Converti au catholicisme, moine trappiste en Angleterre, Père Abbé, Mgr Erik Varden est maintenant évêque de Trondheim en Norvège. La sortie de son livre, Chasteté, a été l’occasion de l’interroger.
La Nef – Pourriez-vous nous décrire votre parcours spirituel et ce qui vous a mené au catholicisme et à la Trappe, ordre exigeant ?
Mgr Erik Varden – Baptisé dans l’Église luthérienne, qui en Norvège était Église d’État jusqu’en 2012, j’ai grandi dans une famille sans pratique chrétienne très explicite. Ma recherche religieuse a commencé à l’âge de 14 ou 15 ans, provoquée par une soif intérieure, nourrie par la littérature, par la musique. J’avais 17 ans quand pour la première fois j’ai visité un monastère, un peu par hasard. La vie monastique m’a fait un peu peur par sa radicalité ; en même temps elle m’a profondément fasciné. Pendant ma première année à Cambridge, un prêtre mariste, professeur d’histoire irlandaise, a accompagné ma conversion au catholicisme : nous avons lu ensemble tous les documents du concile Vatican II – une excellente préparation. Je suis resté à l’université pendant dix ans comme étudiant de théologie et de l’histoire de l’Église. Ma thèse de doctorat portait sur Pierre de Bérulle, et j’ai pu passer un temps de recherche post-doctorale à l’École normale supérieure, rue d’Ulm, à Paris, en 2000. À mon retour à Cambridge, il m’était clair que ce chapitre de ma vie était terminé. Ma première visite à l’abbaye de Mount Saint Bernard eut lieu en octobre 2001. J’y suis allé à la recherche d’une direction spirituelle ; j’y ai trouvé mon avenir. Toute vie est exigeante. Celle de la Trappe a aussi ses douceurs et ses consolations. C’est une vie heureuse que j’ai beaucoup aimée.
Pourquoi avoir choisi la chasteté, sujet assez austère et souvent incompris, comme thème de votre livre ? Et comment la définissez-vous ?
Précisément à cause de l’incompréhension qui l’entoure. Je voulais comprendre, et faire comprendre à d’autres, ce que saint Benoît entendait quand il exhortait ses moines à « aimer la chasteté ». Dans le vocabulaire latin de son temps, le terme castus (« chaste ») pouvait être utilisé comme synonyme de integer (« entier »). La chasteté correctement comprise implique une recherche d’intégrité ; il s’agit d’harmoniser les aspects divers de mon être, y compris mes désirs charnels, pour les orienter vers une finalité adéquate – la vie en Christ qui me porte vers l’accomplissement de la promesse audacieuse faite par saint Pierre, que nous devenions « participants de la nature divine » (2 P 1, 4). Seule cette perspective nous permet de comprendre l’élan profond de notre cœur et de notre corps.
Quel lien faites-vous entre chasteté et résurrection de la chair ? Pourquoi faudrait-il parler davantage de la foi dans la résurrection de la chair ?
Parce qu’elle nous rappelle le potentiel d’éternité qui subsiste dans notre chair. Dans notre climat culturel largement dénué de repères chrétiens, qui tend au dualisme – et qui se fait des idées toujours plus abstraites de l’identité, une notion désormais colonisée par la terminologie de l’intelligence artificielle –, il faut réfléchir en profondeur à l’incarnation, sous deux aspects : l’empreinte laissée sur l’ontologie humaine par sa création à l’image de Dieu ; et l’impact sur notre nature de l’incarnation du Verbe. Reconnaître la vocation de notre chair à la ressemblance divine nous offre une herméneutique pour gérer avec intelligence les appétits et les faiblesses du corps, son exultation et sa souffrance.
Comment peut-on lier chasteté, beauté et plaisir ? Quel est l’enjeu d’une véritable éducation au beau ?
La reconnaissance que le beau au bout du compte ne se réduit pas à l’évaluation esthétique mais indique une réalité transcendante, une voie possible pour connaître le mystère divin. Le plaisir tend à l’auto-suffisance. Il a un côté égoïste. Ce n’est pas anodin que nous parlions spontanément de mon plaisir. Le plaisir que peut susciter une rencontre avec le beau n’est pas suspect, seulement imparfait. La beauté perçue comme significative, comme un reflet de la présence divine, me tirera hors de moi-même, m’ouvrira à l’Autre. Une telle dynamique aboutira dans l’action de grâce. La capacité de dire avec émerveillement « Merci ! » est un indice de maturité spirituelle.
L’ascèse peut-elle être l’alliée de la chasteté ? Si oui, comment ? Longtemps très impopulaire et délaissée, l’ascèse est-elle amenée à revenir davantage dans les mœurs et dans les pratiques des croyants ?
Le sens du mot grec « ascèse » est « exercice ». C’est donc un mot tout à fait approprié pour notre époque où, même dans de petits villages de campagne, nous trouvons des salles de sport à chaque coin de rue. Pourquoi les fréquente-t-on avec tant d’assiduité ? Pour permettre au corps d’atteindre son état optimal, à la recherche d’équilibre et de force. Quand on découvre que l’âme a des exigences tout aussi grandes que celle du corps, on voudra les poursuivre pour réaliser les promesses que ces exigences entraînent. Il faudra tout d’abord un éveil à la vie de l’âme. Voilà un grand et joyeux challenge pour la prédication et la catéchèse chrétiennes.
Vous êtes depuis 2023 administrateur apostolique de Tromsø : quelle est à vos yeux la mission prioritaire d’un évêque aujourd’hui ? Et quelle est la particularité de votre ministère dans un pays où les catholiques sont une petite minorité ?
Tout d’abord, il s’agit d’une minorité qui n’est pas si petite que ça. L’Église catholique est, en termes numériques, la deuxième confession en Norvège. Elle est croissante, jeune, pleine de vitalité – même si elle est pauvre en moyens. La communauté catholique en Norvège est pluriculturelle et polyglotte. Dans la paroisse de la cathédrale à Trondheim, nous avons des fidèles provenant de plus de cent pays. Aider une réalité si complexe à former une communion est un défi, mais ce n’est pas impossible. Je suis constamment étonné par l’énorme bonne volonté qui marque nos communautés. Les Norvégiens ethniques y sont minoritaires. Cela n’est pas forcément mauvais. En quête d’unité il faut toujours trouver des critères qui dépassent la simple uniformité culturelle avec ses présupposés, ses préférences, ses préjugés. Il faut aller plus en profondeur. Ainsi nous sommes poussés à mieux réfléchir sur la nature de l’Église et de la vie en Christ. Le catholique est merveilleusement préparé pour se comprendre à la fois comme membre d’une communauté spécifique et comme membre d’un Corps qui dépasse toutes les frontières. Dans un contexte culturel et politique où l’on voit un peu partout en Occident la tendance à brûler des ponts et à construire des murs, cette tension intrinsèque à l’identité catholique est bénéfique. La mission prioritaire de l’évêque là-dedans ? Prêcher l’Évangile, enseigner la foi dans sa plénitude, pratiquer l’hospitalité, aider les pauvres, être garant de l’unité.
Plus précisément, quelle est la situation religieuse de la Norvège et plus particulièrement de l’Église catholique ? Quels sont les principaux enjeux qu’elle doit affronter ?
Le principal enjeu est toujours le même : vivre de manière crédible et généreuse l’impératif de la charité en vérité sans permettre que la proclamation de la foi se réduise à de la rhétorique. Cela présuppose une lutte courageuse et lucide contre l’orgueil, la colère, la peur, des passions qui conditionnent, souvent de manière absurde, notre comportement, même dans l’Église.
L’Europe se déchristianise profondément : que vous inspire cette évolution ?
Je me demande : l’étape de la déchristianisation, n’est-elle pas déjà largement dépassée ? Là où j’habite et travaille, un nouveau paradigme est évident, celui de la post-sécularisation. Je constate les manifestations d’une nouvelle quête de sens, d’une recherche de vérité. Au-delà de toute catégorisation facile, l’Église se réveille dans les âmes, pour reprendre l’expression heureuse de Guardini. Le Christ parle aux cœurs. En 1947, dans son introduction aux homélies d’Origène sur le livre de l’Exode, publiées par les Sources chrétiennes, le père Henri de Lubac a noté : « [Pour Origène] le Christ refait au monde vieillissant une perpétuelle jeunesse. C’est la traduction plus réfléchie du sentiment d’allégresse qui soulevait les premières communautés chrétiennes, conscientes d’être les héritières de la plus antique tradition et cependant d’instaurer un monde nouveau. Il dépend encore du chrétien d’aujourd’hui que le christianisme apparaisse à tous comme la jeunesse du monde et son espoir. » Voilà notre tâche ! Elle exige de nous détermination, foi, humilité et enthousiasme.
Propos recueillis par Christophe et Élisabeth Geffroy
- Mgr Erik Varden, Chasteté. Une réconciliation des sens, Artège, 2025, 236 pages, 19,90 € (cf. notre recension, La Nef n°385 de novembre 2025, p. 37).
© La Nef n° 386 Décembre 2025
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