Marc Sangnier en 1919 © Wikimedia

La condamnation du Sillon en 1910 : retour sur ce moment d’histoire du catholicisme

En 1910, le pape Pie X condamne le mouvement démocrate-chrétien dirigé par Marc Sangnier, lui reprochant d’« inféoder par principe le catholicisme à une forme de gouvernement ». Quels sont les ressorts de ce désaveu romain qui a frappé une œuvre touchant notamment les milieux populaires ?

«Une vaste promesse qui n’a jamais été tenue. » Tels étaient les mots d’Étien­ne Borne en 1973, teintés d’amertume, pour décrire le destin de la démocratie chrétienne en France. C’est paradoxalement dans le pays des pionniers de la démocratie chrétienne que celle-ci a éprouvé le plus de difficulté à devenir une réalité politique, relevait-il. Le jugement convient parfaitement à l’histoire du Sillon, mouvement né au tournant du siècle sous l’égide de Marc Sangnier, véritable père de la démocratie chrétienne en France.

Le Sillon est d’abord le nom d’une revue publiée à partir de 1894, émanation de quelques élèves du collège Stanislas réunis par Marc Sangnier, qui se présentent comme « un groupe de jeunes démocrates catholiques ». En 1898, lorsque Sangnier démissionne de l’armée pour se consacrer entièrement à la revue, le Sillon étend son activité en faveur de l’éducation et de la formation sociale des ouvriers en organisant des Instituts Populaires. Outre ses œuvres sociales qui seront toujours une part forte de son identité, le Sillon se fait connaître ensuite par l’organisation de réunions publiques, souvent mouvementées, dans le but de défendre les « libertés de l’Église ». C’est l’époque de l’expulsion des congrégations en 1902-1903 puis de la séparation des Églises et de l’État en 1905. Pour lutter contre les assauts de l’anticléricalisme, Marc Sangnier, chef charismatique, crée la Jeune Garde en 1902, une nouvelle élite de « chevaliers des temps modernes » (M. Winock) qui mêle formation intellectuelle et entraînement physique, dont les membres sont intronisés par une cérémonie religieuse.
La constitution du « plus Grand Sillon » en 1907, qui vise à « rassembler toutes les forces qu’anime consciemment ou non l’esprit chrétien », constitue un tournant majeur du mouvement. Le quotidien La Démocratie remplace en 1908 l’hebdomadaire L’Éveil démocratique en se situant aussi dans une perspective non-confessionnelle : il n’est plus une « revue d’action sociale catholique » mais une « revue d’action démocratique ». Enfin, alors que Marc Sangnier avait toujours refusé l’engagement partisan d’une candidature aux élections législatives, il se présente en 1909. Son échec à cette occasion révèle sa position délicate, au paroxysme de la « guerre des deux France », ses idées étant critiquées à la fois par la gauche laïque et la droite catholique.

Un désaveu progressif

Tandis qu’une majorité de catholiques restent fidèles à la monarchie, Marc Sangnier ne veut pas seulement se rallier à la République, comme l’a appelé Léon XIII, mais surtout la construire. En effet, la démocratie n’est pas seulement un système juridico-politique défini par l’élection mais une « organisation sociale qui tend à porter au maximum la conscience et la responsabilité civique de chacun », écrit-il dans L’esprit démocratique, publié en 1905. Ainsi, le Sillon a d’abord suscité l’approbation du pape en 1903. Comment le mouvement en vient-il à être peu à peu désavoué par une grande partie des autorités ecclésiastiques ? Nous suivons ici la thèse de Jeanne Caron sur Le Sillon et la démocratie chrétienne 1894-1910 (1), seul travail qui rassemble les pièces de l’affaire avec exhaustivité, alors que la bibliographie est bien moins importante que pour la condamnation de l’Action française de 1926, pourtant souvent mise en parallèle.
Si ce n’est pas le centre de son propos, qui est proprement religieux, et si elle ne vise pas directement le Sillon, l’encyclique Pascendi condamnant le modernisme en 1907 constitue une étape importante. Le texte mentionne le danger d’une démocratie présentée comme le pendant social et politique d’une erreur religieuse : comme les modernistes ruinent l’autorité dans l’Église en plaçant sa source dans la communauté des fidèles, les démocrates ruinent l’autorité de la société civile en la plaçant dans le peuple. Depuis 1906 déjà, plusieurs conflits étaient nés du rapport du Sillon à l’évêque, dans les diocèses de Quimper, Limoges et Cambrai. Peu à peu, la position à tenir face au développement du Sillon se pose à l’Église de France dans son ensemble. Une enquête nationale de novembre-décembre 1909 montre un clergé divisé à son sujet. Toute participation aux activités sillonistes est interdite aux membres du clergé dans une quarantaine de diocèses ; le congrès-retraite du Sillon de septembre connaît des difficultés pour obtenir des prêtres ; les sacrements sont même refusés aux sillonistes dans une minorité de cas. La question ne pouvait plus être réglée qu’à Rome, selon Jeanne Caron. C’est en tout cas l’avis de beaucoup de prélats français, qui envoient des rapports de tendances contradictoires à Rome en vue d’obtenir sur le Sillon un jugement définitif.

L’argumentaire pontifical

C’est dans ce contexte qu’est publiée la lettre pontificale sur le Sillon du 25 août 1910, Notre charge apostolique, adressée à l’épiscopat français. Après avoir loué « la vaillante jeunesse » du mouvement, le pape déplore son évolution à trois niveaux : celui de la doctrine sociale, celui de son action, celui de la doctrine religieuse. Sur la doctrine sociale du Sillon, d’abord : le mouvement rejetterait « les fondements naturels et divins » de la cité sur trois points. L’idée de participation mise en avant par le Sillon véhicule une conception immanente de l’autorité, qui vient d’en bas, à l’encontre de la notion catholique d’autorité. Le Sillon défend la souveraineté du peuple, alors que l’Église place en Dieu le principe de toute autorité. Second point de divergence, l’égalité sociale correspond à un idéal de justice pour le Sillon, alors que Léon XIII juge nécessaire le maintien de la diversité des classes. Troisièmement, l’idée silloniste de fraternité a pour fondement non pas Dieu mais « la simple notion d’humanité ». La conclusion est sans appel : « le Sillon bâtit sa cité sur une théorie contraire à la vérité catholique. »
Sur l’action silloniste ensuite, est mise en cause son indiscipline à l’égard de la hiérarchie ecclésiastique. Le Sillon en est dépendant concernant la vie religieuse de ses membres puisqu’il souhaite une reconnaissance de l’Église. Cependant, il réclame une autonomie pour ses activités sociales et politiques, délibérément laïques ; et ses alliances nouées en dehors de l’Église avec des protestants ou des libres-penseurs à partir de 1907 sont d’ailleurs réprouvées. Du fait de la dualité de ce statut alors inédit, on leur reproche de ne pas faire de la défense de l’Église un article intangible de leur programme, tout en compromettant cette même Église en la subordonnant à l’idéal démocratique.
Sur la doctrine proprement religieuse, enfin, le spectre du modernisme est présent à la fin de la lettre : le Sillon est accusé d’œuvrer pour une Église sans dogmes ni hiérarchie et de mettre trop exclusivement en avant l’humanité du Christ au détriment de sa divinité. En conclusion, le pape demande aux sillonistes de se placer sous la direction des évêques pour former des « sillons catholiques » au niveau diocésain.
Le texte pontifical visait à détruire l’influence jugée dangereuse de Marc Sangnier, qui se soumet immédiatement ; il démissionne et envoie une lettre adressée aux sillonistes de toute la France qui leur demande d’obtempérer, provoquant une dispersion et une dislocation du mouvement. Le Sillon a rassemblé jusqu’à 25 000 adhérents, et l’aura de « l’apôtre de la démocratie » (A. Dansette) a suscité un élan d’engagement parmi la jeunesse, nourrissant l’espoir d’une réconciliation entre l’Église et le siècle. Malgré la fin du Sillon, Sangnier restera un maître à penser pour plusieurs générations de démocrates-chrétiens. Il sera élu à la Chambre en 1919 mais ne parviendra jamais à imposer son courant d’idées comme force politique.

Une interprétation doctrinale ?

Les erreurs reprochées au Sillon correspondent-elles à la réalité de la doctrine professée par Sangnier ? Jeanne Caron évoque à ce sujet « une guerre de citations, les unes accablant le Sillon, les autres l’exaltant ». La pensée silloniste possède en effet un caractère inabouti ; la synthèse, inachevée, aurait pu être parfaitement orthodoxe mais aussi hérétique – ce qui explique l’inquiétude romaine. La lettre présente le Sillon comme « davantage fidèle à lui-même quand il s’écarte des positions de l’Église que dans les moments où il s’en rapproche », selon J. Caron, malgré certains correctifs apportés par Sangnier.
Prenons pour exemple la conception silloniste de l’autorité : l’erreur est bien présente chez Sangnier – « l’autorité remonte d’en bas pour aller en haut », dit-il dans son discours de Limoges du 27 octobre 1907 – mais il reconnaît en même temps qu’elle « vient toujours de Dieu ». Il faudrait distinguer ici l’autorité d’une part et le pouvoir de désigner celui qui en sera investi d’autre part. Toutefois, le ton de la conclusion de la lettre, modéré au regard des erreurs reprochées, et la seule exigence disciplinaire qui y est exprimée, montrent que Rome s’alarme davantage de l’attitude des sillonistes que du contenu de leur doctrine : c’est un « avertissement plus qu’une condamnation », conclut Jeanne Caron ; « un redressement des orientations », selon Émile Poulat, qui souligne que le terme de condamnation est en toute rigueur impropre à qualifier cet acte du Magistère, comme d’ailleurs celui de 1926, et qu’aucun écrit de Sangnier n’est mis à l’Index.
L’inquiétude romaine est néanmoins bien réelle – « ils suivent une voie dangereuse », avait déclaré Pie X quelques mois avant la lettre. Cette voie dangereuse, c’est le passage d’un mouvement religieux à un mouvement démocratique. Les adversaires du Sillon l’accusent de confondre foi catholique et foi démocratique et de mêler apostolat chrétien et action politique, alors que ses défenseurs mettent en avant l’inspiration catholique de la pensée démocratique de Sangnier. Il y a indéniablement une ambiguïté : « on n’a jamais su si le Sillon était un mouvement religieux à tendances sociales et politiques ou un mouvement politique d’inspiration chrétienne », témoigne Joseph Folliet. À ce grief s’ajoute la critique d’une vision de la démocratie qui n’aurait plus besoin du christianisme. Au fond, les motifs de la condamnation semblent similaires à ceux qui conduiront à la condamnation de l’Action française en 1926 : le christianisme n’est pas lié intrinsèquement à un régime et le politique n’est pas une réalité entièrement autonome pouvant se passer d’une inspiration chrétienne. « Ce que Nous voulons affirmer, une fois encore, après Notre Prédécesseur, écrit Pie X, c’est qu’il y a erreur et danger à inféoder par principe le catholicisme à une forme de gouvernement ; erreur et danger qui sont d’autant plus grands lorsqu’on synthétise la religion avec un genre de démocratie dont les doctrines sont erronées » – la vision erronée de la démocratie vient bien en second.

Une interprétation politique ?

À cette interprétation doctrinale de la condamnation, peut-on opposer une interprétation politique ? Dit de façon grossière, le pape a-t-il voulu donner un coup de barre à droite, après le coup de barre à gauche du Ralliement qui aurait ensuite été renouvelé par Pie XI avec la condamnation de l’Action française ? Cette interprétation ne tient pas, d’abord parce qu’il y a une continuité entre le pontificat de Léon XIII et celui de Pie X, qui ne remet pas en cause les orientations majeures du catholicisme social. Dans l’encyclique Graves de communi de 1901, Léon XIII encourage pour la première fois la « démocratie chrétienne », définie comme une « action bienfaisante en faveur du peuple », opposée à la « démocratie sociale », qui se caractérise par la souveraineté populaire et l’égalitarisme social, deux idées que condamne justement Pie X dans le Sillon neuf ans plus tard.
Surtout, le schéma dualiste opposant droite et gauche, conservateurs et progressistes, Action française et Sillon ne permet pas de comprendre les raisons de la condamnation du Sillon. S’il y a continuité entre les deux pontificats, c’est qu’ils relèvent du même intégralisme et du même intransigeantisme, qui définissent le catholicisme romain à cette époque, comme l’a très bien montré Émile Poulat. L’intégralisme correspond à la défense d’une culture catholique totale, conçue comme une réponse globale aux questions du temps, induisant une certaine indifférence au régime politique au profit de l’action sociale ; l’intransigeantisme renvoie au refus de toute transaction avec la modernité libérale. Héritière du catholicisme social du XIXe siècle, la démocratie chrétienne défendue par le Sillon puise aussi à ces sources intransigeantes et intégrales – refus de l’individualisme, défense du corporatisme, recherche d’une troisième voie entre libéralisme et socialisme, comme le note Jean-Marie Mayeur. Ces catholiques sociaux qui acceptent la démocratie moderne refusent ainsi le qualificatif de libéral que leurs ennemis leur appliquent.
C’est l’engagement politique – et non plus seulement social – du mouvement dans une perspective non-confessionnelle qui met à mal cette vision intransigeante et intégrale et qui constitue sans doute la raison principale du désaveu romain. Davantage que doctrinale, la divergence semble stratégique ; deux mentalités s’opposent : la reconquête chrétienne de la société moderne doit-elle être la sortie d’une citadelle assiégée pour combattre les erreurs modernes ou une migration vers un monde déjà étranger pour y inculturer le christianisme ? À la même époque, la Ligue démocratique belge a les faveurs du pape, grâce à son obéissance à la hiérarchie ecclésiastique. Si cette conception cléricale de l’action politique des catholiques défendue par la papauté a sans doute mal vieilli, les craintes pontificales de la recherche d’un consensus dégagé des principes chrétiens peuvent sembler a posteriori justifiées : n’est-ce pas l’histoire du passage de la CFTC à la CFDT ou bien la trajectoire du MRP jusqu’au MoDem, incarnée par un François Bayrou qui se revendiquait ainsi de l’héritage de Marc Sangnier le 5 décembre dernier lors d’un colloque à l’ICP ?

Guillaume Daudé
Normalien agrégé d’histoire

(1) Jeanne Caron, Le Sillon et la démocratie chrétienne 1894-1910, Plon, 1967.

Sur le sujet, les travaux de référence sont ceux de Jean-Marie Mayeur. Voir notamment :

  • Des partis catholiques à la démocratie chrétienne. XIXe-XXe siècles, Armand Colin, 1980 ;
  • Catholicisme social et démocratie chrétienne : principes romains, expériences françai­ses, Cerf, 1986.

© La Nef n° 379 Avril 2025, mis en ligne le 11 septembre 2025