La PMA contre les autres

Ce monde a été complètement renversé. Les jouisseurs d’hier, sans entraves donc sans enfants, se battent désormais pour qu’on le leur en fabrique. Les hommes de gauche, censément critiques de la technique et de l’exploitation de l’homme qu’elle permet, montent aujourd’hui au créneau pour défendre leur droit à la parentalité ou je ne sais quoi.
Il n’y a plus, une fois encore, que dans les mondes de la religion que s’exprime la défense de la vie humaine dans son humilité et sa petitesse, dans la lignée de l’encyclique Humane vitae de Paul VI.
Pascal disait qu’il voulait « écrire contre ceux qui approfondissent trop les sciences », pour ce que les effets en peuvent détruire l’homme. Il rappelait encore qu’il y a deux excès, « exclure la raison, n’admettre que la raison ». Peut-être aussi le second engendre-t-il le premier. Nos contemporains férus de PMA semblent avoir perdu tout jugement libre. Et surtout avoir oublié l’existence du reste des hommes.
Foucault avait déjà mis le doigt sur une vérité de notre époque dans Surveiller et punir : que la modernité est l’entreprise de négation de l’Autre, par bonté. Pourtant il n’en voyait que les prémisses ou bien seulement une partie des effets. Et nous constatons qu’à l’évidence les anciennes structures n’ont que les apparences de la solidité ; que la République, dans sa démocratie parlementaire, ne tient plus que par l’effet de notre inertie ; que l’obéissance est morte, l’obéissance à des discours humains – et que l’éthique de la discussion ne fonctionne pas parce qu’il lui manque un référent extérieur.
À prendre une idée de l’homme comme mesure de toute chose, on a fait de l’homme une idée seulement intérieure, c’est-à-dire disponible à tous les caprices. Chacune de ses singularités étant niée l’une après l’autre, il lui fallait requérir la factice originalité de l’individu, cet humain d’après que ses différences construites rendent précisément et exactement semblable à tous les autres devant la machine. Et une idole qui nous ressemble trop, parce qu’in fine elle est nous, ne peut qu’engendrer la destruction, et non pas seulement la guerre de chacun contre tous, mais véritablement la guerre de tous contre tous, c’est-à-dire aussi contre soi-même. Jamais morale n’aura été aussi écrasante. Dans ce monde, c’est en moi que je dois tuer le mal, mais désormais sans le secours d’aucune grâce. Je suis le suspect du flic que je suis. Je suis le collabo de moi-même, qui suis bourreau et victime. Nulle voie de salut sinon l’arrêt de ma vie, de mon existence. « Je suis seul et eux ils sont tous » : ce n’est même plus vrai, puisque ma seule consolation est de savoir qu’eux aussi ils sont seuls en même temps qu’ils sont tous. Je suis un tous contre un moi seul. « Il faut qu’un seul homme meure » (Caïphe) : nous sommes tous cet homme et nous devons mourir, mais pour quel salut ? De cette haine née chez des hommes qui voulaient trop s’aimer, on peut déduire et expliquer les innombrables phénomènes d’une actualité sociale qui, autrement, nous demeure énigmatique.

Le dernier refuge de la raison
L’effondrement des humanismes athées sur eux-mêmes a transféré la charge sociale et in fine politique sur les religions elles-mêmes, dans leurs constantes anthropologiques. C’est ainsi qu’on les accuse aujourd’hui de souffrir de tendances policières, communautaristes. C’est qu’en réalité, elles sont le dernier refuge organisé de la raison. On le voit couramment depuis la fin du XIXe siècle, dans le judaïsme comme dans le christianisme, dans l’islam même et dans les religions orientales, l’idée de mesure comme résistance aux progressismes prométhéens n’a pu trouver de justification que dans une invocation nouvelle des formes de vie religieuses persistantes. La Kabbale chez Buber, Benjamin, Taubes et Scholem ; la chrétienté antique et médiévale chez de Maistre, Barbey, Baudelaire, Hello, Bloy, Péguy, Chesterton, Maritain, Bernanos, Ellul ou Illich, pour s’en tenir à l’Occident, ont fonctionné comme ultime référent extérieur à une nouvelle histoire qui se voulait absolument englobante. On a pu moquer la nostalgie ou la recherche désespérée d’un ailleurs, l’orientalisme ou l’archéologisme sous tous ses modes en témoignant pour les XIXe et XXe siècles : on n’a pas vu combien ce recours désespéré témoignait de la pesanteur de la chape qui s’abattait petit à petit sur l’homme moderne. Car encore une fois « seule la littérature mystique convenait à notre immense fatigue » (Remy de Gourmont).

Jacques de Guillebon

© LA NEF n°318 Octobre 2019

À propos Jacques de Guillebon

Jacques de Guillebon
Écrivain, essayiste, chroniqueur de La Nef, rédacteur en chef de L'Incorrect, il est l’auteur notamment de Anarchrist. Une histoire de l’anarchisme chrétien (avec Falk van Gaver, Desclée de Brouwer, 2015), L’impasse. Du mariage laïc au mariage gay (Editions de l’Œuvre, 2012), Le nouvel ordre amoureux (avec Falk van Gaver, Editions de l’Œuvre, 2008), Nous sommes les enfants de personnes (Presses de la Renaissance, 2005, rééd. Xenia, 2010).