Jean-Christian Petitfils © Maurice Rougement-Leemage-Fayard

« L’âme de la France »

Jean-Christian Petitfils, historien et écrivain, est l’auteur d’une œuvre riche où émergent notamment les biographies de Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI (Perrin), ainsi qu’une importante étude historique sur Jésus (Fayard, 2011). La publication d’une imposante Histoire de la France a été l’occasion de le rencontrer.

La Nef – Il existe déjà de nombreuses « histoires de France » : qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans cet immense travail et avez-vous cherché une spécificité dans cette approche ?
Jean-Christian Petitfils – Dans cet ouvrage j’ai voulu à la fois rechercher les fondements de l’identité française, sur laquelle se sont interrogés de grands historiens, tels Fernand Braudel ou Georges Duby, et présenter une histoire politique, économique, sociale et culturelle de notre pays. Je dois préciser toutefois que j’ai privilégié volontairement l’approche politique, intégrant les analyses structurelles et les grands courants idéologiques ayant traversé notre histoire, car la France s’est construite essentiellement autour d’un État central, qui a précédé la nation. Ce livre n’est en aucun cas un manuel scolaire ou universitaire, mais une « histoire totale » à destination d’un large public, respectant – faut-il le préciser ? – la chronologie.

Vous justifiez en introduction qu’il faut renouer avec la notion de « roman national » plutôt que de « récit national » : pourquoi, « récit » semblant plus proche de la réalité que « roman » ?
On appelle « roman national » le catéchisme républicain, simpliste et réducteur, largement mythique, utilisé à la fin du XIXe siècle et au début du XXe par les fameux hussards noirs de l’école de Jules Ferry, ces instituteurs dévoués dont l’enseignement combinait l’approche lyrique d’un Michelet ou l’imagination d’un Augustin Thierry et un nationalisme de revanche, fermé sur lui-même, né du traumatisme de la défaite de 1870. Exaltant les grandeurs de la France, le « Petit Lavisse » appelait implicitement les fiers descendants des Gaulois à se tenir prêts à résister aux menaçants Germains qui avaient arraché l’Alsace-Lorraine à la mère patrie ! Ce « roman national » est évidemment aujourd’hui obsolète.
Pour autant, on ne peut se contenter d’un simple récit national intégrant les acquis de l’École des Annales et les recherches universitaires plus récentes portant sur les mémoires douloureuses du passé (esclavage, colonisation, collaboration, antisémitisme, racisme…).
Une telle approche scientifique, en effet, ne permet pas de saisir cette « âme de la France » dont parlait Ernest Renan, ou qu’évoquait Charles de Gaulle (« la Madone aux fresques des murs », « notre dame la France »). L’histoire de notre pays ne se résume pas à un froid catalogue de dates et de statistiques. Il faut tenir compte aussi de la beauté et de la diversité de ses paysages, de ses villes et villages, de ses églises, de ses calvaires, de ses cathédrales, de ses châteaux. L’épaisseur historique ne saurait être atteinte sans une certaine dose d’épopée et d’émotion. Un récit glacé, détaché de l’enthousiasme que la nation a pu produire, aussi bien à Bouvines, à Fontenoy, à Valmy ou Austerlitz qu’à la Libération, ne saurait être tout à fait une histoire de la France.
« Il est deux catégories de Français, écrivait le grand historien Marc Bloch (fusillé en 1944 par la Milice) dans son Étrange défaite : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims et ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Peu importe l’orientation de leurs préférences. Leur imperméabilité au plus beau jaillissement de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner. »
Il n’y a rien de honteux à demander à l’histoire de transmettre un amour vrai, profond et sincère du pays. « Pour aimer la France, disait la philosophe Simone Weill, il faut sentir qu’elle a un passé. » C’est la raison pour laquelle il convient d’élaborer un nouveau roman national.

Votre Histoire de la France démarre avec les derniers carolingiens : pourquoi ce choix ? Vous évoquiez le « roman national » très attaché aux symboles de l’histoire. La naissance de la France au baptême de Clovis ne fait-il pas partie de ces symboles très forts ?
L’histoire de la France commence avec la formation d’un pouvoir politique – certes, très embryonnaire – et d’une frontière bien définie à l’est, ce qui se réalisa en août 843 avec la signature par les fils de Louis le Débonnaire – Lothaire, Louis de Bavière (plus tard appelé le Germanique) et Charles le Chauve – du traité de Verdun qui démembrait l’immense empire de Charlemagne. Ainsi naquit la Francia occidentalis, dont la couronne revint à ce dernier prince. Les limites de ce royaume étaient inférieures d’un tiers au moins à celles de la France actuelle. C’est pour cette raison que mon livre s’ouvre sur le récit de la bataille de Fontenoy-en-Puisaye du 25 juin 841, prélude au traité de Verdun.
La France n’existait évidemment pas neuf cents ans auparavant, au temps de Vercingétorix et de « nos ancêtres les Gaulois », ni lors des invasions des tribus franques venues de Germanie aux IIIe et IVe siècles, ni même à la fin du Ve siècle, à l’époque de Chlodvech ou Chlodowig, dit Clovis, fils du mérovingien Childéric Ier (tant pis pour le vase de Soissons !). Elle n’apparaît seulement qu’avec ce petit royaume chrétien de Francia occidentalis, et la volonté centralisatrice des derniers carolingiens (de Charles le Chauve à Louis V le Fainéant) et des premiers capétiens (Hugues Capet, élu roi en 987, et sa descendance), qui durent se battre contre l’émiettement féodal. C’est dans ce but que se constitua un corpus mémoriel rassemblant autour de la dynastie régnante les grandes figures héroïques du passé : le prestigieux Clovis, baptisé avec ses guerriers vers 498 ou 499 (et non 496 comme on le pensait autrefois), Pépin le Bref, qui reçut l’onction de l’huile sainte lors de son sacre en 751, puis son fils le vénéré Charlemagne, l’empereur d’Occident, couronné le jour de Noël de l’an 800 par le pape Léon III. Cette quête des racines et d’un imaginaire collectif s’inscrivant dans une forme manifeste de sacralité et de transcendance se retrouve notamment dans les Grandes Chroniques de France, compilées à l’abbaye de Saint-Denis au XIIIe siècle.
Le sentiment national mettra plus de temps à émerger. On le voit apparaître – du moins pour la France du nord – lors de la victoire de Philippe Auguste sur l’empereur Otton IV et ses alliés flamands et anglais à Bouvines (le dimanche 27 juillet 1214). Il ne s’épanouira vraiment qu’au temps de la régence anglaise du duc de Bedford et de Jeanne la Pucelle.

Vous évoquez une permanence de la France à travers cinq « grands piliers fondateurs » : quels sont-ils ?
L’identité française s’est forgée au cours des siècles. Je dénombre cinq grands piliers fondateurs, qui se sont lentement élevés, avec parfois des ébranlements :
– Un État-nation, souverain et centralisé, dont la langue française devint assez tardivement un des facteurs structurants.
– Un État de justice au service du bien commun qui, au XXe siècle, évolua en incorporant la notion de justice sociale.
– Un État laïque aux racines chrétiennes, étant entendu que la laïcité ne recouvre pas seulement la loi de 1905, mais également le combat mené par les rois pour éviter au pouvoir sacerdotal d’envahir le pouvoir politique et, à l’inverse, celui des clercs destiné à contrer les tentations de mainmise politique sur l’Église.
– Un État marqué par des valeurs universelles. La France, en effet, n’a jamais été un petit pays marginal sur la scène mondiale, mais une grande nation animée par des valeurs à vocation universelle. Autrefois, c’était la chrétienté lorsque la France, « Fille aînée de l’Église », portait haut les couleurs de la catholicité (catholique ne signifie-t-il pas universel ?) ; aujourd’hui ce sont les droits de l’homme ; demain, ce sera peut-être l’écologie planétaire et la lutte contre le réchauffement climatique.
– Enfin, un État multiethnique mais assimilateur. Au cours des siècles, la France, mélange de peuples, n’a cessé d’intégrer et d’assimiler les populations. La nation s’est forgée à partir de provinces dont les cultures étaient extrêmement diverses, puis à l’époque contemporaine en assimilant des individus venus d’un peu partout.

Comment analysez-vous la situation présente de la France au regard de ces « piliers fondateurs » ?
D’évidence, ces piliers sont aujourd’hui en crise. Le pilier central, celui de l’État-nation souverain se trouve attaqué par le haut (l’Europe dont le projet primitif s’est dénaturé au fil du temps, piétinant allègrement le principe de subsidiarité) et par le bas (la décentralisation excessive née des lois Defferre : « millefeuille administratif », chevauchement de compétences, embauches massives, clientélisme de proximité, dépenses de prestige inutiles et hausse vertigineuse de la fiscalité).
Le pilier de l’État de justice de son côté s’est trouvé transformé par l’essor de l’État-providence, boursouflé, hypertrophié, dont les dépenses représentent 15 % des transferts sociaux de la planète (pour une population d’à peine 1 % de la population mondiale).
L’État laïque se heurte aujourd’hui à la poussée de l’islam politique et identitaire, qui par contrecoup a ravivé un laïcisme intolérant et sectaire visant à faire disparaître les religions (particulièrement la catholique) de l’espace social, politique, universitaire, scientifique ou médiatique pour les cadenasser dans la sphère privée.
Quant au dernier pilier, il saute aux yeux que la machine à intégrer et assimiler éprouve de plus en plus de difficultés à fonctionner. Plus personne ne sait comment reconquérir « les territoires perdus de la République », pour reprendre le titre du livre de Georges Bensoussan.

L’histoire est souvent détournée à des fins idéologiques et politiques, notamment en vue de noircir notre passé, caricaturé et ramené aux passages les plus critiques : que vous inspire cette démarche idéologique ?
Il faut en effet se défier aussi bien des « déconstructeurs » qui nient jusqu’à la possibilité d’écrire sur l’histoire de la France, qui aurait cessé d’être un objet pertinent d’étude scientifique – seule importerait l’« histoire connectée », « transversale » ou « mondiale » – et les nostalgiques qui voudraient revenir au roman national d’autrefois.

Les lois mémorielles se sont multipliées depuis quelques décennies : comment l’historien que vous êtes juge-t-il ces lois ?
Les lois mémorielles sont dangereuses en ce qu’elles brident l’historien dans la recherche scientifique de la vérité (on l’a vu à propos des traites coloniales, lorsqu’un excellent spécialiste, l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, s’était fait attaquer par un collectif d’Antillais et de Guyanais au nom de la loi Taubira), mais aussi le citoyen dans sa légitime liberté d’expression. Pour sanctionner les dérives inadmissibles (négationnisme, apologie de crimes contre l’humanité, appel à la haine ou à la discrimination…), l’arsenal juridique antérieur me paraissait bien suffisant. La mémoire tend aujourd’hui à prendre l’histoire en otage.

Beaucoup d’historiens ont vu dans la Révolution de 1789 une rupture entre deux France opposées, cette idée persistant encore aujourd’hui : quelle est votre position sur cet aspect ?
L’histoire de France ne commence pas aux Lumières du XVIIIe siècle ou à la Révolution française, comme l’affirment les ténors de la France insoumise. Elle ne s’achève pas non plus à ce moment-là, comme s’en affligeaient avant-guerre les maurrassiens et les nostalgiques du drapeau blanc. Il reste que la Révolution représente une cassure majeure dans notre histoire puisque, dès les 17 et 20 juin 1789, on passe d’une souveraineté monarchique à une souveraineté nationale, s’exprimant au sein d’une représentation élue. Cet épisode correspond à un gigantesque déplacement de pouvoirs. En août 1792, avec la chute de la monarchie constitutionnelle, survint une nouvelle cassure consacrant le surgissement d’un troisième type de souveraineté, la souveraineté populaire, que prétendaient incarner la minorité agissante des clubs, Jacobins ou Cordeliers. Cela dit, par-delà la violence de ces ruptures, on observe sur la longue durée une certaine continuité, comme l’a bien noté Alexis de Tocqueville dans son Ancien Régime et la Révolution : la persistance d’un pouvoir étatique centralisateur, qui s’était du reste prodigieusement renforcé sous la Révolution par l’anéantissement de tous les contre-pouvoirs et corps intermédiaires existant sous l’Ancien Régime.

Dans cette riche histoire que vous venez d’écrire, quelle est la période que vous appréciez le plus ou celle où la France vous semble le mieux accomplir sa vocation ?
J’aime beaucoup le beau XIIIe siècle, la France de Saint Louis, période de construction des cathédrales, de foi profonde et sereine, sous le règne d’un roi splendide. Mais il en est d’autres.

Propos recueillis par Christophe Geffroy

Jean-Christian Petitfils, Histoire de la France. Le vrai roman national, Fayard, 2018, 1052 pages, 29 €.
Dans un style toujours alerte et agréable à lire, l’auteur nous offre une grande Histoire, dans la lignée de celle de Pierre Gaxotte. Histoire chronologique qui donne un sens aux événements et, sans chercher l’hagiographie, donne à aimer la France, malgré d’évidentes périodes moins glorieuses. Une belle réussite. – C.G.

© LA NEF n°302 Avril 2018

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).