Peut-on démontrer l’existence de Dieu ?

Même si la question de l’existence de Dieu est peu abordée dans notre France laïque, elle reste une question centrale, lancinante, personne n’y échappe vraiment.

Démontrer l’existence de Dieu ? Nous avons tous appris au Lycée que c’est impossible ! Pourquoi ? On ne nous l’a pas vraiment expliqué. Cela nous a plutôt été présenté comme un « acquis de la pensée moderne ». La simple évocation de la « Science » et du « Progrès » suffisait à nous impressionner… Mais alors, que faire de tous les grands métaphysiciens qui ont passé leur temps à prouver rationnellement l’existence d’une cause première ? Platon, Aristote, Plotin, Anselme, Thomas d’Aquin, Duns Scot, Descartes, Leibniz se seraient-ils tous trompés ? Nos professeurs auraient été bien en peine de le démontrer. L’essentiel était que la question soit écartée.
Mais alors pourquoi ? Soyons clairs : il s’agissait moins d’une impossibilité logique que d’un interdit idéologique. En Europe, et particulièrement en France, la Modernité a eu besoin, pour émerger, de s’opposer à la religion, et de la chasser hors de l’espace public. Elle l’a fait manu militari, mais elle l’a aussi fait sur le plan intellectuel. Dans ce contexte, il convenait de considérer que la croyance en l’existence de Dieu (qui constitue le préambule de la foi religieuse proprement dite) ne relève pas du constat rationnel, mais du sentiment subjectif. Des goûts et des couleurs, en d’autres termes. L’enseignement philosophique, comme appareil idéologique d’État, s’est donc beaucoup consacré à accréditer l’impuissance de la raison dans les matières métaphysiques, en tenant pour acquis que les philosophes des « Lumières » (Hume-Kant) puis, plus tard, les philosophes du « Soupçon » (Nietzsche-Marx-Freud) avaient définitivement évacué la question.
À partir des années 60, l’Église elle-même, dans sa pastorale, a semblé rallier le mouvement général, en abandonnant l’apologétique, c’est-à-dire la défense rationnellement argumentée de la crédibilité de la vraie religion. Saint Thomas d’Aquin a disparu des séminaires ; les vieux manuels ont été vendus au marché aux puces. Le fidéisme, c’est-à-dire l’attitude consistant à séparer complètement la foi de la raison, qui était jusqu’ici un trait typique du protestantisme, a fini par gagner le clergé – sans parler des fidèles. En contradiction formelle avec la doctrine la mieux établie.
Mais, par un de ces détours dont la Providence est coutumière, la situation est en train de se retourner.
Aux États-Unis, où la Modernité ne s’est pas construite contre la religion, la philosophie n’a pas été touchée aussi profondément qu’en Europe par le relativisme – la métaphysique est restée vivante, elle a montré que les critiques des Lumières et des philosophes du Soupçon n’étaient pas décisives. Que le scientisme (thèse selon laquelle il n’y a de vérité que physico-mathématique) était une doctrine contradictoire. Nous assistons donc, depuis les années 70, à une renaissance (durable !) de la métaphysique et de la théologie philosophique dans tout le monde anglo-saxon. C’est donc du sein du plus grand pays protestant du monde que nous vient le renouveau de ce qui constituait autrefois une des spécificités du catholicisme : l’affirmation de l’harmonie entre la foi et la raison !
Car la doctrine catholique est sans ambiguïté. Le premier concile du Vatican avait ainsi déclaré : « La Sainte Église tient et enseigne que par la lumière naturelle de la raison humaine Dieu peut être connu avec certitude au moyen des choses créées. » Pie XII, dans Humani Generis, précisa même la méthode : pour « démontrer avec certitude l’existence d’un Dieu personnel », il faut recourir aux « principes inébranlables de la métaphysique, à savoir le principe de raison suffisante, le principe de causalité et le principe de finalité ».

Mais trêve de préalables. Venons-en au fait.
D’où vient l’Univers ? Pourquoi existe-t-il ? Quelqu’un a-t-il pensé tout cela ?
De toute évidence, l’Univers est là depuis longtemps. Certains pourraient être tentés de se dire, emportés par le sentiment océanique du divin, que Dieu, c’est l’Univers. Mais le panthéisme ne tient pas. Pourquoi ? Eh bien, parce que l’Univers porte sur lui des « traces » qui prouvent qu’il n’est pas la cause première, qu’il ne se suffit pas à lui-même, qu’il dépend d’autre chose que de lui-même pour être. Bref, qu’il est un effet.
On peut en repérer trois.

Première trace : l’Univers est intelligible. Les mathématiques s’appliquent admirablement bien à la nature. À tel point que des théories mathématiques développées librement, sans aucun lien avec la science physique, et selon des exigences purement formelles, se révèlent, des décennies plus tard, fournir les outils nécessaires à la description du monde (les nombres complexes, les espaces de Hilbert, la théorie des groupes, etc.). Et de cela, il n’y a aucune explication physico-mathématique. Eugene Wigner, Prix Nobel de Physique, parlait ainsi de la « déraisonnable efficacité des mathématiques ».
Une telle correspondance pointe vers l’existence d’une Cause intelligente, ordonnatrice de l’Univers. Car c’est de deux choses l’une : ou bien les mathématiques sont des fictions cohérentes forgées par les hommes, et alors elles ne devraient pas s’appliquer au réel physique ; ou bien les mathématiques décrivent un monde abstrait, immatériel mais parfaitement objectif et qui s’impose à nous, mais alors on se demande pourquoi le monde physique contingent devrait correspondre à ce monde abstrait (car le monde immatériel des idéalités mathématiques n’a pas de pouvoir causal sur la matière)… Il n’y a qu’une solution : le monde physique a été organisé selon les structures et lois de ce « monde » abstrait, qui se trouvait dans l’esprit d’une cause ordonnatrice. Il y a donc un esprit organisateur derrière les structures de l’espace-temps.

Deuxième trace : l’Univers est contingent. Considérons maintenant l’Univers dans sa totalité. Ce qui frappe, et parfois nous saisit, c’est sa gratuité ; c’est-à-dire sa contingence. Il est comme il est, mais il ne porte pas en lui-même l’explication de son être. On a, en le contemplant, le sentiment très vif qu’il aurait pu être différent, ou ne pas exister du tout. C’est très différent du sentiment que l’on éprouve en contemplant des vérités mathématiques, dont nous avons, au contraire, l’intuition très vive qu’elles sont absolument nécessaires et qu’elles portent en elle-même leur propre justification. Dans tous les univers possibles, les vérités mathématiques seraient les mêmes. En revanche, les lois de la physique ou les conditions initiales de l’Univers auraient pu être différentes.
Où cela nous emmène-t-il ? Très loin, car c’est un principe de base que tout ce qui existe a une explication de son existence, ou bien en soi-même (comme les réalités mathématiques) ou bien en quelque chose d’autre – c’est-à-dire dans une cause (comme les réalités physiques). Si je vous dis « A = A », vous ne me demanderez pas d’explication : il est nécessaire qu’il en soit ainsi, c’est-à-dire inconcevable qu’il en soit autrement. En revanche, si je vous dis « Je mesure 1m68 », il est parfaitement concevable qu’il en ait été autrement ; dès lors, une explication externe est requise. Et cette explication existe forcément, même si je ne la connais pas. Pour l’Univers, c’est la même chose. Son existence et ses caractéristiques particulières ont forcément une explication externe.
Ici, il faut faire bien attention. Car certains seront tentés de ne pas prendre la question dans toute sa radicalité, et de la confondre avec une autre. Ils diront la chose suivante : l’Univers, à tout instant t de son existence, a sa raison d’être dans son état précédent t-1, et ainsi de suite en t-2, t-3… t-n. Et si le passé est infini, il y aura toujours une explication antécédente, et l’Univers sera expliqué… par lui-même ! Il y a là un sophisme : car ce que nous cherchons à expliquer, ce ne sont pas les transformations de l’Univers (c’est le travail de la science physique), mais son existence même dans sa totalité. La régression horizontale de cause en cause à l’infini n’explique en rien l’existence de la série elle-même – fût-elle infinie – puisqu’elle la présuppose. Il est donc absolument clair que toute explication de l’Univers par une cause contingente ne fait que décaler d’un cran le problème, sans le résoudre. Car la question se repose à chaque fois. Une immense chaîne d’êtres contingents qui s’entre-expliquent n’est jamais qu’un immense agrégat contingent… qui a besoin d’une explication.
Bref, même s’il est éternel, l’Univers n’en reste pas moins totalement contingent : il ne tient pas tout seul ; il a besoin d’une explication ultime, qui ne peut être donnée que par un être qui lui-même n’ait pas besoin d’une explication externe, un être qui n’ait pas reçu l’existence d’une manière restrictive (ce qui demande une cause), mais qui soit l’existence elle-même dans toute son ampleur infinie. À défaut, rien ne serait expliqué et le principe de raison suffisante serait bafoué.
Nous tenons donc notre conclusion : l’existence de la somme totale des êtres contingents, suppose celle d’un être absolument nécessaire, qui soit, à chaque instant, la cause qui les maintient dans l’existence et fait qu’ils sont ainsi et pas autrement. Si l’Univers est ainsi et pas autrement, c’est tout simplement parce qu’il est comme suspendu à l’action d’une cause première nécessaire. Mais attention : l’action de cette cause ne peut pas être nécessaire (sinon son effet serait lui-même nécessaire) ; elle est contingente, c’est-à-dire libre. Cette cause est évidemment dépourvue de tout ce qui fait que le contingent a besoin d’une explication externe : elle ne dépend de rien, elle a sa raison d’être en elle-même, elle n’a pas de cause, elle n’a pas de parties, elle n’est pas finie (car à toute grandeur donnée, on peut demander « et pourquoi pas une autre » ?), elle est donc inétendue. Dit positivement : elle est absolument simple, immatérielle, elle n’est pas ceci ou cela, mais l’être absolu, sans restriction, dans toute sa plénitude.

Troisième trace : l’Univers a commencé. Nous venons d’admettre que même si l’Univers existait depuis un temps infini, il serait en situation permanente de dépendance existentielle à l’égard de la cause première. Mais sommes-nous bien certains que l’Univers puisse exister depuis une éternité ? Cette question mérite tout de même d’être posée. Or, il s’avère à la réflexion que ce n’est pas possible. Tout simplement parce que le passé ne peut pas être infini. Si le passé était infini, le présent ne serait jamais arrivé : l’Univers serait toujours en train de traverser le nombre infini d’étapes qui précèdent le présent. Car, de même qu’il est impossible de rejoindre l’infini par addition successive en partant de zéro, il est impossible de rejoindre zéro en partant de moins l’infini. C’est même pire que cela : il est impossible de « partir de moins l’infini », puisque cette course n’a pas de point de départ. Provenir de l’infini, c’est comme essayer de sauter hors d’un puits sans fond (-∞ + 1 = -∞). C’est une opération impossible. Or, c’est le type d’opération que supposerait l’existence d’un passé infini : il faudrait que l’Univers ait « toujours déjà » traversé un nombre infini d’étapes, ce qui rendrait inexplicable et littéralement sans raison le fait qu’il se trouve à une quelconque étape donnée.
La conclusion est que le passé est fini. Ce qui veut dire que le temps a commencé. Or, ce simple fait est vertigineux. Car nous ne sommes pas en train de parler du commencement d’une chose à l’intérieur du temps, mais du commencement du temps lui-même, c’est-à-dire du commencement radical. Comprenons bien : de même qu’il est absurde de demander ce qu’il y a « au nord du Pôle Nord », il est absurde de demander ce qu’il y a « avant le temps ». Il n’y a pas d’avant. Que le temps ait un commencement implique que toute réalité physique spatio-temporelle concevable (ici, mettez tous les « multivers » que vous voudrez) a nécessairement un commencement radical. C’est-à-dire un début non précédé d’un quelconque temps, ni, donc, d’une quelconque réalité spatio-temporelle.
Est-ce à dire que tout cela a surgi sans cause ? Pas du tout ! Le principe de causalité s’applique : tout ce qui commence d’exister a une cause. Le nier, c’est opter pour la magie. L’Univers a donc une cause. Simplement, cette cause n’est pas banale : elle est hors du temps (puisqu’elle en est la cause), elle est hors de l’espace (tout ce qui est étendue se meut et tout ce qui se meut est dans le temps), elle est infiniment puissante (puisqu’elle a produit la totalité du monde physique sans agir sur une matière préexistante). Enfin, elle n’a pas agi avant le premier instant de l’Univers, mais au premier instant de l’Univers. Donc non seulement l’Univers est maintenu hors du néant en permanence par la cause nécessaire (ce que les Médiévaux appelaient la creatio continuans), mais il a bel et bien été créé de rien (creatio originans).

Faisons le bilan : un peu de réflexion sur l’Univers nous conduit à remarquer qu’il ne subsiste pas par lui-même, mais qu’il est un effet. Et que cet effet a nécessairement une cause d’un type très particulier, dont les principales propriétés sont d’être immatérielle, atemporelle, incausée, absolument simple, nécessaire, intelligente et libre. Cette cause a non seulement produit l’ensemble de la réalité finie à partir de rien (ex nihilo), mais elle l’a fait au commencement du temps (ab initio), et continue de la soutenir dans l’existence.
Il n’est pas exagéré de l’appeler « Dieu ».

Frédéric Guillaud

Frédéric Guillaud, ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de philosophie, a publié Dieu existe. Arguments philosophiques (Cerf, 2013) et Catholix reloaded. Essai sur la vérité du christianisme (Cerf, 2015).

© LA NEF n°300 Février 2018, mis en ligne le 31 mars 2020

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