Sainte Marie de l'Incarnation (1599-1672).

Sainte Marie de l’Incarnation

Il est une figure ignorée et centrale du catholicisme québécois que ce dossier nous permet heureusement d’évoquer.
Née Marie Guyart, à Tours, à l’aube du XVIIe siècle, le « grand siècle des âmes », au cœur de la France, entrée après son veuvage dans la congrégation enseignante des Ursulines, cette femme exceptionnelle s’éteindra soixante-douze ans plus tard à Québec, en Nouvelle-France, après trente-neuf ans de profession religieuse. Marie de l’Incarnation (qu’il ne faut pas confondre avec sa contemporaine carmélite) est exceptionnelle à plus d’un titre.
Dans le grand élan de la « conquête mystique » qui voit fleurir d’innombrables fondations religieuses, mouvements de piété, après les malheurs des guerres de Religion, la jeune Marie mène la vie ordinaire de la petite bourgeoisie artisanale, dans une ville restée fidèle au roi. Se sentant très tôt appelée à la vie religieuse, sa timidité naturelle l’empêche de faire prévaloir son désir sur ceux de sa famille qui la conduisit au mariage avec Claude Martin, maître ouvrier en soie. De ce mariage naîtra un garçon prénommé lui aussi Claude. Veuve très tôt, la jeune femme, sans s’enfermer dans son chagrin, mène une vie de foi et de charité ardente et rayonnante, tout en assumant sa part de travail dans l’entreprise de batellerie de son beau-frère.
Le 20 mars 1620, à Saint-Pierre-des-Corps, alors faubourg de la bonne ville de Tours, vaquant à ses occupations, elle vit une expérience mystique qui va la marquer à tout jamais, et qu’elle ne cessera, tout au long de sa vie, d’approfondir, pour vivre une union toujours plus étroite avec Dieu. Pendant plusieurs années, avec patience, elle attend, guidée par un confesseur plein de sagesse, les signes qui confirmeront l’appel intérieur à une vocation missionnaire. La première étape, paradoxale et ô combien douloureuse, sera son entrée dans la vie religieuse, alors que son fils est encore tout jeune, comme sainte Jeanne de Chantal. Chez ces femmes d’exception, Dieu premier servi ! Un second arrachement l’enverra de l’autre côté de l’Atlantique pour fonder une maison d’éducation dans les colonies du Nouveau Monde. Le choc climatique, humain et culturel est énorme. Il faut toute la force d’âme de Marie de l’Incarnation pour le surmonter dans une union toujours plus étroite avec « Celui que son cœur aime ». Elle offre ses souffrances et ses difficultés tout aussi bien pour les « Canadois » d’origine française qui l’entourent que pour ces « Sauvages » qu’elle aime comme ses enfants et qu’elle voudrait voir tous donnés au Christ. Rien de lui fut épargné : dureté du climat, épidémies, guerres indiennes, incendie du couvent, difficulté d’apprentissage des langues indigènes, mais sans cesser d’y voir, avec toutes les joies reçues, le « bon plaisir de Dieu ».
L’éloignement de la France donna l’occasion d’une correspondance de la religieuse avec son fils (devenu bénédictin) et avec ses relations restés au pays. Elle avait tout quitté, mais elle gardait pour chacun d’eux de profonds sentiments d’affection. C’est le trésor, échappé aux (in)fortunes de mer, dont nous disposons pour pénétrer dans son intimité spirituelle (1). Rédigée dans une langue classique savoureuse, elle révèle une vive intelligence, fécondée par ses lectures et ses rencontres, ainsi qu’un sens de la composition et de la psychologie hors du commun. Nous partageons aussi les travaux et les jours des sœurs, le récit étant truffé d’anecdotes sur la vie du premier Canada français. Plus sérieusement, elle révèle un « chemin de l’âme » où l’abandon à la volonté de Dieu, jusqu’au martyre intérieur, est le fait d’une grande mystique.
D’aucun n’ont pas hésité à parler d’elle comme « une Thérèse d’Avila » française. Le propos n’est pas exagéré. Mais il en est des réputations spirituelles comme d’autres, les unes profitent de l’appui des communautés puissantes, tandis que d’autres, nées dans des congrégations aujourd’hui disparues (ou quasiment), ou sans préoccupation de promouvoir leur patrimoine spirituel, demeurent dans l’obscurité. C’est bien triste, mais c’est ainsi. Retombera-t-elle à jamais dans l’oubli à la suite de l’effondrement du catholicisme québécois ou par faute de l’amnésie qui gangrène le « Vieux Pays » ? Seule la Providence le dira. Ce serait en tout cas fort dommage.

Abbé Hervé Benoît

(1) Marie de l’Incarnation, Correspondance, G.-M. Oury, Éditions de Solesmes, 1969. On peut visionner aussi le film Folle de Dieu (www.onf.ca/film/folle_de_dieu/) malgré son progressisme puéril.

© LA NEF n°297 Novembre 2017

À propos Abbé Hervé Benoît

Abbé Hervé Benoît
Prêtre du diocèse de Bourges et canoniste, il est l’auteur notamment du Chouan du Tanganyika (Presses de la Délivrance, 2015) et du Bouquet de Chartres. Et autres chroniques (2004-2008) (La Nef, 2008). Il est chroniqueur spirituel de La Nef.