Le voyage du pape Léon XIV en Espagne qui s’est déroulé du 6 au 12 juin a été un immense succès : ferveur populaire, densité des discours, force du message, plusieurs ingrédients étaient réunis.
Sept minutes. La scène, inattendue, fait forte impression. Lundi 8 juin, à la fin du discours du pape, les parlementaires espagnols se sont tous levés, et ont, presque tous, applaudi pendant sept longues minutes. Comment le parlement d’un État laïc, qui a voté l’euthanasie, dominé par une gauche volontiers hostile à l’Église, dans un pays marqué par l’héritage de la guerre civile et des années Franco, a-t-il pu rendre un tel hommage au souverain pontife ? Cette standing-ovation aux Cortès montre la réussite globale de cette semaine en Espagne.
Un programme ambitieux
À Madrid, le pape enchaîne en trois jours l’accueil par le roi et la reine, le discours au corps diplomatique, la visite du projet cédia 24 horas en faveur des sans-domicile, une veillée avec les jeunes, un dialogue avec des victimes d’abus, la messe dominicale qui rassemble 1,2 million de personnes, un passage chez les Augustins et une rencontre avec le monde de la culture et du sport. Puis viennent la rencontre privée avec le chef du gouvernement socialiste, Pedro Sanchez, le fameux discours aux Cortès, puis, chez les évêques d’Espagne, les vêpres solennelles et mariales à la cathédrale, ensuite une rencontre des diocésains au stade du Real de Madrid et enfin une rencontre avec les bénévoles de l’événement.
À Barcelone, le tourbillon reprend de plus belle. Prière à la cathédrale et veillée au stade olympique, visite aux prisonniers, prière du rosaire à l’abbaye de Montserrat, haut lieu de la culture et de l’identité catalane, et rencontre avec les acteurs de la charité du diocèse. Le moment le plus fort visuellement fut le mercredi soir, à la superbe Sagrada Familía, avec la visite sur la tombe de Gaudí, la grand-messe magnifiquement chantée, et l’inauguration de la tour centrale, avec un prodigieux son et lumière.
Aux Canaries, que voulait visiter le pape François, ce sont trois rencontres avec les migrants qui témoignent de leurs parcours et avec les organisations qui les aident, une rencontre avec les ecclésiastiques locaux et deux messes au stade de Gran Canaria et au port de Ténérife. Une cérémonie d’au revoir avec le roi et un avion qui refuse de décoller pour un problème technique.
Le succès du voyage tient à plusieurs raisons.
La justesse de la parole pontificale
Léon XIV semble, depuis quelques mois, avoir atteint son rythme de croisière. Décontracté, souriant, à l’aise avec les petits et les grands – le roi Felipe VI mesure 1,98 m. Le pape est volontiers blagueur et jovial, tout en ayant des propos très forts. Sa parole se veut « sereine et ferme », comme il le précise aux députés. Dans l’avion, il avait rappelé qu’il voyageait pour annoncer explicitement l’Évangile : « l’Église a un message pour tous. » Notons en outre que le pape, Péruvien d’adoption, a le grand avantage de parler parfaitement espagnol et connaît tous les ressorts de la culture hispanique et sud-américaine.
Ce pape, mathématicien de formation, est aussi perçu comme une voix pertinente sur le plan intellectuel. Au sujet de l’intelligence artificielle, il a le bénéfice de son encyclique, ample travail qui assure du sérieux de la réflexion de l’Église. Le pays a applaudi la profondeur spirituelle mais aussi la solidité historique et intellectuelle des discours.
Partir du génie des peuples
Nous avions observé cela en Afrique, une des forces de la méthode Léon XIV est de partir de l’héritage des pays pour mettre ceux-ci devant leur responsabilité. Le Souverain Pontife fait faire un acte de mémoire aux peuples qu’il visite. Il demande aux Espagnols d’aujourd’hui d’écouter les grands Espagnols qui ont fait leur civilisation.
D’entrée de jeu, il nomme saint Jacques (Santiago) qui raccroche la péninsule ibérique à la tradition apostolique. Puis il cite les trois grands saints du siècle d’or espagnol et souligne leur pertinence pour aujourd’hui : Jean de la Croix et la nuit obscure et bienheureuse qui aide à traverser les ténèbres actuelles, Thérèse d’Avila et l’intériorité ouverte aux autres et au Tout-Autre à l’heure de la connectivité frénétique, Ignace de Loyola et le discernement pour un siècle d’immédiateté. Si le souverain pontife a parlé de la distinction de la foi et de la politique, il a aussi fait remarquer les peintures bibliques au plafond du parlement, exemple du passé chrétien qui a façonné l’Occident et sa conception de la personne humaine. Il mentionne la littérature espagnole et Don Quichotte, il évoque la période musulmane de l’Espagne et son nécessaire dialogue de foi et de cultures. Il rappelle aussi l’importance de l’école théologique de Salamanque, à l’époque de la découverte du nouveau monde, qui a contribué à la conscience des droits et devoirs de chaque être humain. Ainsi, au sujet de la dignité fondamentale de la personne, l’Espagne doit être en cohérence avec son passé.
À Barcelone – capitale du camp républicain pendant la guerre civile – le pape s’est exprimé plusieurs fois en catalan. Il y a honoré le génial architecte catalan, en se recueillant sur sa tombe dans la crypte et en qualifiant Antonio Gaudí « d’architecte brûlant de foi », et a mis en parallèle la basilique toujours en chantier et notre conversion au Christ jamais achevée.
La place de Dieu dans la société
Le dimanche du voyage apostolique était celui de la grande Fête-Dieu. À Madrid, le Souverain Pontife a célébré la messe mais aussi présidé la longue procession du Saint-Sacrement dans la ville, avec tout le faste de la culture hispanique : « Il ne s’agit pas d’une manifestation extérieure, d’une survivance folklorique ou d’une simple parure esthétique : il s’agit ici de la foi en la présence du Seigneur ressuscité, qui est vivant et continue de passer au milieu de nous. » À la Sagrada Familía, en bénissant la tour de la croix, le pape a pu dire l’importance de la croix, « étendard de la charité », dans notre vie et dans notre société.
Quelle conception de la personne humaine ?
À Madrid, le pape a posé aux dirigeants d’Espagne et du monde la question centrale : « quelle conception de la personne humaine inspire les lois et quel type de société ces lois construisent-elles ? » Puis, il a poursuivi son questionnement : « Peut-on qualifier de pleinement juste une communauté qui laisse dans l’ombre l’enfant à naître, la personne âgée, le malade, celui qui souffre en silence ou celui qui dépend entièrement des soins d’autrui ? La défense de la vie humaine n’est ni une question partielle ni un intérêt confessionnel : c’est un objectif de civilisation. »
Peu avant sa mort, le pape François avait exprimé le désir de se rendre aux Canaries, les îles hispaniques si proches des côtes africaines. C’est Léon XIV qui a pu y mettre en lumière les personnes migrantes dont la dignité est hautement bafouée. « Chers migrants, avant de vous dire autre chose, je veux m’incliner devant votre dignité. Vous n’êtes ni des numéros ni des dossiers. Vous êtes des personnes. » Comme le pape François à Lampedusa, il a jeté une couronne de fleurs dans le « cimetière de la mer », rappelant qu’« une conscience humaine, et plus encore une conscience chrétienne, ne peut rester indifférente ». Puis, il a interpellé les dirigeants des pays du Sud comme du Nord : « Ce drame doit devenir un examen de conscience : pour les pays d’origine, qui doivent créer les conditions de paix, de justice et de développement ; pour les pays de transit, appelés à protéger et non à laisser les plus faibles aux mains de réseaux criminels ; pour l’Europe, qui ne peut proclamer la dignité humaine et s’habituer à ce que la Méditerranée et l’Atlantique soient des cimetières sans pierres tombales ; pour la communauté internationale, appelée à une coopération efficace et persévérante […]. S’il existe un droit de chercher refuge lorsque la vie est menacée, il existe aussi le droit de ne pas avoir à migrer : le droit de rester chez soi sans faim, sans guerre, sans persécution, sans violence, sans que la terre devienne inhabitable, sans que la corruption vole le pain des pauvres, sans que les armes détruisent l’avenir des enfants. »
Demain de l’autre côté des Pyrénées
La réussite de ce voyage est manifeste, les images sont belles et puissantes, la parole pontificale y fut spirituelle, roborative et engagée. Elle résonnera encore longtemps en Espagne et dans le monde. Nous tremblons un peu devant cet énorme travail effectué par nos voisins pour accueillir le pape, mais nous attendons avec impatience et dans la prière sa venue en France fin septembre.
Abbé Etienne Masquelier
© La Nef n° 393 Juillet-Août 2026
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