Droits fondamentaux bafoués

ÉDITORIAL

Le culte public a été officiellement autorisé le 23 mai. Non par la bonne volonté du gouvernement qui a repoussé autant qu’il l’a pu la date de libération, ne voyant aucune contradiction à permettre les transports en commun ou les courses en supermarchés et interdire les messes publiques, alors que l’épis­copat lui avait présenté dès avril un plan très précis de fonctionnement compatible avec les règles sanitaires, plan auquel il ne daigna même pas répondre, ce qui en dit long sur son mépris de la religion. En effet, cette affaire révèle combien nos gouvernants sont étrangers à toute transcendance et bornent leur horizon au matérialisme ambiant, la religion apparaissant pour eux secondaire et superflue, relevant de choix privés ; ils ne conçoivent pas qu’il puisse s’agir d’un besoin fondamental de la personne, une nourriture de l’âme aussi essentielle que celle du corps !

Certes, il demeure assurément chez certains politiques un vieux fonds d’anticléricalisme hérité de l’histoire, mais il me semblerait erroné de voir là une « persécution » préméditée, quand il s’agit bien plus d’une méconnaissance abyssale du christianisme qui alimente une totale indifférence envers ce qu’ils croient n’être qu’un vestige du passé en voie de disparition.

Cultes : l’arrêt bienvenu du Conseil d’État

Les protestations virulentes de certains évêques n’ont en rien ébranlé le président et le premier ministre restés sourds à ces appels. La Conférence épis­copale, toujours très légaliste et privilégiant la négociation directe avec le gouvernement, n’a pas souhaité s’engager dans la voie du recours juridique au Conseil d’État comme l’ont fait le PCD, l’Agrif et plusieurs instituts traditionnels. Un tel recours, pourtant, était non seulement légal mais légitime dans un État de droit : nous étions face à une injustice manifeste qui bafouait ostensiblement une liberté majeure – la liberté de culte inhérente à la liberté religieuse, d’un poids autrement plus capital que la possibilité d’aller dans un supermarché.

Si l’arrêt du Conseil d’État condamnant le gouvernement n’a permis d’avancer la date de réouverture des églises au culte public que de quelques jours, il n’en est pas moins de toute première importance, car il rappelle que la liberté religieuse est un droit fondamental qu’aucune situation d’urgence ne peut bannir d’une façon aussi disproportionnée.

Le droit à la vie bafoué

Un autre droit fondamental est foulé aux pieds depuis longtemps : le droit à la vie ! Au profit d’un « droit à l’avortement » – qui n’est ni plus ni moins qu’un droit de tuer – devenu pour nos législateurs le plus sacré, au point qu’il est interdit de le remettre en cause. La tentative d’allonger les délais de l’IVG en raison du confinement est symptomatique de cet état d’esprit. Raison de plus pour ne pas lâcher ce combat nécessaire, y revenir à temps et à contretemps, même s’il est parfois quelque peu désespérant d’avoir l’impression de crier dans le désert (1) !

Si l’on veut bien y réfléchir un instant, le concile Vatican II n’a pas forcé le trait en taxant l’avortement de « crime abominable » (2) : comment qualifier autrement l’attentat perpétré contre le plus innocent et le plus fragile des êtres appartenant à notre humanité ? Et l’on dénombre plus de 200 000 avortements chaque année en France et 56 millions dans le monde (selon l’OMS) dans une large indifférence, tant cet acte barbare a été banalisé par sa légalisation ! Comment un tel scandale ne peut-il pas avoir de répercussions, aussi bien dans l’ordre temporel que dans l’ordre spirituel ? Il s’agit en effet d’un crime contre ces petits êtres en devenir mais aussi contre Dieu, une injustice révoltante qui crée un grave désordre atteignant forcément le bien commun au plus profond.

Il est juste d’observer, cependant, que nos contemporains ont accepté la légalisation de l’avortement davantage par ignorance et faiblesse que par un choix vraiment libre et éclairé. En effet, s’il est un domaine où la désinformation est totale, où la propagande est orchestrée de façon quasi totalitaire, c’est bien celui-là. C’est pourquoi il faut persister à argumenter contre cette loi inique, tout esprit honnête pouvant comprendre les enjeux de ce combat vital.

Un mot pour conclure : faire cesser l’avortement n’a pas pour but de brimer les femmes, mais au contraire de leur éviter un acte extrême et irréversible (qui, au reste, leur explique, avant l’IVG, le risque de traumatisme qui s’ensuit ?). Si l’homme moderne recherche éperdument le bonheur, il croit qu’il réside avant tout dans sa « liberté », dont il a une vision erronée (liberté sans limite de tout faire et tout défaire à sa guise…), alors qu’il n’est possible que moyennant l’acceptation de contraintes bienfaisantes qui nous sont imposées par notre nature et circonscrivent notre liberté, laquelle n’a de sens que conforme à la vérité de notre être.

Christophe Geffroy

(1) C’est pourquoi, il nous a semblé important d’y revenir par un dossier dans ce numéro (n°326 de juin 2020).
(2) Gaudium et spes, n. 51, §3.

© LA NEF n°326 Juin 2020

À propos Christophe Geffroy

Christophe Geffroy
Fondateur et directeur de La Nef, auteur notamment de Faut-il se libérer du libéralisme ? (avec Falk van Gaver, Pierre-Guillaume de Roux, 2015), Rome-Ecône : l’accord impossible ? (Artège, 2013), L’islam, un danger pour l’Europe ? (avec Annie Laurent, La Nef, 2009), Benoît XVI et la paix liturgique (Cerf, 2008).