Au milieu : Joseph Ratzinger, devenu Benoît XVI, auteur du magistral ouvrage La foi chrétienne hier et aujourd'hui (Domaine public)

Être artisan de l’unité : une formidable exigence

Dans son discours à la Curie romaine du 22 décembre dernier, Léon XIV rappelait son souci tout particulier pour « la communion dans l’Église », laquelle « reste toujours un défi qui nous appelle à la conversion », tandis que trop souvent « s’agitent les fantômes de la division ». Rien d’étonnant de la part de celui qui a élu pour devise la formule augustinienne : « En Celui qui est Un, soyons un », et qui est, par sa fonction, garant de l’unité de ses frères. Rien de fantaisiste non plus, au moment où le Saint-Père s’adresse aux administrateurs de l’Église universelle.

Entrer dans la compréhension de l’unité de l’Église

Mais pour prendre au sérieux cet appel si insistant à l’unité et à la communion, pour nous l’approprier véritablement, il nous faut entrer dans la compréhension de la nature propre de l’unité de l’Église. Entreprise que nous pouvons mener en ouvrant La foi chrétienne hier et aujourd’hui (1969) : certaines pages du cardinal Ratzinger interrogent justement le sens à donner à la catholicité de l’Église que nous fait professer le Credo. Elle recouvre le double sens de l’unité dans l’Église : unité locale de la communauté unie autour de l’évêque, et unité des Églises locales entre elles qui forment l’unique Église. « Ainsi le mot “catholique” exprime la structure épiscopale, et la nécessité de l’unité entre tous les évêques », unité cristallisée dans le siège épiscopal de Rome. Mais, explique Ratzinger, la clé de voûte de l’Église n’est pas à chercher dans cette hiérarchie ou cette architecture : elle se laisse plutôt trouver dans le pardon, la conversion, la pénitence, la communauté eucharistique. « L’unité est constituée d’abord par la parole et le sacrement : l’Église est une, grâce à l’unique parole et à l’unique pain. L’organisation épiscopale apparaît à l’arrière-plan comme un moyen de cette unité. »

Or, dès lors que sa structure est avant tout un moyen, l’Église ne doit pas être conçue à partir de son organisation ; mais son organisation doit être comprise à partir de l’Église. Et la conséquence suit de près, qui vient approfondir notre intelligence de l’unité : « du même coup, il est clair que pour l’Église visible, l’unité visible est plus qu’une “organisation”. L’unité concrète de la foi commune attestée dans la parole, et de la table commune de Jésus-Christ, est partie essentielle du signe que l’Église est appelée à instaurer dans le monde. […] Elle doit être, dans notre monde déchiré, signe et moyen de l’unité, elle doit dépasser et unir les nations, les races, les classes. » Autrement dit, la réalité structurelle de l’Église, ce que l’institution montre d’elle-même, ne peut suffire à manifester son unité, sa catholicité ; celles-ci sont confiées à chacun de nous comme un devoir qui nous oblige, comme une exigence impérative. La charge nous revient en effet de faire de la catholicité « non pas seulement l’objet de notre confession de foi dans le Credo, mais une réalité concrète dans la vie de notre monde déchiré ».

Une exigence aux multiples déclinaisons

Prendre soin de l’unité, c’est donc autrement plus engageant qu’une simple adhésion consciencieuse à un même noyau de foi, ou qu’une obéissance loyale à Rome : c’est aussi impliquer toutes les dimensions de notre existence (y compris politique), c’est veiller par nos actions, par nos comportements, par nos décisions, à réparer les fractures qui abîment nos mondes sociaux. La tâche est rude, tellement rude que l’Église a, dans son histoire, « souvent failli à ce devoir, rappelle le futur Benoît XVI. Déjà dans l’Antiquité, elle avait du mal à être à la fois l’Église des Barbares et l’Église des Romains ; dans les temps modernes, elle n’a pas pu empêcher la lutte entre les nations chrétiennes, et aujourd’hui encore, elle ne réussit toujours pas à créer entre les riches et les pauvres des liens tels que le superflu des uns serve à rassasier les autres : le signe de la communauté de la table est loin d’être réalisé. »

Ratzinger poursuit donc par une invitation pressante pour tous ceux qui possèdent des biens et vivent aisément : quand nous ne consacrons pas notre superflu à nourrir ceux qui ont faim, quand nous négligeons la destination universelle des biens et le devoir que nous avons envers les pauvres, nous participons très immédiatement à empêcher l’Église d’être le signe d’unité qu’elle doit être parmi les hommes. Et veiller à un usage juste, orienté vers le bien commun, de ses propres biens, c’est une façon pour les plus riches de réduire la ligne de fracture qui peut les séparer des plus démunis et défigurer l’unité de l’Église et du monde.

À l’autre bout du spectre, un Victor Hugo montre dans un poème la façon dont un fervent défenseur des pauvres peut porter sur une figure de riche un regard fraternel, tendre, et non un jugement de classe ou une suspicion a priori : quand il parle de Booz, grand propriétaire terrien, comme de celui qui faisait toujours ruisseler du côté des pauvres ses sacs de grains semblables à des fontaines publiques.

« Ce vieillard possédait des champs de blé et d’orge
Il était, quoique riche, à la justice enclin ;
Il n’avait pas de fange en l’eau de son moulin ;
Il n’avait pas d’enfer dans le feu de sa forge. 
»

Élisabeth Geffroy

© LA NEF n°387 Janvier 2026