Parlement italien © Remi Jouan-Commons.wikimedia.org

L’Italie à la dérive

Une fois de plus, revenons à l’Europe qui dévale ces temps-ci toutes ses pentes. L’une des plus inquiétantes est une sorte de désappartenance générale, comme si les Européens ne parvenaient plus à se fixer sur une identité, quelle qu’elle soit : ce qui passe pour l’Europe, l’UE, est partout désavoué, mais les autres cadres politiques le sont tout autant – voir le recul des sécessions régionales, en Flandre, en Écosse, en Catalogne même, où le coup de force indépendantiste aboutit au fiasco prévisible. Mais le cadre principal de l’action politique, l’État-nation, n’en est pas plus solide pour autant. Pris en étau entre le dépassement européen et le prurit régionaliste, privés de gouvernements assez soutenus par les populations pour que leur légitimé soit incontestable (sauf en Russie, en Pologne, en Hongrie…), grevés d’endettements souvent faramineux, anémiés par la chute démographique et le vieillissement des populations, incapables de faire face à de croissantes vagues migratoires, les États s’enfoncent dans l’impuissance. Après avoir vu la situation alarmante de la Grèce puis celle de l’Espagne, voyons le cas limite de l’Italie, au sortir d’élections législatives dont le résultat laisse pantois.

EFFONDREMENT DE LA GAUCHE
La gauche s’effondre, comme partout – sauf en France où le maquillage macronien et le torpillage de la candidature Fillon l’ont sauvée in extremis : 26 %, en additionnant au « parti démocrate » de M. Rienzi (sorte de Macron qui, voici deux ans, dépassait 40 % de popularité) une myriade de petits partis plus ou moins gauchistes. Près des trois quarts des voix se sont portés sur deux pôles dits « populistes », l’un et l’autre opposés à l’UE et au laxisme migratoire : d’une part une coalition de droite elle-même plurielle mais qui n’atteint que 37 %, d’autre part un parti étrange fondé par un ancien clown, ce 5 Étoiles qui, avec près de 33 %, devient le premier parti de la Péninsule. Or ces deux pôles contestataires, pour proches qu’ils paraissent sur l’essentiel, ont dit refuser de gouverner ensemble, de sorte que pourrait s’ouvrir une longue crise politique – à moins que ne sorte, hypothèse possible à l’heure où ces lignes sont écrites, un nouveau partage des postes : le Sénat aux 5 Étoiles, l’Assemblée à la Ligue, le Conseil à un « technicien » à la tête d’un gouvernement pluriel. Mais sera-ce un vrai gouvernement ?
La coalition de droite, qui pourrait du coup voler en éclats, avait un programme assez clair et un chef, M. Berlusconi (vieillissant mais remonté en scène malgré les campagnes de dénigrement que lui valut sans doute son ouverture à la Russie de Poutine ), mais 5 Étoiles n’a ni chefs, ni programme, et se trouve plombé par les désastreux bilans des villes qu’il gère, dont Rome et Turin. Si désastreux que, à Rome, dont les finances sont en faillite, la situation est, selon l’ancien correspondant à Paris de la RAI Massimo Magliaro, « cataclysmique », les habitants qui le peuvent fuyant devant l’amoncellement des ordures – par quoi des animaux sauvages, rats, chèvres, et même vaches et porcs se nourrissent dans les rues. On se demande d’ailleurs à quoi pensent les électeurs 5 Étoiles : s’imaginent-ils (comme peut-être ceux du FN en France ?) qu’un parti sans allié, inexpérimenté et dépourvu de cadres, pourrait gouverner seul ? Ils voulaient un gouvernement « propre et fort » : ils auront une nouvelle combinazione incapable de s’attaquer aux problèmes du pays.

PROBLÈMES NOMBREUX ET GRAVES
Ceux-ci sont nombreux et graves : l’Italie, troisième puissance de l’UE par la population et le PIB (quand la Grande Bretagne en sera sortie), accuse une dette publique de 132 %, taux énorme qui bouche tout avenir – le budget recherche-développement tombe à 1,5 % du PIB ! En dix ans, le PIB a chuté de plus de 8 %, le pouvoir d’achat des ménages de 11 % ; le chômage des jeunes dépasse (comme en Espagne) 40 %, beaucoup de jeunes s’expatrient (comme en Grèce) ou retournent chez leurs parents. S’ajoute une démographie si anémiée que l’Italie passe sous la barre des 60 millions et que la migration de masse (qu’elle subit seule depuis qu’est fermée « la route de l’Est ») déchire la société italienne, au point que l’on ne compte plus les affrontements de villageois avec des migrants souvent organisés en bandes, les viols et les meurtres « inexpliqués » – violences passées ici sous silence, mais révélées par des épisodes spectaculaires comme celui de Pise, où des islamistes ont tenté en plein jour de détruire une statue de Marie…
L’Italie est désormais « l’homme malade » d’une l’Europe qui est elle-même une malade universelle. Ladite UE – que quitte la Grande Bretagne tandis que plusieurs États désobéissent ouvertement à ses diktats (le Danemark rétablit ses frontières, les quatre pays de Visegrad refusent les quotas de « migrants »…) – est une organisation démâtée aux mains de flibustiers sans boussole, dont le président Junker, affaibli d’un incurable travers qui ruine sa crédibilité, est un triste emblème. Bref, une sorte de bateau ivre très éloigné de son port et des grandioses promesses (« faire de l’Europe le cœur de la croissance mondiale ») multipliées lors du lancement de l’Union Européenne par le fameux traité de Maestricht, entré en vigueur il y a 25 ans exactement. Une perdition.

Paul-Marie Coûteaux

© LA NEF n°302 Avril 2018

À propos Paul-Marie Couteaux

Paul-Marie Couteaux
Écrivain, essayiste, député européen (1999-2009), chroniqueur de La Nef, il dirige Les Cahiers de l’Indépendance, revue des souverainistes de tous horizons, et est l’auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, espérer contre tout. Lettre ouverte à Régis Debray (Xenia, 2010), Etre et parler français (Perrin, 2006), Un petit séjour en France (Bartillat, 2004), De Gaulle philosophe (JC Lattès, 2002).