ce 9 décembre, coïncidaient avec la fête de la laïcité, l’anniversaire de la loi de 1905. Jean-Philippe Smet avait souhaité une cérémonie religieuse. Il aimait à dire : « Je suis né français et catholique, je mourrai français et catholique. »

On devine qu’il y eut, entre les politiques et la famille, des accords d’abord tâtonnants. Paris-Match titre benoîtement : « Comment l’Elysée a préparé la cérémonie ». Les Champs Elysées furent choisis pour accueillir une foule de près d’un million de personnes – quinze millions de téléspectateurs étaient rivés à leur poste. Victor Hugo, auquel l’inénarrable Aurore Bergé compara Hallyday, avait rassemblé deux millions et demi de personnes à sa mort – mais sans télévision.

L’église de la Madeleine accueillit la cérémonie présidée par Mgr de Sinetis, mais sans messe. L’église de la Madeleine, la préférée de la République, où Richard Millet n’aime pas entrer parce qu’elle ressemble à un temple païen, c’était Napoléon qui l’avait fait édifier, pour réconcilier les deux France, celle de l’Ancien Régime et celle de la Révolution, et l’on sait qu’Emmanuel Macron aime les symboles. Il avait assisté à une messe d’hommage au Père Hamel, mais il resta sur le parvis de l’église pour célébrer celui qu’il appela incongrûment un « héros français ». Le président fut d’abord sifflé par un public qui n’était sûrement pas marconien, mais constitué surtout d’artisans, d’ouvriers, de petits patrons, pas loin de « ceux qui ne sont rien », qu’Emmanuel Macron dit rencontrer dans les gares, puis il eut l’habilité de détourner de lui l’attention pour faire applaudir celui qui fut « l’idole des jeunes ».

Macron n’hésite pas à porter la kippa dans une synagogue et à se déchausser avant d’entrer dans une mosquée. Mais, devant le cercueil, il saisit comme par réflexe le goupillon, le reposa, appuyant ses mains sur le bois blanc. Ses ministres eurent une attitude similaire, s’inclinant sans bénir. Mais Brigitte Macron et les ex – Carla et Nicolas Sarkozy, Julie Gayet – et Valérie Pécresse, élue locale, bénirent la bière en bonne et due forme. Comme si, tandis que le curé des loubards, Guy Gilbert – étole et blouson noir – encensait généreusement le cercueil, les élus de la nation s’interdisaient tout geste chrétien, au nom de la laïcité absolutiste qui confond séparation et distinction.

« La mort n’est pas le dernier mot »

Ni les uns ni les autres ne purent échapper à la beauté des chants, d’« Âme du Christ » à « l’Ave Maria » de Schubert, ni à l’habile et belle homélie de Mgr de Sinety. Il la commença et l’acheva par des chansons de Johnny Hallyday – d’abord « avec une seule poignée de terre il a créé le monde », et enfin « que je t’aime, que je t’aime ». Il passa par l’amour humain pour monter vers l’amour divin – « l’amour exigeant qui nous invite à aimer comme Jésus lui-même a aimé ». Il passa par la mort de Johnny pour aller à la mort du Christ et à sa résurrection, gage de la nôtre : « la mort n’est pas le dernier mot de nos histoires ». Il partit de la misère humaine pour l’orienter et la transfigurer, rappelant le baptême du rockeur, mais aussi « les plaisirs et les richesses coulant à flots », « les objets de ce monde » qui déçoivent comme le jouet tant désiré par un enfant le déçoit, sitôt obtenu. Il passa des « idoles dont la vie s’épuise » aux « icônes de l’amour de Dieu », et conclut sur l’amour qui « fait comprendre que nous sommes appelés à l’immortalité » et qui seul comble le cœur de l’homme.

Je ne sais si cette homélie était en consonance avec les stars et les politiques présents, mais il me semble qu’elle parlait à cette foule prête à passer de l’idole à l’icône.

Et pourtant, les détracteurs n’ont pas manqué. Johnny Hallyday n’avait pas pratiqué le civisme fiscal, il s’expatriait aux États-Unis et mettait ses économies au frais au bord d’un lac suisse. Il fumait plusieurs paquets de gitanes par jour, alors que les pouvoirs publics dépensaient des milliards d’euros dans des actions de prévention contre le tabagisme. Mais son public se moquait de ses frasques fiscales ; un homme interviewé dans la rue se contentait d’un paradoxe : « C’était un mec du peuple… quelqu’un qui est à la hauteur de nous, qui nous ressemblait, nous respectait. »

Johnny Halliday © Frédéric Loridant-Commons.wikimedia

Finkielkraut et « le peuple des petits blancs »

Quel était donc ce public qui avait envahi les Champs-Elysées sans incident, sans déprédation, sans pillage ni vitrine cassée, où les bikers, sur leur Harley, donnaient l’impression d’un ordre rare – rendant inutiles les 15 000 gendarmes et policiers – certains portant un drapeau noir sur lequel on lisait « RIP Johnny, requiescat in pace » ?

Finkielkraut, se refusant à être l’esclave de l’actualité, ne voulait pas évoquer le rockeur. Mais « l’hugolisation de Johnny Hallyday », son « héroïsation par le chef de l’État », qui lui semblaient le sommet de la confusion des ordres, l’avait poussé à intervenir sur RCJ.

Suivant à la lettre l’injonction de Péguy

« Il faut dire ce que l’on voit, et d’abord voir ce que l’on voit », Finkielkraut avait allumé le feu : « Le petit peuple des petits blancs est descendu dans la rue pour dire adieu à Johnny. Il était nombreux et il était seul. Les non souchiens brillaient par leur absence. » Crime de lèse-république métissée et multiculturelle : il déclencha la foudre, accusé de « déraper en direct » ; une flopée de pétitionnaires demanda à l’Académie française de le destituer. Benoit Hamon et Claude Askolovitch se joignirent au concert.

Et pourtant, cette « soudaine visibilité des invisibles, le caractère socialement homogène et monocolore de ce public », selon les expressions de Finkielkraut, étaient une évidence qui n’avait pas échappé à Dominique Bussereau et à Laurent Joffrin, idéologiquement éloignés de l’académicien. Mais il y a des observations qui ne doivent pas être faites, sous peine de « lapidation » médiatique, selon le mot de Mathieu Bock-Côté.

Les rappeurs n’étaient pas là. Les thuriféraires de la France black-blanc-beur avaient la preuve par les faits que leur chimère était vaine. On voyait bien, en ce 9 décembre, que le « divertissement prenait presque toute la place, mais il ne faisait plus lien ».

Amer, rappelant la comparaison d’Aurore Bergé, Finkielkraut disait que « mettre sur le même plan Booz endormi et Allumer le feu, c’est tourner la page de l’identité », et citait Edgar Quinet : « Le véritable exil, c’est de vivre dans son pays et ne plus y reconnaître ce qu’on avait aimé. »

Peut-être. Laissons Finkielkraut à son exil intérieur. Natacha Polony m’a semblé plus perspicace, comprenant qu’« une partie de la France s’est sentie vivre ensemble ».

Fureur de vivre et quête spirituelle

Et c’est, comme souvent, Éric Zemmour qui a le mieux saisi la nature du phénomène : « Il est mort comme il a vécu, dans le fracas et la fureur. » L’« idole des jeunes », la « bête de scène », le « dieu des stades », qui en 2000 avait rempli le Champ de Mars, fut d’abord un adolescent de quatorze ans qui découvre le rock’n’roll en entendant la voix d’Elvis Presley, en 1958, dans le film Loving you. Jean-Philippe se rêve alors en star du rock, prend un pseudonyme américain, veut introduire en France un courant alors inconnu, et, s’il ravit les jeunes, le public mûr crie parfois au scandale, fustigeant même « une musique diabolique ».

Zemmour dégage deux versants de la vie de Johnny : d’abord « la fureur de vivre à l’américaine », consumérisme et matérialisme, ensuite la quête spirituelle, la foi chrétienne, la mort catholique : « Il ressemble à ces grandes libertines de l’Ancien Régime qui faisaient une fin dans la religion, après avoir beaucoup péché. » Et la chute est très zemmourienne : la vie de Johnny est « une parabole morale qui prouve que la jeunesse ne peut régner éternellement ni impunément, que le matérialisme n’a pas réponse à toutes les angoisses, et qu’un peuple n’est pas une addition de communautés » ; comme si la génération des baby-boomers baissait les armes et faisait son « mea culpa ». Méditant sur la foule des Champs-Elysées, il rappelait Renan : appartient à une nation « qui possède un riche legs de souvenirs et a la volonté de faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ».

Même s’il n’en était pas conscient, c’était ce peuple qui occupait les Champs-Elysées. Cependant la vie du rockeur n’est pas coupée en deux, un avant de grand pécheur et un après de chrétien repenti. Il faut entendre, ou lire les paroles des chansons Prends ma vie, et Pardon : « Je viens vous demander d’accorder votre grâce / A ceux que la vie a blessés ». Et surtout cette étrange chanson de 1970 (il a 27 ans), Jésus-Christ est un hippie, dont le titre fut à l’époque interdit sur l’ORTF, que certains commerces refusèrent de mettre en vente, tandis qu’au Vatican, on parlait de l’excommunication du chanteur. Et pourtant les vers de cette chanson – « S’il existe encore aujourd’hui / Il doit vivre aux États-Unis », « Il est né à San Francisco », ne sont pas plus scandaleux que notre « Jésus est né en Provence ». « Au festival de Woodstock / c’est lui qui soigne les blessés ». C’est lui aussi « qu’on n’arrête pas d’arrêter / pour délit de vagabondage ». Et ce hippie devient nôtre à la fin : « Et s’ils arrivent à le coincer / Ils mettront notre ami en croix ».

Il y a là, si l’on ose l’expression, une tendresse transgressive, qui n’a rien à voir avec la dérision méchante des christianophobes, et qui rejoint la croix que le rockeur portait au cou, discrète à ses débuts, puis grand crucifix à la guitare, devenu résolument signe ostentatoire.

Une France culturellement chrétienne

Il est symptomatique que Mgr de Sinety ait cité dans son homélie la réponse de Johnny aux détracteurs de sa chanson : « On peut me faire ce qu’on voudra, je resterai chrétien. Je suis sûr que Jésus, lui, ne m’en veut pas. »

Le public de Johnny Hallyday, c’était bien cette France culturellement chrétienne, même si elle est largement incroyante et ne pratique plus guère. Celle où Patrick Buisson voyait « la réactivation du facteur religieux comme forme de l’identité », et qu’il décrivait ainsi : « Pour le dire prosaïquement, si les Français n’allaient plus à l’église, hormis pour les baptêmes, les mariages et les enterrements, ils demeuraient attachés à leur clocher. »

Et donc la laïcité, invention du christianisme comme distinction du spirituel et du temporel, de la part de César et de la part de Dieu, autonomes chacun dans son ordre, doit entériner le fait que, en France, les religions, devant la mémoire, ne sont pas égales.

Danièle Masson

Danièle Masson est agrégée de Lettres classiques. Elle fut l’élève de Jacqueline de Romilly, de Pierre Grimal, de Vladimir Jankélévitch. Elle a travaillé notamment sur l’œuvre de Maurice Clavel, recueilli et présenté les Mémoires de Gustave Thibon (publiés chez Plon), et noué un dialogue avec Emile Poulat (Desclée de Brouwer). Elle publiera en mars 2018, chez Pierre-Guillaume de Roux, un livre sur Eric Zemmour. Elle écrit régulièrement sur le site Réseau-Regain (reseau-regain.net).

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