Père Hyacinthe Destivelle © DR

Où en sont les chrétiens de l’Est ?

Le Père Hyacinthe Destivelle est dominicain, directeur de l’Institut d’études œcuméniques de l’Angelicum, à Rome. Grand connaisseur du monde orthodoxe, il vient de publier Les chrétiens de l’Est après le communisme (1). Entretien.

La Nef – Le panorama que vous présentez des chrétiens de l’Est fait apparaître une situation très variée d’un pays à l’autre : pourquoi une telle diversité religieuse ?
Père Hyacinthe Destivielle
– Les chrétiens d’Europe centrale et orientale ne sont pas assimilables à un seul et même type de « chrétiens de l’Est », selon le terme générique qui servait à les désigner à l’époque du Rideau de fer. De même que les diversités nationales avaient été gommées par l’étau des régimes communistes, de même les diversités confessionnelles – d’ailleurs inextricablement liées aux nationalités – sont réapparues à l’occasion de la liberté retrouvée. Le dynamisme même de ces Églises est loin d’être le même selon les pays et les communautés. Si les communautés chrétiennes des pays slaves de l’ex-URSS ont connu un renouveau impressionnant, ce renouveau a surtout profité à l’Église orthodoxe, à certaines communautés gréco-catholiques et aux mouvements évangéliques, beaucoup moins à l’Église catholique latine ou aux Églises protestantes historiques. Des pays comme la Pologne ou la Roumanie ont vu plutôt la confirmation d’une vitalité. Enfin, ce renouveau n’a pas vraiment concerné des pays déjà en voie de sécularisation, en particulier les pays de tradition protestante – comme l’ex-RDA ou l’Estonie –, mais aussi certains pays de tradition catholique – comme la Tchéquie et la Hongrie –, ou orthodoxe – comme la Bulgarie. La situation confessionnelle en Europe de l’Est est complexe comme est complexe l’histoire de ces pays au carrefour de l’orthodoxie, du catholicisme et du protestantisme.

Y a-t-il malgré tout un dénominateur commun entre tous ces pays ?
Partout se pose le problème des relations entre Églises et États. Il concerne le passé de ces communautés – les divisions s’étant souvent faites sur la question des relations avec les autorités communistes. Il concerne également la question de la « nationalisation » des Églises : l’implication des autorités politiques dans les questions religieuses est partout très forte, y compris dans des États affichant des législations libérales, et montre à quel point le facteur religieux est considéré comme primordial dans la conscience nationale, comme le montrent les exemples de l’Estonie, de l’Ukraine, de la Bulgarie, de la Moldavie, de la Macédoine ou du Monténégro… Il concerne enfin les nouvelles relations juridiques et économiques à établir entre Église et État : restitution des biens, enseignement de la religion dans les écoles, aumôneries dans les institutions publiques…

Quel a été le rôle des Églises dans la chute du communisme dans les pays d’Europe de l’Est ? Certains pays ont-ils été plus « moteurs » que d’autres et pourquoi ?
La contestation contre les régimes communistes à la veille de la chute du Rideau de fer fut souvent organisée par les Églises catholiques – comme en Pologne –, ou protestantes – comme les luthériens en RDA ou les réformés en Roumanie –, mais moins par les Églises orthodoxes, qui cependant comptent aussi de remarquables figures de contestation. L’existence du Saint-Siège comme sujet international a joué un rôle essentiel, mais aussi des traditions différentes des relations Églises-États. Les Églises orthodoxes ont souvent été tiraillées entre l’aspiration à la liberté et l’idéal byzantin traditionnel, plus ou moins relativisé, de « symphonie des pouvoirs ». On peut aussi noter que les pays d’Europe centrale et orientale les plus marqués aujourd’hui par la déchristianisation sont souvent des régions de tradition protestante – comme l’Estonie ou l’ex-RDA –, ou influencées par elle – comme la Tchéquie.

Vous montrez une certaine incompréhension entre les attentes des populations de l’Est et de l’Ouest en Europe, les premières craignant pour leur identité culturelle et spirituelle, les secondes ne les comprenant pas : pourriez-vous nous l’expliquer ?
Les retrouvailles entre l’Est et l’Ouest européens n’ont pas vraiment comblé le fossé qui les séparait. Au moment de la naissance du projet européen, la plupart des pays de tradition orthodoxe furent durablement marqués par une propagande communiste anti-occidentale considérant la Communauté européenne comme un instrument de « l’impérialisme américain ». De nos jours, bien des chrétiens d’Europe de l’Est estiment que la sécularisation discrédite le christianisme occidental, contre lequel ils font valoir une religiosité traditionnelle qui leur a permis de résister à l’athéisme d’État. Les Églises d’Europe centrale et orientale ont pu considérer l’adhésion à l’Union comme un péril pour l’identité culturelle et spirituelle dont elles se présentent comme les garantes, comme un risque de dilution dans une Europe matérialiste, et non comme un enrichissement. Dans ce contexte, catholiques et orthodoxes de l’Est européen ont pu se rapprocher dans une forme d’œcuménisme que l’on a pu appeler un « œcuménisme des valeurs » eurosceptique, né du sentiment que le processus d’élargissement européen leur était imposé par l’Occident sans reconnaître leurs spécificités culturelles et leur identité : ils étaient en quelque sorte « intégrés », mais pas « inclus ».

Du point de vue œcuménique, qu’est-ce qui a changé concrètement depuis la chute du communisme, y a-t-il eu un rapprochement, notamment entre catholiques et orthodoxes, comme on pouvait l’espérer, où en est-on ?
La période communiste fut propice à certaines formes d’œcuménisme. La nécessité de faire front à un ennemi commun encouragea ce qui fut appelé « l’œcuménisme du goulag ». La participation dès les années 1960 aux institutions œcuméniques internationales fut l’occasion de contacts appréciés avec les chrétiens d’Occident. Cependant, cet œcuménisme ne concernait que des cercles restreints, et le soutien qu’il recevait des régimes communistes contribua à le discréditer. Par ailleurs, il fut souvent vécu par les gréco-catholiques – intégrés de force aux Églises orthodoxes – comme la version ecclésiale d’une « Ostpolitik » occultant leur souffrance.
La chute du Rideau de fer entraîna une certaine crise œcuménique liée à la renaissance, dans cette région, de l’Église catholique – notamment des Églises gréco-catholiques. Cependant de nouvelles dynamiques de rapprochement se sont progressivement mises en place. Divers organismes de dialogue furent créés localement, souvent avec l’appui des autorités politiques. Par exemple en1996 un « Conseil panukrainien des Églises et des organisations religieuses » fut institué en Ukraine, qui a joué un rôle important lors du conflit.
Cependant, le travail le plus urgent concerne la purification de la mémoire. Les tensions interecclésiales en Europe centrale et orientale s’expliquent moins par des questions théologiques que par des blessures mémorielles, souvent liées aux questions nationales. Certaines initiatives furent lancées dans ce domaine. Par exemple, des rencontres entre l’Église orthodoxe russe et la Conférence épiscopale polonaise aboutirent en 2012 à un Message conjoint aux peuples de Pologne et de Russie promouvant la réconciliation. En 2016-2017, une commission mixte de travail comprenant des historiens orthodoxes serbes et catholiques croates fut chargée d’étudier le rôle du bienheureux Alojzije Stepinac pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Vu de l’Ouest, certains pays d’Europe de l’Est menés par la Pologne semblent avoir un dynamisme religieux bien plus fort que chez nous : en quoi peuvent-ils être des exemples, que peuvent-ils nous apporter pour revigorer notre foi ?
Les évolutions en cours depuis trente ans chez les chrétiens d’Europe de l’Est, dans leur sinuosité même, sont porteuses d’espoir pour l’unité des chrétiens. La chute du Rideau de fer pourrait bien favoriser, non pas tant, peut-être, la « rechristianisation » de l’Occident par l’Orient, espérée par certains, mais, pour reprendre une expression chère au pape Jean-Paul II, une respiration enfin possible de l’Église, mais aussi de l’Europe, « à deux poumons ».

Propos recueillis par Christophe Geffroy

(1) Hyacinthe Destivelle, Les chrétiens de l’Est après le communisme, Cerf, 2020, 312 pages, 20 €.

© LA NEF n°323 Mars 2020

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).