Le Père Thierry-Dominique Humbrecht © DR

La métaphysique et ses miroirs

Le Père Thierry-Dominique Humbrecht, dominicain de la province de Toulouse, docteur en philosophie et en théologie, professeur de philosophie à l’Institut Catholique de Toulouse, a publié une étude monumentale sur saint Thomas d’Aquin (1) dont il nous parle ici.

La Nef – Vous venez de faire paraître une monumentale étude : Thomas d’Aquin, Dieu et la métaphysique.
T.-D. Humbrecht
– Aïe, aïe, la frontière est mince entre un monument et ce qui n’est en effet que monumental… Ce livre affiche, selon un célèbre site de vente en ligne, 1,57 kg… Au poids, il est destiné à peser, mais pour le reste c’est autre chose. J’ai déjà reçu à ce sujet deux avis divergents : 1/ quelle horreur, il ne faut pas écrire de livres comme ça ! 2/ au contraire, le sujet l’imposait, y compris pour les débats actuels sur le statut de la métaphysique…
Tentons de croire que ce match nul permet d’avancer sans trop se troubler.

Pourquoi écrire un si gros livre de 1432 pages ?
On peut visiter le Louvre en une heure ou bien en une semaine, et Thomas en un jour ou bien en une vie. Le résultat est à la hauteur : l’imprégnation n’est pas la même.
Oh, si vous y tenez, tout peut être raconté en trois lignes : la métaphysique de Thomas d’Aquin entend se développer de façon autonome par rapport à la théologie, mais pas de façon indépendante. Il y a des interactions, et ce sont les interactions qui sont passionnantes. Elles respectent les différences de méthode, tout en les franchissant parfois aussi.
J’en suis arrivé à constater que Thomas a différentes façons de faire de la métaphysique, en philosophie et aussi en théologie, jusqu’à cette expérimentation à nulle autre pareille qu’est la Somme contre les Gentils, qui entend manifester « la vérité de la foi catholique et réfuter les erreurs contraires », et cela avec des raisons : un luxe de raisons vraies, contre les raisons fausses des philosophes païens ou bien des hérétiques, surtout ceux des temps passés. Ni tout à fait théologie, ni pure philosophie : du jamais vu.

La métaphysique de saint Thomas n’est-elle pas déjà archiconnue ?
Bien sûr que si, et il n’y a pas de manuscrit retrouvé, comme parfois pour d’autres Médiévaux, mais il faut le lire avec fraîcheur. Bien des années passées dans les textes m’ont rendu hypersensible à sa façon de dire les choses, et donc aussi aux présentations courantes qui en sont faites, parfois pertinentes, souvent plaquées, parce que paradoxalement modernes.
Par exemple, avec Thomas rien n’est mieux distingué que raison et foi ; en revanche, dire que cela revient à distinguer philosophie et théologie est douteux. Une philosophie qui ne serait que de raison est une idée du XVIIe siècle (Suarez et Descartes), et elle a reflué sur Thomas. Elle a donné lieu à une « métaphysique séparée » qui a fait florès au XXe siècle thomiste, mais qui crée un déséquilibre.

Pourtant, la métaphysique précède la foi et donc la théologie, non ?
En théorie peut-être, s’il est vrai que la raison précède la grâce, mais en pratique, non, si la grâce précède l’exercice de la nature elle-même, outre le fait qu’elle guérit celle-ci et la perfectionne.
Sur certains sujets, de la raison et de la foi, laquelle a commencé ? Prenons l’exemple de la Création. Quel philosophe y est jamais parvenu, avec sa seule raison ? Certainement pas Aristote, puisque son Dieu ne connaît pas le monde (lequel de surcroît est éternel) ; et l’on n’a pas fait mieux ensuite, sauf à être juif, musulman ou chrétien, et donc à être religieusement informé du fait de la Création. Au jeu de l’oie, retour à la case départ.
Une fois informé, la cuisine métaphysique pour traduire la Création est sans difficultés : Dieu est du monde sa cause efficiente (il lui donne l’être), la cause exemplaire (les créatures lui ressemblent), et la cause finale (il gouverne ses créatures et les conduit à lui). Aucun philosophe n’est allé jusque-là. C’est un théologien qui est le meilleur métaphysicien, et qui n’oublie ni un côté ni l’autre… Il m’a fallu lire Thomas avec ces effets de miroirs.

C’est-à-dire ? Une nouvelle interprétation ?
Évitons au contraire d’imposer un cadre extrinsèque à sa pensée. Si l’on en apprend plus sur le cadre que sur le tableau, le travail ne sert à rien. Au contraire, il faut plonger dans les textes de Thomas, pour en apprécier les forces internes, les équilibres, les articulations profondes qui sont autre chose que des syllogismes de détail. Thomas n’est pas un système, mais un écosystème. À cette condition ses thèses trouvent leurs justes proportions.
Ensuite, mieux vaut le comparer à ses contemporains, Albert le Grand et Bonaventure, qui eux aussi ont leurs écosystèmes, et ce ne sont pas les mêmes. À partir de ce moment, on commence à toucher le génie propre de Thomas d’Aquin.
Pour moi, parmi les traditions interprétatives de sa pensée, il y a maintenant des branches mortes, mais le tronc n’a jamais paru plus vivace.

Mais les cinq voies philosophiques de l’existence de Dieu, qu’en faites-vous ?
De ces cinq stars absolues (peut-être même un peu surévaluées), il faut chercher ce que Thomas en dit, mais surtout ce qu’il en fait.
Qu’elles soient rationnelles et qu’elles prouvent leurs conclusions, personne ne peut le contester ; pas davantage de s’apercevoir que Thomas les emprunte (à Aristote, Avicenne, Maïmonide, Averroès, Damascène), sauf qu’il ne peut s’empêcher de les réécrire, en mieux, comme elles n’ont jamais été écrites, ni posées ensemble et donc différenciées, polies comme des galets.
La question n’est pas seulement de décortiquer les arguments, mais plutôt de se demander pourquoi ces voies ne figurent que dans des ouvrages de théologie (Somme contre les Gentils et Somme de théologie), qui ne les requièrent pas puisqu’ils s’appuient sur la foi, au lieu de se trouver à la fin du Commentaire de la Métaphysique d’Aristote. Curieux, non ? Thomas n’est jamais meilleur métaphysicien que lorsqu’il écrit avec la plume du docteur chrétien. Un simple philosophe n’y fut pas parvenu…

Et Dieu dans tout ça, appartient-il à la métaphysique ?
La philosophie contemporaine (non athée) a cherché à l’en exclure, pour préserver sa transcendance. Du coup, saint Thomas, supposé prince de la métaphysique, a vécu un purgatoire de plusieurs décennies. Que s’est-il passé ?
Si la métaphysique se perçoit comme une discipline en mal de reconnaissance scientifique, et qui pour cela veut maîtriser son objet, l’être, selon un idéal de totale intelligibilité, alors il y a danger à y inclure Dieu. Toute science est à hauteur d’homme ; si Dieu tombe dans l’objet connaissable d’une science, il n’est plus Dieu.
Mais cette structure de la métaphysique est postérieure à Thomas. Elle s’étend du XIVe siècle (Duns Scot) jusqu’à la fin du XVIIIe (Kant déclare sa déchéance, et la nomme : « ontothéologie », discours sur l’être où Dieu est inclus).
Thomas n’y entre pas. Il ignore ce qui va se passer après lui, bien sûr, mais surtout sa propre métaphysique, toute rationnelle qu’elle soit, prend mille précautions pour attester la transcendance divine, donc pour ne pas faire entrer Dieu dans un concept d’être.

Comment Thomas fait-il ?
Dieu n’appartient pas au sujet de la métaphysique, il est dessus et dehors, à titre de principe ou de cause transcendante de tout l’être. Or une science s’occupe aussi, – c’est là l’idée géniale de Thomas –, non seulement de son sujet mais aussi des causes de son sujet.
Résultat : Dieu n’est pas inclus dans l’être communément préhensible par la métaphysique, mais il demeure rattaché à cette science, à titre de cause transcendante. Le théologien dirait, et c’est plus simple : le créateur est au-dessus du monde, et il ne dépend pas des êtres créés, au contraire ce sont eux qui dépendent de lui.
Si Dieu est nommé être, et c’est le cas chez Thomas, c’est dans un sens qui surplombe le monde des êtres.

À quoi la métaphysique sert-elle pour un chrétien ?
Paradoxe amusant : alors que maint philosophe piqué de saint Thomas sue sang et eau pour prouver que lui-même ne dépend en rien de la foi et donc qu’il est un vrai philosophe, à un moment il craque, et se précipite pour asseoir ses preuves sur un concile, sur la théologie, ou même sur les impératifs de la vie spirituelle… Retour du refoulé. Il faut donc oser regarder les interférences.
La métaphysique de Thomas est facile à lire, elle ne dédaigne pas le concret, mais il ne faut pas non plus la réduire à une boîte à outils pour bricoleurs pressés.

Parlez-nous de la collection « Bibliothèque de la Revue thomiste », fondée en 2005, et que vous dirigez depuis 2011.
Elle publie des travaux sur Thomas et sur son actualité, de la meilleure qualité possible, selon une double exigence universitaire et doctrinale. Elle se prépare, elle aussi, aux célébrations du prochain centenaire de Thomas (2023-2025).

Propos recueillis par Pierre Louis

(1) Thierry-Dominique Humbrecht, Thomas d’Aquin, Dieu et la métaphysique, Parole et Silcence, coll. « Bibliothèque de la Revue thomiste », 2022, 1432 pages, 45 €.

Signalons tout particulièrement dans cette belle collection, Nature et grâce chez saint Thomas d’Aquin. L’homme capable de Dieu, de Marie de l’Assomption, 2021, 858 pages, 37 €.

© LA NEF n°349 Juillet-Août 2022

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