Barcelone © Pixabay

L’Europe à la dérive : l’Espagne

De cette année plus tout à fait nouvelle, le sort de l’Europe sera sans grand doute la grande question. À parcourir les « fiches de situation » des États qui la composent, on est frappé par sa fragilité politique, tant il est vrai que, l’Europe-continent s’étiole à mesure que l’Europe-institution (l’UE) affaiblit ses États et ses nations, qui sont pourtant sa substance même. C’est sans doute par l’Espagne qu’il faut commencer, tant sa situation est caractéristique, pour ne pas dire caricaturale. Il est d’ailleurs étonnant que, tout occupés à annoncer pour imminente l’indépendance de la Catalogne, les médias français n’aient guère évoqué le cadre du drame, qui est bien davantage qu’une toile de fond, cette Espagne dont la mauvaise santé est pourtant spectaculaire.
D’abord l’essentiel, la démographie. L’Espagne est l’un des rares pays à perdre des habitants (46,2 millions en 2017, 47,3 il y a 5 ans), du fait de l’émigration, de l’exode d’Européens qui s’y sont installés vers l’an 2000, mais aussi d’une natalité anémiée – double phénomène observable aussi en Grèce, qui a perdu un demi-million d’habitants en cinq ans. Ces pertes ne sont même plus compensées par l’apport de « latinos » et surtout d’Africains (Marocains ou passés par le Maroc), arrivés par la mer et recueillis par des associations charitables et des prêtres zélés (principale activité de nombre d’entre eux), ou bien en forçant, parfois au prix de véritables émeutes, les barrages des enclaves de Ceuta et Melilla. L’Espagne compte ainsi quelque 7 millions d’étrangers (15 %, et encore les chiffres de l’ONU utilisés ici sont-ils sans doute minorés), la grande majorité née hors UE.
Ces renforts de main-d’œuvre bon marché, exploitée en dehors de toute réglementation sociale, ne dopent pas assez une économie déséquilibrée, qui perdant sa carte agricole, fut longtemps tirée par des projets grandioses de logements et d’équipements publics lancés dans la période socialiste et dont la plupart ont abouti à des catastrophes : immeubles vides, villes et autoroutes à l’abandon, banques en déroute, les folies de l’incroyable Zapatero, qui réagit tardivement à la crise de 2008, sont loin d’être digérées. Le chômage, un temps contenu par une politique de « casse sociale », dépasse de nouveau 20 % de la population active et frôle les 45 % chez les moins de 25 ans, comme la dette publique les 100 % et la proportion d’habitants passés sous le seuil de pauvreté les 25 %. 50 % de la richesse nationale est détenue par 0,4 % de la population tandis que, selon l’UNICEF, 1,2 million d’enfants ne mangent pas à leur faim.
Quant au gouvernement, il n’est rien moins que fragile : les élections de 2015 n’ayant dégagé aucune majorité, il fallut des mois pour que se constitue un gouvernement minoritaire, dirigé par le peu charismatique Mariano Rajoy, dont la marge de manœuvre est d’autant plus faible que plusieurs de ses ministres sont poursuivis et que sa popularité est fort basse dans plusieurs « communautés autonomes » du Sud et de l’Est – notamment en Catalogne où, en décembre, son parti n’a pas même recueilli 5 %. En l’absence de réaction notable de l’Église, le seul élément solide est le roi Philippe VI, personnage encore incertain mais sans lequel le pays éclaterait tôt ou tard – comme en Belgique…
C’est dans ce pays à la dérive qu’une bonne partie des Catalans, point majoritaires mais souvent agressifs, ont ouvert dans des conditions rocambolesques une crise que les récentes élections sont loin d’avoir réglée, bien au contraire. Le 1er octobre la « Généralité » (créée en 1931 et aujourd’hui dotée de très larges pouvoirs) organisait un « référendum » qui était inconstitutionnel dans son principe mais aussi dans sa forme : pas de liste électorale, pas d’urnes dans nombre de bureaux de vote, pas toujours de scrutateurs des deux camps, etc. Consultation qui,, compte tenu du fort taux d’abstention (alors qu’on intimidait ceux qui ne voulaient pas se déplacer), révélait qu’une nette majorité, certes silencieuse, refusait l’indépendance pure et simple.
La sécession est moins fondée encore du point de vue économique : les médias français, qui viennent de nous offrir sur le sujet un nouvel exemple de désinformation éhontée, ont répété à l’envie que la Catalogne était riche et dynamique, au point de représenter 20 % du PIB national. C’est oublier que sa population représente 17 % des Espagnols, que son endettement, en bonne part auprès de banques nationales et de l’État (dont la seule légitimité semble une fois encore de distribuer des crédits), est énorme, et que la région fut plutôt choyée depuis trente ans – notamment Barcelone où vivent la moitié des Catalans, poids si énorme que plusieurs entités de Catalogne se plaignent de son écrasante hégémonie…
Le cas espagnol est symbolique : en cette année 2018, c’est toute l’Europe qui offre le spectacle de divisions (Nord/Sud, Est/Ouest…), séditions régionales, gouvernements fragiles ou en sursis, endettements de toutes natures, reflux démographique, croissante inquiétude devant les migrations de masse et ses innombrables conséquences. Revenons le mois prochain sur cette fragilité politique générale.

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°300 Février 2018

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).