Jean-Jacques Rousseau par Quentin de La Tour-Domaine public-Commons.wikimedia.org

Un germe totalitaire

Notre conception de la laïcité porte les germes du totalitarisme, estime Jean-François Chemain : explication de ce point de vue après un détour historique indispensable.

Il est conforme au dogme républicain d’affirmer que la laïcité est, depuis les Lumières, la libération progressive de l’État de la tutelle de l’Église avec laquelle on ne pourrait jamais faire un pays de liberté. Voire. Une analyse plus objective et approfondie de la question pourrait nous amener à la conclusion inverse.
Rome fut l’une des matrices de nos conceptions politiques et juridiques, et le terreau dans lequel s’est enraciné ce christianisme qui porte le nom de « romain ». La religion – païenne – y était alors liée et soumise au politique, renforçant de son auctoritas (le plein de force divine) la potestas du souverain. Elle avait pour mission principale d’assurer l’effusion de la force divine sur les entreprises d’un État sacralisé : l’Empereur était dieu et grand pontife. Il n’y avait là aucune condition morale, la religion romaine visant seulement à l’efficacité.
La conversion de l’Empire au christianisme, au IVe siècle, n’a pas changé ce rapport de force, l’Empereur se comportant en lieutenant de Dieu, véritable chef de la religion face à un pape encore dépourvu d’une réelle autorité. Le christianisme avait été choisi parce que, à un moment donné, jugé plus efficace. Le problème est que, lui, demandait des comptes moraux en échange de son autorité.
L’effondrement de l’Empire d’Occident a conduit Augustin à théoriser la distinction entre une Cité des Hommes, construite par le Politique, et une Cité de Dieu, à laquelle travaille l’Église, les deux devant être en bonne intelligence, autant que faire se peut (mais la première, jalouse, haïrait la seconde, comme Caïn qui tua Abel). L’évêque d’Hippone se fit également connaître par sa condamnation des thèses de Pélage, pour qui l’homme peut atteindre à la sainteté par sa simple volonté, sans la grâce divine.
Plusieurs Empires ont prétendu succéder, en Occident, à Rome : l’Empire carolingien, le Saint-Empire, celui de Napoléon… Tous ont été marqués par un conflit plus ou moins violent entre le pape et l’empereur, pour savoir lequel avait la primauté sur l’autre. Celui-ci prit des noms divers : lutte du Sacerdoce et de l’Empire, Querelle des investitures… Pour les empereurs, le chef de la religion chrétienne, c’était eux, le pape étant leur « chapelain privé » (Charlemagne), qu’ils pouvaient à la limite nommer : on parle de césaropapisme. Pour les papes, au contraire, l’Empereur devait son auctoritas à une investiture religieuse, qui devint, pour certains, une summa potestas, un pouvoir politique supérieur à celui du souverain qu’il avait le droit de déposer s’il contrevenait à la morale chrétienne. La « théorie des deux glaives » (saint Bernard) développe, selon le cardinal Journet, la doctrine d’une subordination accidentelle et partielle du pouvoir temporel à l’Église (évitant ainsi la subordination essentielle et universelle qu’est la théocratie). On a parlé à ce propos – improprement – d’« augustinisme politique ».
L’affaissement de l’idée impériale à la fin du Moyen Âge a conduit au renforcement de l’idée nationale, qui s’est accompagnée de la prétention politique à une religion nationale, avec schisme – anglicanisme, luthéranisme… – ou sans – gallicanisme en France. Il en est découlé des guerres de Religion, les souverains combattant les conceptions religieuses différentes de la leur au nom de l’adage cujus regio, ejus religio : chacun doit suivre la religion de son roi, ou partir. En Angleterre et surtout en France, ce nationalisme religieux a conduit à l’absolutisme, idée selon laquelle le roi tiendrait son autorité directement de Dieu et n’aurait de compte à rendre qu’à Lui seul. La monarchie absolue de droit divin ne marque donc pas la prétention de l’Église d’intervenir dans les affaires politiques, mais plutôt celle de l’État de s’auto-sacraliser, et de se soumettre la religion nationale.
Ce que les Lumières ont combattu, c’est cette collusion entre l’Église et l’État, qui était en réalité surtout une mainmise de l’État sur la religion. Ce n’est pas l’Église qui a fait condamner à mort le chevalier de La Barre, pour blasphème, en 1766, mais des tribunaux laïcs en première instance et en appel, tandis que celle-ci demandait vainement sa grâce à Louis XV, qui la refusa.
Aux théoriciens de l’absolutisme ont répliqué les héritiers de l’augustinisme politique, comme Érasme, pour qui la mission principale de l’État est d’appliquer les principes évangéliques, aidant ainsi leurs sujets à se sanctifier. La résurgence du pélagianisme, lors de la Renaissance (« l’Homme est au centre de l’Univers ») a favorisé cet optimisme quant à la nature humaine.
Rousseau élabora alors sa théorie du contrat social qui porte en elle tous les germes du totalitarisme, en réalisant la fusion (au sens nucléaire) de trois éléments en apparence incompatibles : absolutisme, augustinisme et pélagianisme. Partant du présupposé que les hommes, « naturellement bons », auraient renoncé par un pacte à tous leurs droits individuels, il absolutise l’État chargé de diriger la société qui en est issue, en tant qu’il incarnerait la volonté générale, plus personne n’ayant le droit de lui opposer sa conscience personnelle. Un tel État, affirme en outre le Genevois, a besoin de renforcer son pouvoir par l’autorité d’une religion civique obligatoire, qui doit s’inspirer du christianisme sur le fond, mais échapper à la tutelle de l’Église, institution étrangère, pour ne plus supporter que celle de l’État. Et cette religion d’inspiration pélagienne fait obligation au pouvoir d’imposer par la force à ses sujets la mise en œuvre des vertus chrétiennes. C’est exactement ce que fera Robespierre, fervent rousseauiste, pour qui la Terreur était inséparable de la Vertu. Ce grand homme, et cette grande période, ne font l’objet d’aucune condamnation officielle dans notre pays, pourtant si prompt à combattre le négationnisme des autres. Et ce qu’il fallait alors avant tout éliminer, c’était l’Église, autorité concurrente de l’État.
Ces conceptions ont été reprises par la IIIe République, dans son projet, derrière Ferdinand Buisson, de promouvoir une laïcité conçue comme religion sécularisée, « déisme humain, humanisation de Jésus, religion sans dogme », conservant « l’idéal, l’infini, la justice et l’amour, le divin », mais en « les recondui[sant] dans le fini sous l’espèce d’une exigence et d’une tâche à la fois intellectuelles, morales et religieuses ». Religion dont le temple serait l’École, et les enseignants les prêtres. Dans le même temps, on était « en face de l’Église catholique, pour la combattre, pour lui livrer une guerre d’extermination » (Viviani).

SACRALISATION DE L’ÉTAT
Nous assistons aujourd’hui, sous prétexte de combattre l’islamisme, à une reprise de cette volonté de sacraliser un État qui se croit investi de la mission de faire de nous, de force, des « saints » au regard de « vertus chrétiennes devenues folles » (Chesterton). La République s’auto-sacralise, avec ses saints (au Panthéon), ses dogmes (« la démocratie est le plus mauvais des systèmes, à l’exception de tous les autres », la Révolution aurait apporté « la liberté »), ses clercs (intellectuels, journalistes, politiques…), ses hérétiques (« l’extrême droite », Zemmour, Dieudonné…). « Tuer un prêtre, c’est profaner… la République », a expliqué M. Hollande.
Dans le même temps, la République « augustinienne » fait une intrusion toujours plus profonde dans nos consciences pour nous obliger à nous aimer les uns les autres (en luttant contre toutes les « phobies » : je suis « phobophobe » expliquait un saint laïque), à accueillir le migrant, à faire repentance de notre Histoire, à refuser les différences jusqu’à la négation de celle des sexes, à partager nos biens, à marier tout le monde au nom du refus de juger l’autre, à accepter la perspective d’un martyre de la part des descendants des « victimes » de nos aïeux, afin d’en expier collectivement les péchés… L’inquisition se généralise (la presse se plaît à « arracher les masques »), et les chasses aux sorcières. Et l’on doit croire aux miracles, car si une politique absurde échoue, c’est à cause des incrédules – éliminons-les, et ça va marcher ! On ne nous gouverne plus, on nous fait sans cesse la morale.
Alors que ce pays croit en avoir fini avec le christianisme, et avoir fait de sa Laïcité un principe de neutralité, il nous entraîne toujours plus loin dans son délire pélagianiste. Une République auto-sacralisée qui consacre sa toute-puissance à la mise en œuvre d’un message « évangélique » dont l’État est désormais seul interprète, sans la modération d’une Église toujours plus marginalisée.
On ne fera pourtant jamais un pays de liberté sans l’Église catholique !

Jean-François Chemain

© LA NEF n°296 Octobre 2017

À propos Jean-François Chemain

Jean-François Chemain
Jean-François Chemain, agrégé et docteur en Histoire, a enseigné dix ans en ZEP. Il est l’auteur notamment de Kiffe la France (Via Romana, 2011), Une autre Histoire de la Laïcité (Via Romana, 2013), Tarek, une chance pour la France ? (Via Romana, 2017).