Mgr Josef Gruenwidl © Erzdiözese Wien-Schönlaub-Wikimedia

Blick aus Wien : coup d’œil sur l’Église autrichienne

La consécration de Josef Grünwidl comme archevêque de Vienne, le 24 janvier 2026, révèle une Église autrichienne à la croisée des chemins, tentée par une réforme de fait, au risque d’une rupture silencieuse avec Rome.

Ce samedi 24 janvier, Mgr Josef Grünwidl a été sacré archevêque de Vienne des mains de son prédécesseur, le cardinal Schönborn. C’est tout le peuple catholique qui était réuni sous les vastes arches gothiques de la Stephansdom. Un premier psaume de Mendelssohn laissa place à un rite d’aspersion chanté à la guitare par un groupe de demoiselles ; des femmes participaient à l’aspersion de l’assemblée, goupillon à la main. Arriva ensuite le long cortège des prêtres, des servants et servantes de messe, et des évêques, revêtus d’une chasuble blanche zébrée.

L’homélie de Mgr Schönborn témoignait de son intelligence et de sa délicatesse : « Donne-moi un cœur à l’écoute ! », certainement la disposition la plus essentielle d’un évêque, qui doit, selon le cardinal, écouter Dieu, sa foi et les autres. Le Veni Creator Spiritus revisité, ensuite, laissa entendre des dissonances assumées. Le moment le plus émouvant fut sans doute celui où le vieux cardinal demanda au postulant s’il était prêt, et cette phrase revenant à chaque question : « Ich bin bereit. » Vinrent la litanie des saints, puis l’imposition des mains, sous le lourd battement des cloches.

On pouvait assister à la transmission successive de la crosse entre plusieurs personnes, comme un passage de relais. Un Te Deum fut remplacé par des poignées de main échangées avec l’un ou l’autre participant de l’assemblée. Le nouvel évêque put s’installer sur son tout nouveau siège en verre. Des fidèles de toutes origines donnèrent à l’évêque les espèces du vin et du pain, sous une comptine chantée par des enfants de maternelle. À la fin de la célébration, des représentantes et représentants des différentes confessions chrétiennes – parmi lesquels la nouvelle évêque luthérienne Cornelia Richter, l’évêque vieille-catholique d’Autriche Maria Kubin, ainsi que le métropolite grec-orthodoxe d’Autriche et exarque de Hongrie et d’Europe centrale, Arsenios – donnèrent la bénédiction aaronitique.

Pour l’anecdote, Franz Jachym (1910-1984), lors de sa consécration épiscopale le 23 avril 1950, s’était littéralement enfui de la cathédrale Saint-Étienne de Vienne dans une voiture déjà prête. Auparavant, il avait déclaré aux personnes présentes, médusées : « Après les réflexions des dernières nuits sans sommeil, je ne me sens pas digne de la haute charge épiscopale. Je demande donc à pouvoir renoncer à ma décision. »

L’ensemble de la célébration s’est distingué surtout par la participation des laïcs, des femmes notamment, et liturgie marquée par la variété, un patchwork musical, qui correspond bien à la devise de Josef Grünwidl : « Melodiam Dei recipite. »

La dernière installation d’un archevêque à Vienne date de 1995, l’année de ma naissance. Avec la consécration de Josef Grünwidl, il est important de rappeler le contexte de l’histoire de l’Église autrichienne pour comprendre les défis qui sont les siens et combien le nouvel évêque illustre cette Église qui semble, dans ses revendications synodales, à la croisée des chemins.

Une image d’Église réactionnaire ou conservatrice colle à l’Église autrichienne. Cela tient sans doute au décorum : les Autrichiens, à l’inverse des Allemands, font preuve d’un certain goût. Église rococo, chasuble tridentine, barrette, messe avec orchestre — cette démonstration n’empêche pas le grand écart avec des options progressistes, inspirées par l’Église allemande au cours de son Synodaler Weg. La peur d’un retour à la tradition, perçu comme un retour à la réaction et donc comme une régression, hante une Autriche, autant politique que spirituelle, soucieuse de ne pas renouer avec ses vieux démons.

L’Autriche a été le bastion du catholicisme en Europe. L’unité historique de l’Empire autrichien fut conditionnée par deux choses : l’Église et l’armée ; une famille les a unies : les Habsbourg. L’Autriche fut le pays chrétien face à l’islam des Ottomans, le champion de la Contre-Réforme, avec son armée de jésuites. Le cardinal von Rauscher fut à l’Église ce que Metternich fut à la politique. Au XIXᵉ siècle, un renouveau de la ferveur catholique se manifesta à travers associations, pèlerinages et presse, tandis que l’Église, toujours influente, affrontait le libéralisme, le nationalisme et le socialisme, s’adaptant tant bien que mal à la modernité et au déclin du pouvoir impérial.

Dans la crise morale et politique qui suivit l’effondrement de l’Empire, face aux menaces, l’Église autrichienne opta pour un national-catholicisme, incarné par Dolfüss, radicalement anticommuniste – Franco version choucroute. La figure du cardinal Theodor Innitzer hante encore sa mémoire : il prêta allégeance à Hitler dès 1938, déterminé à lutter contre le bolchevisme, alors même que de nombreux prêtres furent arrêtés et assassinés par le régime.

Après 1945, l’Église catholique joua un rôle central dans la reconstruction morale de l’Autriche, soutint activement l’instauration de la démocratie et conserva une forte présence sociale et culturelle jusqu’aux années 1960. Un chanoine, dans une homélie prononcée à la cathédrale lors de la messe du 1er janvier 2024, se disait fier de la « Politik des Kompromisses » qui anime son pays. Toutefois, l’après-guerre laissa une Église autrichienne encore hantée par ses choix, compromise dans l’innommable, mais vitrine d’une Europe menacée par le communisme, tandis que l’ouverture humaniste voulue par Vatican II créa une autre dissonance durable.

Dans le grand chambardement de l’Église, avec un après-concile aux airs de révolution liturgique et doctrinale, les figures du cardinal Groër et de Mgr Krenn, représentants conservateurs de Vienne et de Sankt Pölten, dominèrent sous l’impulsion de Jean-Paul II. Tous deux furent visés par des scandales : le premier accusé de viols et d’agressions sexuelles sur des séminaristes et des mineurs, sans que l’enquête ne parvienne à établir la vérité ; le second assuma les dérives morales d’un séminaire devenu un véritable palais de Chine, propice à toutes sortes d’orgies.

C’est le cardinal Christoph Schönborn, disciple du cardinal Josef Ratzinger, qui, en 1995, mit Groër sur la touche et assura sa succession pendant trente ans. Théologien reconnu et acteur important de l’Église universelle – notamment par sa contribution décisive au Catéchisme de l’Église catholique –, Schönborn chercha à conjuguer fidélité doctrinale et attention aux situations humaines concrètes, se montrant attentif aux « périphéries » sociales et ecclésiales. Mais, par ailleurs, Favorable au milieu LGBT, il put inviter Conchita Wurst, la célèbre chanteuse à barbe, gagnante de l’Eurovision, à la cathédrale, arborer le symbole du Sidaction ou encore consacrer une chapelle à la vaccination contre le Covid.

Son long épiscopat fut marqué par des limites notables : l’érosion continue du nombre de fidèles en Autriche, des critiques portant sur un manque de clarté ou de fermeté doctrinale dans certaines prises de position sensibles, ainsi que l’insatisfaction persistante de courants réformateurs. Le clergé autrichien ne brilla guère par des positions « ratzingériennes », rapidement oubliées, mais épousa le rythme du Synodaler Weg, tantôt encouragé par feu le pape François, tantôt freiné par lui lorsqu’il rappelait qu’« il existe déjà une Église protestante et qu’il n’est pas nécessaire d’en créer une seconde ».

Entre autorité théologique, prudence pastorale, ambiguïtés perçues et compromission avec l’esprit du temps, le bilan de Schönborn apparaît ainsi pour le moins contrasté : celui d’un pasteur respecté et influent, mais confronté aux impasses structurelles et spirituelles d’une Église européenne en crise.

Josef Grünwidl est l’une des figures marquantes du diocèse de Vienne depuis de nombreuses années. Il était l’homme qui convenait, l’homme de la partie réformatrice du diocèse. Il fut, dans ses débuts sacerdotaux, le secrétaire de l’archevêque viennois ; le premier administrateur diocésain de l’histoire de l’archidiocèse à être finalement confirmé comme évêque, puis comme archevêque ; le premier vicaire épiscopal appelé directement à la tête du diocèse. Il est encore le premier archevêque issu des paroisses de béton et de la pastorale de jeunesse, après avoir présidé durant plusieurs années le conseil des prêtres. À ce tableau déjà très contemporain s’ajoute une singularité plus rare : depuis Georg von Slatkonia, premier évêque résidant de Vienne, Grünwidl n’est que le deuxième musicien à s’asseoir sur la chaire viennoise.

L’évêque d’Innsbruck, Hermann Glettler, est un modèle de cet épiscopat « jeune », cool, qui fait des expositions d’art contemporain dans les églises – au goût douteux – tout en revendiquant avec aplomb, sans sourciller, la bénédiction et l’union des couples homosexuels, ainsi que l’implication accrue des femmes et des laïcs dans le ministère sacerdotal.

Certaines prises de position de Josef Grünwidl vont dans ce sens. Bien qu’il ait affirmé s’être ensuite distancié de l’« Initiative des prêtres », Mgr Grünwidl fut associé à ce mouvement qui, en 2011, lança explicitement un « appel à la désobéissance », contestant plusieurs points structurants de la discipline et de la doctrine catholiques : accès à la communion pour les divorcés remariés, intercommunion, redéfinition de l’Eucharistie sans prêtre, prédication confiée aux laïcs, ordination d’hommes mariés et ouverture du sacerdoce aux femmes.

Cet appel revendiquait une primauté de la conscience individuelle sur l’autorité magistérielle et assumait une logique de fait accompli face aux décisions romaines. Or, même après avoir pris ses distances formelles avec ce manifeste, Grünwidl continuait, encore en octobre 2025, à se prononcer publiquement en faveur de l’ordination sacerdotale d’hommes mariés et de l’accès des femmes au diaconat, ce qui alimente l’impression d’une continuité de fond entre certaines orientations du mouvement et ses propres prises de position pastorales, au risque d’entretenir une ambiguïté durable quant aux frontières entre fidélité institutionnelle et réforme revendiquée.

Les orientations progressistes du nouvel archevêque peuvent certes susciter un élan de réformes auquel souscrit une partie du clergé, soutenue par l’opinion publique. Le clergé allemand peut certainement se féliciter de trouver un allié idéologique de taille pour renforcer l’axe Cologne-Munich-Vienne et s’opposer à Rome. Le pape Léon XIV a écouté et donné un évêque qui correspond aux options ecclésiales de son milieu et avance avec tact et prudence, jouant la diplomatie plutôt que l’autoritarisme, la confiance dans le rôle des évêques plutôt que leur fonctionnarisation.

Il n’est pas impossible qu’un des grands défis du pontificat de Léon XIV – et cette consécration le révèle – soit la mise au pas ou le conflit avec l’épiscopat germanique, ce qui devra mettre au centre des discussions toutes les options auxquelles Mgr Grünwidl est favorable.

Toutefois, à force de positions hétérodoxes et de grands écarts, le risque est celui d’une forme de schisme vis-à-vis de Rome, soit brutal, soit silencieux. En tant que nouvel évêque, Mgr Grünwidl devra unir un peuple de fidèles tourné, par la force de la jeunesse, à Vienne comme ailleurs, vers des expressions plus conservatrices de la liturgie et de la doctrine. L’enjeu n’est donc plus la revendication pétitionnaire, mais l’unité d’un peuple : unité des fidèles dans une même Église, cohérente et permanente ; unité de l’Église avec Rome ; et unité de la foi, passant par la tradition et l’enseignement.

Monseigneur amorcera-t-il la protestantisation définitive de son Église ou acceptera-t-il, par l’art de la diplomatie d’appliquer cette fameuse politique du compromis qui sied tant à la démocratie autrichienne ? Tout reste à faire.

Nicolas Kinosky

© LA NEF le 5 février 2026, exclusivité internet