Vendredi saint : la victoire de l’ignorance

Comme tout se sait aujourd’hui, que non seulement les murs ont des oreilles mais qu’ils ont des yeux, l’ignorance semble ne plus avoir sa place, si ce n’est dans le crâne rétif de ceux qui ne sont pas mis à la page, des marginaux, de ceux qui ont raté le train du progrès. Cependant, il existe au moins une face de l’ignorance qui persiste de manière éclatante, et qu’il nous faut nommer.

C’est l’ignorance ordinaire qui croit nous tromper en se parant d’atours avantageux, en se couvrant d’un semblant de science : c’est l’ignorance des faux savants, des demi-sots, des habiles rhéteurs qui s’étalent, au début de ce siècle, au cours de cette épidémie où il fait bon savoir, car c’est là, croyons-nous, notre planche de Salut. Cette ignorance-là ne se contente pas de se croire science, elle prodigue, en sus, des conseils, elle avertit, elle met en garde, et c’est sur elle qu’on fonde les nouvelles lois morales, c’est elle qui, en tant qu’ignorance non avouée peut conduire aux convictions malléables, et dispenser ses axiomes et ses sentences, sans jamais se confronter à une quelconque réalité.

L’un des traits radicaux de cette ignorance est retrouvé dans les théories du complot qui prolifèrent. Le désir de savoir poussé à un tel point qu’il faut absolument trouver une réponse qui nous dévoile l’intégralité des rouages du monde. Le savoir compris comme une clef qui nous ouvrirait la porte d’une demeure où tout serait à sa place, et ordonné. Le savoir guérirait de l’ignorance perçue comme une maladie.

Mais, c’est aujourd’hui Vendredi Saint, c’est aujourd’hui nos yeux dessillés devant le visage de sang d’un Dieu qui meurt sur une croix. C’est aujourd’hui notre abandon complet de savoir, car que pouvons-nous dire devant ce Golgotha où s’effondre notre espoir de Salut, où s’éteignent un à un nos absurdes attentes de l’homme providentiel, où meurt notre éternité. Car le Messie est mort.

Il faut bien avouer que nous passons ici, malgré nous, le seuil d’une tout autre ignorance. Plus rien de ce que nous possédons ne nous est utile pour vaincre ce non-sens, car il n’y a rien qui se cache derrière la croix, rien que le mal vainqueur dressant cette croix comme sa bannière. C’est pour cela que les faux savants ne montent pas au Calvaire, qu’ils se terrent dans leurs salons ou dans leurs ouvrages. Il n’est plus lieu de parer notre ignorance, il est simplement l’heure de se recueillir. Cette ignorance-là, celle de Socrate et des poètes, celle de l’humilité, elle est “l’ignorance étoilée” dont parlait Victor Hugo :

“ Vous m’offrez de ramper ver de terre savant ;
Eh bien, non. J’aime mieux l’ignorance étoilée
De Platon, de Pindare, âme et clarté d’Élée,
Et de ce Dante errant qui baisse factieux
Son œil farouche où tremble une lueur des cieux.”[1]

Qu’on n’aille pas se méprendre cependant, il est délicat pour le contemporain de comprendre les bienfaits de cette ignorance-ci. Nous qui sommes biberonnés au savoir chaque jour, qui avons adopté par mimétisme l’insolence et l’impertinence des polémistes de télévision, et qui croyons toujours qu’un concept, un mot-valise amènera comme un uppercut le K.O. de notre adversaire, la croix nous intime l’ordre de nous taire. Même notre foi est ébranlée ; et celui qui ne croit pas au ciel s’interroge à la manière de Cendrars dans Les Pâques à New York :

“Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté
Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.”

Angoissé, esseulé, guettant le visage du Christ, “âme en deuil”, le poète incarne la solitude du chrétien au jour de la mort de son Seigneur. Le poète traverse les rues de New York, où trônent les banques, la misère, le stupre et la maladie et ne parvient à rien voir des lueurs divines. Et pour nous aussi c’est l’angoisse qui revient. Les preuves ontologiques sont abandonnées, ainsi que les discours apologétiques. Les formules de bien-être, les tranquillisants n’ont plus d’utilité, on ne pourra nous maintenir davantage sous perfusion. Il n’y a plus rien que l’entretien d’une âme avec la lumière qui l’éclairait. Alors, c’est à l’invisible que nous remettons notre destinée : c’est véritablement là que naît l’espérance.

Qu’est-ce, en effet, si ce n’est l’espérance, que cette fleur qui pousse au pied de la croix ? Comme cette fleur de la passion qui fait une mandorle au Christ sur les tableaux de Gustave Moreau. L’espérance est étrangère au pays de la première ignorance que nous nommions. Elle ne se trouve “petite sœur espérance” qu’en ce jour où toutes les certitudes superfétatoires disparaissent. Le rideau des fausses croyances se brise, nous retournons à ceux qui doutent, qui cheminent et trébuchent. Nous retournons à ceux qui entraperçurent un rayon fugitif au détour d’un vitrail, nous retournons à Cendrars, à Péguy, nous retournons aux peintres qui ont tâché de mimer le geste de Véronique, nous retournons à Bach, nous retournons, car c’est Vendredi Saint, à l’ignorance que chantait le poète décédé au début du carême, Philippe Jaccottet.

Néanmoins, nous n’ignorons pas qu’à côté de l’info en continu, des flux ininterrompus, des nouvelles annonces présidentielles, du savoir-à-la-demande, notre ignorance est crasse, louche et qu’elle suinte l’infamie. Et que seuls les imbéciles pourraient demander aux arts qui ne font pas de bruit, une réponse au mystère de la croix.

“ Je sais cela, j’en suis tremblant, et pourtant j’ose
Trouver dans tout ce tas de songeurs quelque chose ;
Je vois ce qu’ils ont vu, je crois ce qu’ils ont cru”[2]

Décidément, il n’y aura plus de théorie pour expliquer que la mort d’un seul rachèterait les vivants et les morts, ni qu’un sacrifice divin accorderait le Salut aux êtres de ce monde, ni comment le mal retournerait dans l’ombre. Nous ne sommes qu’enracinés dans l’espérance, l’espérance que cette Pâque nous éblouisse pour que le vieil homme meure, pour que nous laissions en Égypte nos vêtements de savoir, afin de refonder notre sagesse dans l’abattement de nos fronts contre le bois de la croix. Paradoxe divin de la croix, car c’est au moment où tous les espoirs s’effondrent qu’il nous faut chercher, malgré la mondialisation des pensées, malgré l’abrutissement, malgré les chancres qui pourrissent nos âmes, la beauté qui renverse :

“ Votre grand flanc ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d’étincelles”

Que ce soient les Pâques à New York, ou les Pâques ailleurs, le Christ meurt aujourd’hui, emportant dans sa mort toutes nos forfanteries ; car si Dieu meurt toute science n’est qu’un expédient. Espérons qu’il ressuscite, et choisissons, en attendant, l’ignorance qui conduit à l’étonnement, pour que dimanche nous puissions dire avec la poétesse Marie-Noël :

“ Comme une fiancée au roi qui l’aime offerte,
Je frémis et me sens comme la terre, ouverte
toute grande aux pieds du semeur.” [3]

Baudouin de Guillebon


[1] Victor Hugo, La légende des Siècles, “Dernière série, les Grandes Lois”
[2] Victor Hugo, Ibid
[3] Marie Noël, Chant de Pâques

© LA NEF le 19 avril 2022, exclusivité internet

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