Bertrand Vergely

Derrière ce mythe appelé progrès

Il règne aujourd’hui une grande confusion à propos du progrès. Tout en étant la raison d’être de la postmodernité pour qui le sens de la vie consiste à progresser, quand il s’agit pour celle-ci de définir précisément ce qu’il est un vide embarrassé surgit. Elle ne sait plus quoi dire sinon qu’il faut progresser parce qu’il faut progresser. Argument faible, révélateur d’une faiblesse qui n’est pas l’effet du hasard.
Il existe dans l’être humain un être primaire. Cet être est l’être infantile qui attend tout sans rien faire. De ce fait, rêvant d’un miracle et ne le trouvant pas, il est déçu. D’où sa vision tragique de la vie, celle-ci n’étant qu’un échec du fait de la mort et de la violence de l’humanité. Face à cette vision, il existe une vraie réponse. C’est celle qui consiste à s’arrêter et à rentrer en soi. Quand tel est le cas, l’homme réfléchi se substituant à l’homme primaire un autre monde s’ouvre. La vie devenant vivante parce qu’on la vit de l’intérieur, elle cesse d’aller à la mort. Cessant d’aller à la mort, elle cesse d’avoir comme réflexe de se replier sur soi de façon égoïste et violente. Nous vivons dans un monde où l’homme est capable de faire des choses admirables dans tous les domaines. C’est à cette mutation intérieure qu’on le doit. Derrière elle, c’est à l’enseignement invitant à vivre de l’intérieur qu’on le doit. « Connais-toi toi-même » est-il dit dans la sagesse grecque. Pour rentrer au royaume des cieux il faut naître à nouveau, est-il rappelé dans les Évangiles. C’est le passage de l’homme primaire à l’homme spirituel qui est un vrai progrès. On devrait toujours comprendre le progrès ainsi. Tel n’est pas le cas.
Il peut exister une réponse primaire à l’homme primaire. C’est celle que l’on trouve dans le progrès tel qu’il s’est mis en place depuis l’apparition de la religion de l’homme lors de la Révolution française au XVIIIe siècle et avec le positivisme au XIXe siècle. Au lieu de supprimer l’homme primaire avec sa violence, celle-ci le perpétue en lui fournissant un masque. Ainsi, prenons l’idée de progrès. Sur quoi est-elle bâtie ? Sur trois idées. 1/ L’amélioration. Il faut sans cesse chercher à s’améliorer et à se perfectionner. 2/ Le dynamisme. Il faut aller de l’avant, ne pas se retourner ni regarder en arrière. 3/ La positivité. Améliorer. Être dynamique. Positiver. Quoi de critiquable, a-t-on envie de dire ? On est fou de vouloir rejeter de telles valeurs. Non. On est sage. Pour quatre raisons.
Première raison. Ce programme qui paraît alléchant est vide. Améliorer, dynamiser, positiver, soit. Mais améliorer quoi ? Pour aller où ? Et, à la base de tout cela, qui pour améliorer, dynamiser, positiver ? Constatons-le : quand on pose de telles questions on n’a aucune réponse. Ce n’est pas un hasard. Le progrès étant le progrès pour le progrès, celui-ci est le progrès pour rien, de rien ni de personne. Il est vide parce que son objet est le vide, le vide du sujet, le vide de l’objet et le vide du but. Plus de matérialité, plus de subjectivité, plus de sens. Mais à la place le pouvoir sur la matérialité, sur les subjectivités et sur le sens. Rentrons dans l’amélioration, le dynamisme et la positivité. On s’en aperçoit.
Il faut sans cesse s’améliorer, dit-on souvent, en trouvant cela génial. Ce n’est pas génial. C’est vide et violent. Le mieux étant l’ennemi du bien, mettons-nous à vouloir toujours le mieux. Le bien disparaît. Il est éliminé sans douleur apparente puisque cela se fait pour améliorer les choses. Cela s’appelle le crime parfait.
Même chose avec la positivité. Il faut positiver, dit-on. On trouve là encore cela génial. Ce n’est pas génial, c’est vide. Mettons-nous à tout positiver. Acceptant tout, l’inacceptable disparaît et, avec lui, le mal. Le positif ignorant le mal, mettons-nous à tout positiver. Le mal disparaît. Sur le mode d’un crime parfait, là encore.
Enfin, il faut être dynamique, dit-on. Aller de l’avant. On trouve cela génial. Ce n’est pas génial, c’est dangereux. Mettons-nous à aller toujours de l’avant sans jamais nous retourner. L’origine disparaît. On perd de vue que l’on vit de loin et que tout va loin. Le nouveau a eu raison de la profondeur sur le mode une fois de plus du crime parfait.
Notre monde est gouverné par le progrès. On comprend pourquoi. Il a comme raison d’être d’éliminer toute morale et toute métaphysique, jugées trop religieuses. L’homme spirituel ne cherche pas sans arrêt à améliorer, dynamiser et positiver. Ayant conscience qu’il y a de l’inacceptable il ne positive pas tout. Ne positivant pas tout il entend ce qui vient de loin. Si bien qu’il a le sens du juste qui s’appelle aussi bien. Quand Adam s’exclut du jardin d’Éden, Dieu lui demande « Où es-tu ? » Socrate demandait à ses interlocuteurs : « Qu’es-tu en train de dire ? » Ce sont ces questions qui font progresser. Elles font penser. Au contraire du progrès qui ne pense pas.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien orthodoxe, auteur d’une œuvre déjà abondante. Il vient de publier Obscures lumières. la révolution interdite, Cerf, 2018.

© LA NEF n°302 Avril 2018

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